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Les luddites avaient raison !

Le danger de la robotisation n’est pas celui qu’on croit, soutient un historien de l’économie.

Les ouvriers du textile qui détruisirent les métiers à tisser le coton et la laine en Angleterre entre 1811 et 1816 étaient des acteurs parfaitement rationnels, explique l’historien de l’économie Carl Benedikt Frey dans son livre The Technology Trap. Ils voyaient même plus juste qu’ils ne l’imaginaient. Car en réalité, écrit Frey, le progrès technique a eu pour effet de détériorer les revenus et les conditions de vie de « trois générations de travailleurs anglais ». Engels aussi avait raison, lit-on dans le Financial Times. L’essor du capitalisme industriel a été marqué par une extrême brutalité. À Manchester, entre 1760 et 1850, la taille des hommes et leur espérance de vie ont baissé. On faisait travailler les enfants dans des conditions effroyables. La loi britannique punissait de mort la destruction de machines et, en 1812 et 1813, plus de 30 luddites furent pendus. Un effet d’optique nous fait minimiser le coût de la révolution industrielle, laquelle a mis « plus d’un siècle à produire des effets positifs », écrit Frey. Peut-on en tirer une leçon pour ce qui se passe aujourd’hui ? La réponse est oui, estime l’économiste. « Le message de mon livre est que la situation actuelle s’est déjà produite dans le passé. » Autrement dit, la robotisation pourrait nous engager dans un cycle analogue. La baisse du -niveau de vie des travailleurs peu qual
ifiés, constatée un peu partout et notamment dans certains des États américains qui ont voté pour Trump, en témoigne. Les États où la densité de robots est la plus forte – le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin – sont aussi ceux où la poussée en faveur du Parti républicain a été la plus forte. Le risque est d’assister à une dégradation accrue des revenus des travailleurs peu qualifiés et à la montée en puissance de l’opposition au progrès technologique, avec pour résultat un ralentissement des gains de productivité. Le bénéfice de la nouvelle révolution industrielle en serait retardé. C’est là le « piège technologique » que décrit Frey. Il enjoint aux -décideurs de prendre des mesures pour atténuer les effets pervers de la transition : réformer le système éducatif de fond en comble, favoriser la formation permanente et mettre en place un dispositif d’assurance-salaire généralisé permettant à ceux qui sont contraints de prendre des emplois moins bien rémunérés de bénéficier d’un revenu de remplacement. Avec son collègue Michael Osborne, de l’université d’Oxford comme lui, Frey avait publié en 2013 un article qui avait fait grand bruit. On en avait retenu que 47 % des emplois américains risquaient de disparaître au profit de robots d’ici à 2035. Interrogé par le site Digital Trends puis par The Economist, Frey explique aujourd’hui que cet article n’avait souvent pas été vraiment lu. Il s’agissait simplement de présenter les résultats d’un modèle exploitant un système d’intelligence artificielle. Le modèle identifiait des métiers à risque mais ne permettait nullement de prédire des destructions d’emplois. Dans la polémique très vive qui oppose les catastrophistes de la robotisation et les économistes classiques, Frey se situe dans le deuxième camp. Il est convaincu qu’à terme la révolution de l’automatisation apportera autant de bienfaits que la première révolution industrielle. Mais, en tant qu’historien, il invite à réfléchir sérieusement au temps que celle-ci a mis pour produire des bienfaits et au risque de sous-estimer les effets délétères d’une transition mal gérée. Sur cette question comme sur celle du climat et quelques autres, les catastrophistes occupent le -devant de la scène. Leur point de vue fait mouche auprès du grand public, dont les inquiétudes sont exploitées par tous ceux qui y trouvent leur intérêt, à commencer par des candidats aux élections et des dirigeants élus. Comme l’illustre le cas de l’article de Frey et d’Osborne, les textes des meilleurs spécialistes sont rare-ment lus avec l’attention qu’ils méritent et sont souvent interprétés de travers. L’information est comme la monnaie : la mauvaise chasse la bonne.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Technology Trap. Capital, Labor, and Power in the Age of Automation de Carl Benedikt Frey, Princeton University Press, 2019

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