Lourdes : des miracles très politiques
par David Bell

Lourdes : des miracles très politiques

Très vite après les premières visions de Bernadette Soubirous, en 1858, Lourdes attire les foules. Pour les catholiques qui se sentent menacés par la montée du républicanisme laïc et de la rationalité scientifique, le pèlerinage est l’occasion de resserrer les rangs.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par David Bell

© S. Gautier/Sagaphoto

Lourdes, de nos jours. Chaque année, des milliers de malades se rendent à la grotte de Massabielle dans l’espoir d’une guérison miraculeuse.

Difficile de trouver dans la France du XIXe siècle deux personnes plus dissemblables que Louis Pasteur et Bernadette Soubirous. Pasteur, l’idole de la biologie moderne, était un héros national, un pilier de l’université, l’incarnation même de la civilisation moderne, libérale, ration­nelle. Bernadette Soubirous était une petite paysanne pauvre, tuberculeuse et illettrée, ne sachant parler que son patois gascon, qui assura en février 1858 avoir vu une apparition miraculeuse dans une grotte voisine de la localité de Lourdes. L’apparition lui aurait dit : « Que soy era Immaculada Councepciou », « Je suis l’Immaculée Conception ». Et pourtant, aussi bien Pasteur que Bernadette ont été érigés en symboles de guérison. Dans la décennie qui suit l’apparition de la Vierge, Lourdes devient l’un des principaux lieux de pèlerinage du monde, et les gens s’y pressent par milliers pour se baigner dans l’eau de la source découverte par Bernadette, afin d’être soulagés de leurs affections handicapantes. Depuis lors, les malades n’ont cessé d’affluer à Lourdes, le plus souvent parce que les successeurs de Pasteur dans la profession médicale n’ont pas été en mesure de les guérir ; et chaque année apporte sa moisson de guérisons censément miraculeuses. Plus récemment, on a fait à nouveau le rapprochement entre Pasteur et Soubirous, comme symboles de l’évolution de la vision de la science et de la religion au cours des deux dernières générations. Il fut un temps où peu d’écrivains laïcs auraient osé mentionner le biologiste et la paysanne dans une même phrase, sauf pour rejeter cette dernière comme étant une relique ignare, superstitieuse et embarrassante qui n’aurait plus sa place dans l’avenir resplendissant de la science annoncé par Pasteur. Mais c’était avant l’école de Francfort, Michel Foucault, le « tournant linguistique » (1) et l’avènement de cette nouvelle discipline qu’est l’étude des sciences, menée à bien par des socio­logues, anthropologues, historiens et critiques littéraires auxquels on doit de ne plus pouvoir considérer l’histoire scientifique comme une marche triomphale vers un horizon radieux. Pasteur a été tour à tour accusé d’exploiter sans pitié ses ­patients, de falsifier ses données et d’être le serviteur d’un ordre patriarcal oppressant, alors que des personnalités comme Bernadette sont davantage estimées, y compris par les non-croyants. Leur foi est respectée, leurs visions sont décrites d’une façon neutre, et les guérisons censément miraculeuses examinées avec le regard d’un anthropologue bienveillant plutôt que d’un médecin sceptique. Dans ce qu’elle a de plus réducteur et polémique, cette démarche traite la science avec le dédain et la haine que les libres-penseurs français vouaient à l’Église catholique. Le livre de Ruth Harris illustre davantage les mérites de cette approche que ses excès. Pasteur ne fait qu’une apparition fugace dans ces pages, car le sujet majeur du livre reste l’affrontement entre la société moderne, scientifique et laïque et les passions religieuses. Lourdes retrace l’histoire générale du sanctuaire, de ses origines à la Première Guerre mondiale, mais la dernière partie – consacrée au pouvoir de la foi dans un monde laïc, aux rituels du pèlerinage ­moderne, aux guérisons elles-mêmes et à l’influence que Lourdes a fini par exercer jusque sur ses détracteurs laïcs – est la plus riche.   Vers 1865, la nouvelle des guérisons attire des malades de toute l'Europe Il s’agit de la première histoire sérieuse de Lourdes qui ne soit pas écrite par un catholique. L’auteure commence par une sorte de microhistoire de Bernadette et de ses apparitions. Elle relate de façon émouvante comment cette jeune fille de 14 ans, partie ramasser du bois avec sa sœur et une amie, s’est assise pour se reposer devant la grotte et a vu pour la première fois la silhouette enfantine qu’elle appelle simplement « aquerò », « cela ». Au cours du mois suivant, Aquerò lui apparaît à plusieurs reprises, tandis que des foules qui atteindront bientôt 7 000 personnes (3 000 de plus que la population de Lourdes) se rassemblent dans le bois pour regarder la fille s’agenouiller en extase dans la boue, boire de l’eau sale et raconter ce qu’elle a entendu. Aquerò demande que l’on prie, que l’on fasse pénitence, que l’on se baigne et qu’on boive à la fontaine, qu’on organise une procession religieuse et qu’on bâtisse une chapelle. Les autorités locales voient la chose d’un mauvais œil et tentent en vain d’empêcher Bernadette de se rendre à la grotte. Ruth Harris donne un certain nombre d’éléments de contexte pour comprendre les faits. Lourdes est en plein déclin économique dans les années 1850, et la famille Soubirous, par exemple, en est réduite à vivre dans une ancienne prison. Bernadette se fait maltraiter par la femme chez qui elle travaille comme bonne à tout faire et bergère. « On était visiblement loin de l’idylle pastorale. Bernadette menait une vie de dur labeur, pénible même selon les critères de la ­région », écrit Ruth Harris. Celle-ci souligne aussi l’importance des bois, objets de conflit entre les paysans et l’État, et lieux qui avaient déjà servi de cadre à d’autres apparitions miraculeuses. Aquerò cadrait avec les traditions pyrénéennes concernant la Vierge Marie mais aussi avec les légendes relatives aux fées et aux lutins. Enfin, le message de Bernadette concernant l’Immaculée Conception arrivait très opportunément pour l’Église, puisque le Vatican venait d’ériger cette croyance en dogme. Autrement dit, plusieurs parties prenantes avaient de bonnes raisons de croire Bernadette et de considérer les apparitions comme des miracles. Son histoire remporta l’adhésion non seulement des paysans du coin, mais aussi d’un évêque pyrénéen bien décidé à faire parler de son diocèse dans tout le pays, d’une presse catholique avide de preuves permanentes de l’intervention divine dans les affaires humaines, et même de personnalités proches de la cour impériale de Napoléon III. Cette coalition puissante eut vite raison des réticences initiales des autorités locales, si bien qu’en quelques années à peine le phénomène de Lourdes avait pris des proportions ahurissantes. Ce qui n’était au départ qu’une apparition miraculeuse parmi d’autres (d’autres femmes affirmaient avoir eu des visions non seulement à Lourdes, mais dans la même grotte) allait donner lieu à un culte qui, à la fin du siècle, attirerait des centaines de milliers de visiteurs chaque année. Vers le milieu des années 1860, une immense basilique est érigée, tandis que la nouvelle des guérisons miraculeuses de Lourdes commence à attirer des malades de l’Europe entière. La ville en sera à jamais transformée, devenant entre autres l’une des capitales mondiales du kitsch religieux. Huysmans, pourtant favorablement disposé, écrit : « C’est, à Lourdes, une telle pléthore de bassesse, une telle hémorragie de mauvais goût, que, forcément, l’idée d’une intervention du Très-Bas s’impose. » (2) Pendant ce temps, Bernadette, qui en a fini avec les apparitions, est expédiée dans un couvent de la lointaine Nevers où elle meurt de la tuberculose en 1879 et où ses restes sont vénérés comme des reliques. À d’autres désormais le soin de débattre de la signification de ses visions. Le principal intervenant de ce ­débat est le journaliste catholique Henri Lasserre, qui attribue la guérison de sa propre cécité à un traitement à l’eau de Lourdes. Son ouvrage Notre-Dame de Lourdes s’est vendu à plus de 1 million d’exemplaires – plus que Victor Hugo, Jules Verne ou Alexandre Dumas et plus sans doute qu’aucun autre livre publié en France au XIXe siècle ; il a connu 142 éditions en à peine sept ans, a été traduit en 80 langues et est resté disponible jusque dans les années 1960 (3). Si ce livre a connu un tel succès, c’est qu’il était extrêmement mélodramatique et simpliste au point d’être truffé d’erreurs, et qu’il faisait figurer dans le rôle des méchants aussi bien les autorités locales qui avaient fait de l’obstruction que l’ordre religieux qui avait d’abord administré le sanctuaire. Le très méticuleux père jésuite Léonard Cros tenta de faire un récit plus exact des apparitions mais alla trop loin dans le sens inverse, en exposant absolument tous les faits, même s’ils étaient contradictoires. Certains catholiques critiquèrent son travail, jugeant qu’il portait atteinte à la crédibilité même…
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