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Marie, revue et corrigée

Elle est plus présente dans le Coran que dans les Évangiles. Son culte est venu d’Orient. Femme au foyer, madone ou pietà, sa figure a varié au fil des époques, nourrissant des querelles religieuses, l’antisémitisme et aujourd’hui une réaction d’agacement. N’aurait-elle pas, finalement, surtout servi d’alibi à la domination masculine ?

Dans mon enfance catholique, elle était partout, perchée sur les saillies et dans les niches, telle une caméra de vidéosurveillance, avec sa bouche peinte et ses yeux bleu gendarme. À entendre sa litanie, elle était Miroir de la Justice, Cause de notre joie, Vase spirituel, Rose mystique, Tour de David, Maison d’or, Arche de l’Alliance, Porte du ciel et Étoile du matin. Somme toute, pas une femme que j’aimais. Elle était l’improbabilité au cœur de la vie spirituelle ; un paradoxe, féconde bien que non fécondée, au-dessus de la nature mais aussi contre nature. Elle aurait pu être une seconde mère bienveillante, toujours de votre côté, mais elle semblait de mèche avec l’autorité ; aucun de vos faits et gestes ne lui échappait, et elle en avait une piètre idée.


À cause de sa pureté, il fallait surveiller vos plus mauvaises pensées ; chacun de vos petits péchés était, vous assurait-on, une épée plantée dans son cœur. Elle était l’exemple qu’on vous pressait de suivre, tout en sachant que vous échoueriez. Vous aurez beau prier, vous ne serez pas vierge et mère à la fois ; c’était un cas unique voulu par la divinité, une chance singulière pour la chair souillée des femmes de se rendre acceptable aux mâles célibataires en charge de décider si nous irions ou non au ciel. Il paraissait toujours bizarre et déplaisant d’entendre des curés parler avec révérence de la Vierge Marie, quand on savait combien ils méprisaient les femmes, avaient peur d’elles ou les jugeaient aussi étranges qu’un poisson qui parle.


Un reproche permanent fait aux femmes


De l’extérieur, le culte de Marie peut sembler pittoresque et charmant ; mais il a introduit dans la vie de chaque petite catholique une terrifiante servitude, et dans la tête de chaque petit garçon catholique une norme à laquelle aucune femme ne saurait se hisser. À l’adolescence, les garçons avaient peut-être cessé de prier devant les statues, mais ils emportaient dans l’âge adulte un concept de féminité figé, qu’ils modernisaient uniquement dans la mesure où ils avaient en tête des modèles plus actuels d’abnégation. L’adulation de la mère de Dieu n’impose pas de limite à la misogynie, parce qu’elle n’est pas une femme ordinaire, qu’elle met en évidence les fragilités des femmes, leurs défauts et leurs folies ; elle est un reproche permanent, on ne peut espérer s’en rapprocher par des exercices spirituels, mais seulement par un travail acharné et l’humilité. Dans le monde catholique où j’ai grandi, les hommes étaient des ministres de la grâce, tandis que, le vendredi soir, les femmes lessivaient le sol de l’église avec des serpillières trempées.


Peut-être le culte de Marie eût-il été plus facile à vivre si nous en avions compris les racines culturelles profondes et avions su en quoi elles nous liaient, nous les écolières avec nos petits bouquets de fleurs fanées devant les images de plâtre, à l’histoire et la préhistoire de l’Europe. Si seulement j’avais su que le Regina coeli, fredonné et marmonné tout au long de mon enfance, était une prière du XIIe siècle : « Reine du ciel, réjouis-toi, alléluia, car Celui que tu as mérité de porter dans ton sein, alléluia, a ressuscité comme Il l’a dit, alléluia. Prie Dieu pour nous, alléluia. » Marie existait dans l’éternité ; on ne nous encourageait pas à imaginer qu’elle avait une histoire. On nous pressait plutôt de méditer sur l’usage pratique qu’on pouvait en faire. Si nous ne rejoignions pas quelque confraternité mariale, pour réciter le rosaire diligemment, les communistes domineraient le monde. Les Russes défileraient sur nos boulevards et les cortèges de mai en l’honneur de la Vierge feraient place à des spectacles de danse cosaque.


Dans son excellent livre, très bien informé, Miri Rubin étudie comment s’est construit le sens de Marie, comment elle fut dirigée, comment toutes ses formes se sont épanouies deux millénaires durant pour être négociées entre clergé et fidèles, entre une culture et une autre, entre chrétiens, musulmans et juifs. Elle montre comment un symbole prend corps, comment s’agrègent les couches de sens. Elle suit grosso modo le cours de l’histoire de Marie, alors que le livre de Marina Warner, Seule entre toutes les femmes était organisé par thèmes (1) ; les deux livres brillent par leur lisibilité et leur aisance à mêler les cultures. Il est peu question de Marie dans les Évangiles ; elle apparaît plus souvent dans le Coran. Aussi, donner une substance à la Mère de Dieu devint-il un grand exercice de créativité chrétienne. Rubin raconte comment les détails de la vie de Marie ont été dégagés, avec assurance mais non sans vives controverses, par des siècles de théologiens et de maîtres, puisant dans le folklore et les Évangiles apocryphes. Elle décrit la Marie syriaque et la Marie byzantine aussi bien que la Marie de Rome. Elle montre comment Marie a été intégrée au cérémonial de cour de l’empire d’Orient, non plus comme une petite fille juive, mais comme une reine, la patronne de Constantinople, sa robe tachée de lait devenant la relique protectrice de la ville.


Depuis l’Orient, l’image et le culte de Marie se sont propagés à travers la Méditerranée. On adorait les Madones noires dans les bosquets jadis consacrés aux déesses romaines de la fécondité. La Marie égyptienne emprunta au culte d’Isis, déesse bienfaisante qui donne la vie, et fut dépeinte avec de « grands yeux noirs sous d’épais sourcils ». Au XVe siècle, les peintres de cour représentaient Marie sous les traits d’une beauté de l’époque, avec un grand front dégagé, un corset serré et un voile de soie. Il est consternant, à première vue, qu’une statue de la cathédrale d’Ely, en Angleterre, commandée pour l’an 2000, montre encore Marie sous les traits d’une Barbie blonde. Sans doute est-ce conforme à l’image qu’on a d’elle, aux projections dont elle est porteuse. Produit de siècles où elle fut prétexte à peindre une femme, les seins dénudés et un petit sourire de satisfaction sur son joli minois.


Belle petite Marie au cou gracile


Rubin écrit dans une langue limpide et élégante. Son dernier livre, « La couronne creuse » une histoire de la Grande-Bretagne à la fin du Moyen Âge, témoigne de son habileté à développer un grand récit sur plusieurs registres. Ici, avec une sensibilité et une érudition tout en finesse, elle raconte comment, à travers l’art, la musique et la poésie mariale, s’est construite l’histoire de la Vierge. On a célébré en elle un intercesseur, une négociatrice de haute volée entre les êtres humains errants et le juge céleste ; son fils ne saurait rien lui refuser. Blathmac, moine et martyr irlandais du IXe siècle, la cajole : « Belle petite Marie au cou gracile, fais que mes trois requêtes soient satisfaites ; soleil des femmes, obtiens cela de ton fils qui les a en son pouvoir. »


Son culte a pris maintes formes, artistiques, liturgiques et même acrobatiques : au monastère de Clairvaux, un frère lai qui était arrivé sans connaître la liturgie, offrait ses louanges à Marie en marchant de nuit sur les mains tandis que tout le monde dormait. Chaque aspect de sa carrière miraculeuse fut soigneusement pesé, réimaginé. Ces représentations sont parfois très touchantes. Au VIIIe siècle, le prédicateur André de Crète imagina l’ange Gabriel hésitant au seuil de l’Annonciation, se demandant comment entrer dans la chambre de la Vierge : « Vais-je frapper à la porte ? Et comment ? Car ce n’est pas chose coutumière de la part des anges. » Ni femme ni fille, Marie hésite au seuil de l’expérience, plongée dans un intérieur domestique grouillant de symboles, comme une maison, mais une maison céleste ; le message de l’ange la déroute, le scintillement de ses ailes dorées la captive. Dans son livre « En finir avec les puérilités (2) », la théologienne allemande Uta Ranke-Heinemann parle de « théologie de la cigogne », mais en vérité cela nous rappelle plutôt Zeus fécondant Léda, « domptée par le sang brut de l’air », selon les mots de Yeats. À elle d’en assumer les conséquences, humaines et divines.


On imagine volontiers une Marie omniprésente depuis toujours, mais Rubin montre que l’Église

primitive préférait les martyrs, les missionnaires et les saints locaux. Les ordres monastiques fondés aux XIe et XIIe siècles furent les thuriféraires de Marie, et les pèlerins sillonnant l’Europe rapportaient chez eux des bruits de guérisons et de miracles, propageant son culte. Entre 1000 et 1200, alors que la structure paroissiale se répandait sur l’ensemble du continent, des statues de Marie firent leur apparition dans presque chaque église. Elle deviendrait, au cours des deux siècles suivants, une figure « locale et vernaculaire ». Au XVe siècle, un recueil de lieux communs possédé par un conseiller de Norfolk précisait les grandes étapes de sa vie :


« La Vierge mère Marie vécut 63 ans.

Elle avait 14 ans lors de la bienheureuse naissance.

Elle vécut 33 [ans] avec son fils.

Et 16, elle souffrit seule, comme les étoiles. »


Marie est devenue une icône de tendresse ; parmi les planches dudit livre figure une sculpture de Poitiers où le regard croisé, comme ravi, de la mère et de l’enfant semble saisi sur le vif. Marie était la seule mère que connussent des générations de moines et de célibataires, plongés dès l’enfance dans des communautés exclusivement masculines. Les confréries intégrèrent Marie à leurs mythes originels. Elle consolait aussi les femmes vouées au célibat. Sainte Claire assurait aux femmes qui la suivaient qu’elles pouvaient toujours porter Jésus « spirituellement dans un corps chaste et virginal ». La dominicaine allemande Christina Ebner, née en 1277, rêva qu’elle était enceinte de Jésus et qu’elle tenait la forme du bébé dans ses bras. Parfois, Marie autorisa ces femmes solitaires à allaiter son enfant, emplissant leur corps virginal de la satisfaction de la mère qui donne le sein. Au XIVe siècle, la veille de Noël, sainte Birgitta de Suède, eut la sensation qu’« un enfant vivant était dans son cœur, se tournant et se retournant ».


Conception par l’oreille


Le corps de Marie fut dès l’origine un champ de bataille. Qui était-elle avant l’appel de l’ange ? Pourquoi fut-elle choisie, plutôt qu’une autre fille ? Connut-elle les douleurs de l’enfantement ? Qu’en est-il de sa vie posthume ? Eut-elle d’autres enfants ? Qu’advint-il de son corps après sa mort ? Il y a, dans le ton respectueux, apaisé, impartial de Rubin, quelque chose qui donne envie de soulever toutes les vieilles questions embarrassantes, telle une novice médiévale, prompte au ricanement la première semaine de présentation au couvent. Quand Marie eut accouché de Jésus, qu’advint-il de son hymen ?


Au IVe siècle, le moine Jovinien estima que sa virginité prit fin avec l’accouchement. Son erreur lui valut d’être excommunié. Abhorrant le corps, les manichéens ne pensaient pas qu’un être divin pût naître dans les conditions sordides de l’accouchement humain. Pour des savants syriaques, comme plus tard pour les cathares, Marie conçut par l’oreille quand l’Esprit-Saint lui chuchota la nouvelle, et ne fut enceinte que deux mois. Dans le Coran, qui en fait une femme ordinaire, elle donne naissance à un prophète, à un bébé qui parle, mais elle accouche seule et souffre atrocement. Elle se retrouve « contre le tronc d’un palmier. Elle se dit : “Plût à Dieu que je fusse morte avant ce terme et que je fusse totalement oubliée (3).” » Mais, dans la légende chrétienne, la naissance du Christ est indolore, voire extatique, et sa mère est entourée de signes et de prodiges.


Saint Ambroise insista sur sa pureté : sa matrice scellée, son corps intact, sa substance indemne de tout contact avec une substance étrangère venant du sexe opposé. La tension entre ses deux natures, divine et humaine, est troublante et exquise. Marie et Joseph étaient réellement mariés, assure Augustin, mais sans « commerce charnel ». Si Jésus était divin, chaque aspect de son histoire devait s’accorder à sa divinité, et la vie de Marie devait être digne de lui. Fut-elle conçue sans le péché originel, ou reçut-elle une grâce spéciale dans la matrice qui effaça d’elle toute trace de péché ? La controverse dura des siècles. Rubin retrace l’évolution de la notion d’Immaculée Conception de Marie : l’idée qu’elle-même fut conçue sans la souillure du péché originel, qui est le lot de l’humanité depuis le péché d’Ève. Il était impossible que pareil temple de pureté mourût et pourrît de façon ordinaire. Et les doctes d’assurer au fidèle que, loin de dégager des relents de putréfaction, son cadavre embaumait : elle n’était pas tant morte qu’endormie avant d’être transportée au ciel par l’« assomption ».


Cela ne veut pas dire qu’il ne resta rien d’elle sur terre. Ses reliques étaient des gouttes de lait, des cheveux et des fils de ses robes. Au Moyen Âge, un serf du nom de Boso manqua de respect à une pantoufle de la Vierge, au point que Marie, notre Mère vindicative, déforma son visage en un douloureux rictus : il lui fallut regagner l’église de Soissons et adorer la pantoufle avant qu’elle consentît à lui rendre son vrai visage. Les miracles se mirent à proliférer : la maison de Marie s’envola de la Terre sainte pour se reconstruire à Lorette, en Italie. Marie, au Moyen Âge, était un objet de luxe, fondue dans l’or et l’argent, drapée de velours et de soieries. On lui attribua une lignée aristocratique : les peintures la représentent parfois assise dans un jardin de roses attenant à un château. Le jardin d’Ève est celui de la mort, le jardin de Marie celui de la vie.


Qu’est-ce que la Mère universelle avait à enseigner à ses disciples mortels ? Né à la fin du IIIe siècle, le patriarche d’Alexandrie Athanase fit de Marie un exemple de vie ascétique, mais aussi, ne peut-on s’empêcher de remarquer, de docilité féminine ; elle n’avait pas « hâte de quitter sa maison ; les rues ne lui étaient pas familières ; elle restait plutôt à la maison, calme, imitant la mouche dans le miel […]. Elle ne laissait personne approcher son corps, à moins qu’il ne fût couvert, elle dominait sa colère et éteignait son courroux dans ses pensées les plus intimes ». Des siècles plus tard, on continuait de montrer sa vie en exemple. Un bourgeois de Paris composa un livre d’instructions à l’intention de sa jeune épouse, lui suggérant de prendre modèle sur Marie qui, quand Gabriel l’appela à devenir la mère du Sauveur, ne répondit point : « Ce n’est pas raison […], je n’en souffreray rien […] (4). »


À peine l’ange l’eut-elle touchée qu’elle se leva, aussi docile qu’une bonne épouse ou une bonne fille se doit de l’être. Au Moyen Âge, Marie cuisine et file, elle coud, elle tisse elle-même d’une pièce la tunique du Christ. Toute une famille élargie se construit autour d’elle : l’histoire de sa cousine Élisabeth et celle de sa mère sainte Anne (et de ses trois maris) embellissent la légende. L’image de Marie devient intime, voire banale. Chassé de la scène de la Nativité par les Rois mages, le berger et le bétail, Joseph lui-même se rend utile à la périphérie des peintures religieuses, réparant les souliers ou vaquant à ses travaux de charpentier.


La Pietà et la peste


Mais l’enfance se termine ; la figure joyeuse de la mère tenant son bébé dans les bras cède la place à Marie au pied de la Croix. Des artistes la représentent « qui s’évanouit, se penche, tombe, et parfois s’accroche au corps de son fils ». L’image de la Pietà – Marie avec le corps ensanglanté du Christ sur les genoux – apparaît au XIIIe siècle, époque de la peste, de guerres et de famine. Ici, comme dans son livre sur l’eucharistie, Corpus Christi (1992), Rubin se défend de toute exploration psychologique. Quand on parle de l’esprit médiéval, mieux vaut en effet de ne pas perdre de vue son impénétrabilité. Mais il est difficile de ne pas penser que, dans ces années de mort prématurée généralisée, les adorateurs de Marie sublimaient leur chagrin et leurs deuils, trouvant un sens à leur vie écourtée dans la croyance en la rédemption par la souffrance. Car la Vierge n’a-t-elle pas souffert ? Dieu l’exposa à la honte et au danger.


Trente-trois ans plus tard, il la laissa sans enfant, accablée de chagrin. Après tout, les raisons que Dieu a de nous tourmenter sont peut-être révélées quelque part ; si nous ne savons pourquoi, sans doute Mère Marie le sait-elle. Pour Bernardin de Sienne, le charismatique prédicateur franciscain du XVe siècle, Marie était la reine du savoir sur la création de Dieu : « Il n’est pas une étoile du ciel étoilé dont Marie ne connaît le cours. » Elle-même élue pour une destinée rude et singulière, elle doit comprendre l’adversité, le rejet et le mépris, car qu’ont dit ses voisins une fois Gabriel parti, et quand son ventre s’arrondit sous l’effet d’une inexplicable conception ?


Le livre de Rubin contient aussi et illustre une glaçante histoire d’antisémitisme. Les chrétiens empruntèrent leur science aux savants juifs, recourant à l’exégèse de l’Ancien Testament pour se justifier, honorant le Christ et Marie comme l’accomplissement vivant des prophéties bibliques. Le texte essentiel est dans Isaïe : « Voici qu’une vierge concevra et enfantera un fils, et il recevra le nom d’Emmanuel. » Le mot employé est alma, qui désigne une jeune fille, plutôt qu’une vierge, mais les premiers penseurs chrétiens ne manquaient jamais une occasion d’expliquer aux juifs que ceux-ci ne comprenaient pas leurs propres écritures.


Les savants juifs familiers du monde grec avaient fâcheusement conscience que les allégations des chrétiens sur la naissance virginale étaient l’écho de légendes païennes. Les polémistes juifs continuèrent au fil des siècles à exprimer leur dissension et s’en prirent au mythe chrétien, parfois férocement : stérile, Marie avait eu des rapports non pas avec Joseph, mais avec un ennemi de celui-ci qui la roula ; et, pour aggraver les choses, ce filou eut des relations sexuelles avec elle au cours de la menstruation, quand elle était impure. Un texte juif du début du XIIIe siècle demande astucieusement pourquoi Jésus est né d’une fille de 13 ans, plutôt que de 3 ou 4 ans ; là, on aurait vraiment pu parler de miracle.


Au XIIIe siècle, le rabbin David Kimhi de Provence, mort en 1235, demanda : « [Comment puis-je croire] à un Dieu vivant qui est né d’une femme, un enfant sans savoir ni raison, un innocent incapable de distinguer sa droite de sa gauche, qui défèque, urine et suce le sein de sa mère, qui pleure quand il a soif et que sa mère plaint ; et si elle s’y était refusée, qui serait mort de faim comme n’importe qui ? »


À toutes les objections logiques, historiques et philologiques, les chrétiens opposaient d’un air avantageux un argument simple, irréfutable : Dieu le sait. Il fait les mots qui structurent l’expérience, il crée l’anatomie humaine, il est le Seigneur des impossibilités ; il peut briser à sa guise les lois universelles qu’il a décrétées. Parce qu’ils niaient la divinité du Christ, les juifs, pour les hommes du Moyen Âge, n’étaient pas seulement ignorants, mais malveillants ; des ennemis actifs de Marie et de ceux qu’elle protégeait. Dans un essai paru dans un livre collectif sur le corps au Moyen Âge, Rubin a étudié les histoires d’horreur du Moyen Âge, où des juifs découpent la matrice de femmes chrétiennes (5).


En 1240, Louis IX monta une parodie de procès au cours duquel le Talmud fut accusé de blasphème contre Marie. Alors que les accusations de meurtre rituel s’emparaient de l’Europe, les miracles de Marie servaient à mettre en lumière les méfaits meurtriers des juifs et à ressusciter leurs innocentes victimes qui, la gorge tranchée, n’en chantaient pas moins les louanges de la Vierge. Sur les sites de synagogues et de maisons juives rasées, on bâtissait des chapelles mariales.


Marie aux casseroles


Au faîte de la Réforme, explique Rubin, le culte marial continuait de se développer. Le désenchantement fut lent. La fin du XVe siècle vit une résurgence de la dévotion fondée sur l’écriture plus que sur la légende. Les statues de la Vierge couvertes de bijoux (parfois saignantes) éveillèrent la suspicion. Visitant les sanctuaires de Walsingham et de Canterbury, Érasme évoqua satiriquement la cupidité et la crédulité dont il fut témoin. Mais tout en rejetant une bonne partie du folklore marial, Luther continuait de juger Marie précieuse pour maintenir les femmes à leur place : « Elle ne cherche point la gloire, mais prépare les repas et vaque aux tâches ménagères, trait les vaches, fait la cuisine, lave les casseroles et les bouilloires, balaie les chambres. » Les années de la Réforme furent aussi celles qui virent l’exportation du culte de Marie dans le Nouveau Monde, où sa puissance fut renforcée.


Rubin s’arrête à la Contre-Réforme, mais indique comment l’image de Marie a survécu dans le monde protestant et, au-delà, dans le monde des Lumières. Elizabeth Ire se transforma en icône de Vierge régnante, et la République française créa l’image de Marianne. Au XIXe siècle, l’Église catholique estima nécessaire de renforcer les théories de l’Immaculée Conception et de l’Assomption, codifiant deux croyances débattues depuis des siècles. Il eût été intéressant que Rubin s’attarde davantage sur les raisons de ce choix et de ce moment, de même qu’il eût été intéressant de la lire sur Marie dans le Portugal de Salazar et l’Espagne de Franco, d’avoir son sentiment sur les visions mariales et les sites de pèlerinage modernes : Lourdes, Fatima, Knock (en Irlande).


Il y a ici un schéma intrigant : Marie, la protectrice des faibles et des marginaux, choisit parfois de petits paysans dépenaillés, plutôt que des évêques, pour délivrer son message. L’Église n’apprécie guère les cultes paroissiaux et les ferveurs de péquenauds, mais engrange les bénéfices ; comme avant la Réforme, des oasis de superstition sont sanctifiées dès lors qu’elles sont lucratives. On construit des villes de pèlerinage ou, comme à Knock, un aéroport ; Marie devient la protectrice du redressement économique. Après tout, la Mère de Dieu sait se rendre utile.


Aurons-nous toujours besoin de Marie ? Est-elle, en un sens, innée ? Un archétype auquel nous ne pouvons échapper ? Dans les dernières pages de son livre, Rubin observe que « Marie est une voie d’accès pour explorer la subjectivité féminine », mais elle a conscience que cette exploration fut le plus souvent accomplie par des hommes, qui ont colonisé ce qu’il y a de plus intime dans l’expérience féminine, revendiquant une chose dont la nature les avait exclus. Pour les actuels « consommateurs de Marie », elle reste une figure ambivalente : « La sensibilité féministe a réellement permis de redécouvrir Marie », constate Rubin tout en reconnaissant que, « pour les spécialistes et les militants, la tradition mariale est si intimement liée à une histoire d’assujettissement et de subordination qu’elle paraît impropre à l’intégration heureuse des femmes dans le catholicisme contemporain ».


Marina Warner voyait la légende de Marie désormais « vidée de toute signification morale ». Mais pour évoquer Marie dans le monde moderne, Rubin se contente d’un bref épilogue. Espérons qu’elle écrira d’autres livres. Celui-ci atteint l’objectif qu’il s’est fixé, avec grâce et attrait, et il n’est nulle part plus élégant, mystérieux et touchant que lorsqu’il nous introduit dans le cœur et l’esprit du monde médiéval et de ses fidèles étonnés, émus, stupéfaits, voyant les cieux à l’image de la terre, et la terre à l’image du ciel :


« The dew of Averil, id est gracia et bonitas Spiritus Sancti ; Haveth y-maked the grene lef to spryng, id est Beatam Virginem… My sorrow is gon… My joye is comen… Ich herde a foul synge, id est angelum… Ave Maria. »


« La rosée d’avril, c’est-à-dire la grâce et la bonté de l’Esprit-Saint ; a fait surgir le feuillage vert, c’est-à-dire la Sainte Vierge… Ma peine s’est envolée… La joie m’inonde… J’entends une âme chanter, c’est-à-dire l’angélus… Ave Maria. »


Cet article est paru dans la London Review of Books le 9 avril 2009. Il a été traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.
LE LIVRE
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Mère de Dieu. Une histoire de la vierge Marie de Marie, revue et corrigée, Allen Lane

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