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Masculinité toxique : « Un garçon ça ne pleure pas »

Préjudiciable aux femmes mais aussi aux hommes eux-mêmes, la « masculinité toxique » dérive de la propension d’une bonne partie des garçons et des hommes à se conformer aux modèles traditionnels de la virilité, jusque dans les hautes sphères des sociétés dites avancées. Un concept à double tranchant.


© Steve McCurry / Magnum

Pourquoi craindre de paraître doux, tendre, faible ? Cette image du grand photojournaliste Steve McCurry est extraite d'une série réalisée en 1989 dans ce qui était encore la Yougoslavie.

La notion de « masculinité toxique » est de plus en plus présente dans les médias et les discussions à propos des hommes 1. On l’emploie le plus souvent pour désigner les normes étroites, traditionnelles ou stéréotypées de masculinité qui régissent la vie des garçons et des hommes. On attend de ces derniers qu’ils soient actifs, dynamiques, agressifs, audacieux et dominateurs.

 

Le concept renvoie à deux effets indissociables des représentations de la masculinité. Premièrement, la masculinité toxique est préjudiciable aux femmes. Elle induit des comportements sexistes et patriarcaux tels que les violences. Autrement dit, elle contribue aux inégalités entre les sexes, qui pénalisent les femmes au profit des hommes. Deuxièmement, la masculinité toxique est préjudiciable aux hommes eux-mêmes. Les normes étroites et stéréotypées de la masculinité pèsent sur leur santé physique et psychologique, leurs rapports aux femmes, leur façon d’élever leurs enfants et leurs relations avec les autres hommes.

 

Il en résulte toute une série de problèmes de société, tels que la mauvaise santé des hommes ou la violence qu’ils exercent les uns sur les autres et à l’égard des femmes. Il s’applique aussi aux cultures sexistes, patriarcales et/ou homophobes.

 

« On voit cette masculinité toxique à l’œuvre dans le mépris de tout ce qui est dit féminin, dans l’emploi de l’expression “Fais pas ta gonzesse !”, dans la rengaine “Un garçon, ça ne pleure pas”. On la voit aussi dans une socialisation des garçons qui banalise la violence et les comportements agressifs, parce que “les garçons sont comme ça”. On la voit à l’œuvre quand on incite les hommes à s’endurcir plutôt qu’à s’ouvrir aux autres », écrivait l’essayiste australienne Kirby Fenwick dans The Guardian après le viol et le meurtre de la comique ­féministe Eurydice Dixon à Melbourne en juin 2018.

 

« Cette adhésion à un idéal masculin et à des rôles figés, poursuivait-elle, n’est pas étrangère à la hausse des suicides et des dépressions chez les hommes et aux violences faites aux femmes, qu’il s’agisse d’agressions sexuelles ou de violence familiale. Voilà ce qu’est la masculinité toxique. C’est une forme de masculinité qui dit aux hommes que la seule façon d’être un homme c’est d’être ­dominateur, ­agressif et dépourvu d’émotions. C’est une forme de masculinité qui contraint les hommes à vivre prisonniers du rôle rigide et étriqué qui leur est dévolu. C’est une forme de masculinité qui fait du tort aux deux sexes. »

 

 

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Voici aussi ce qu’écrivait la journaliste américaine Jaclyn Friedman dans le mensuel American Prospect à la suite du viol d’une lycéenne par plusieurs de ses camarades, en 2013 : « Non seulement cette masculinité se définit par opposition à la féminité, mais elle se vit comme foncièrement supérieure. Elle tire sa force de la prétendue faiblesse des femmes et produit des hommes qui se font un plaisir de rabaisser celles-ci. Ils ne sont forts que parce que les femmes sont vulnérables. » Elle poursuivait : « La masculinité toxique porte aussi préjudice aux hommes. Elle en fait des machines de sexe et de violence, insensibles, allergiques à la tendresse, à la gaieté, à la vulnérabilité. Il faudrait réinventer la masculinité pour donner aux hommes la possibilité de s’exprimer et de se connaître, sans honte ni crainte. »

 

La blogueuse américaine Amanda Marcotte y va encore plus franchement dans le magazine en ligne AlterNet : « La masculinité toxique est un modèle de virilité bien particulier qui est axé sur la domination et l’assujettissement. Cette virilité-là considère les femmes et les personnes LGBT comme des êtres infé­rieurs, conçoit la sexualité comme un acte non pas d’amour mais de domi­nation et valorise la violence en tant que moyen d’affirmation de soi. » Selon elle, la masculinité toxique est bâtie sur la peur et l’insécurité, « la crainte de paraître doux, tendre, faible – pas viril en quelque sorte ».

 

Attardons-nous à présent sur le concept lui-même, qui n’a presque pas cours chez les chercheurs en sciences sociales, contrairement à celui de « masculinité hégémonique » par exemple 2. Il met en lumière un ensemble de normes, d’attentes et de pratiques liées à la masculinité qui se révèlent toxiques et malsaines. Défini simplement, le terme « masculinité » englobe toutes les significations données, dans une ­société, au fait d’être un homme, ainsi qu’à ­l’organisation sociale de la vie et des relations qu’entretiennent les garçons et les hommes. Le concept recouvre aussi en partie les idéaux en vigueur sur « la façon d’être un homme » dans tel ou tel contexte.

 

L’adjectif « toxique » met l’accent sur le fait que c’est seulement une forme particulière de masculinité qui est visée, régie donc par un ensemble de normes et de pratiques malsaines, nuisibles, contraignantes, dangereuses, etc. Il existe une grande diversité de normes et d’idéaux de la virilité – ou de la masculinité –, et il y a des contextes et des cultures où ces normes et ces idéaux sont parfaitement sains. « Masculinité toxique » ne laisse donc pas entendre que le problème est d’être un homme, mais qu’il y a des façons néfastes de l’être.

 

 

Le concept est utile à plusieurs égards. Il souligne que le problème est d’ordre social, à savoir qu’il a trait à la manière dont les garçons et les hommes sont socialisés et dont leur vie est organisée socialement. Il nous évite de tomber dans l’essentialisme ou le déterminisme biologique (« les garçons sont comme ça »). Il indique que c’est une forme bien précise de masculinité qui est malsaine ou dangereuse ; il implique qu’il en existe d’autres, qui sont sans inci­dence ou souhaitables, et attire l’attention sur celles-là. Il peut contribuer à rendre plus accessibles les critiques féministes sur le genre et les inégalités entre hommes et femmes, en évitant des notions plus hermétiques (telles que « masculinité ­hégémonique ») ou politiquement plus connotées (comme « masculinité ­patriarcale » ou « sexiste »). En cela, il peut amener les hommes à être moins sur la défensive. Comme il est ­relativement facile à comprendre, il peut être utilisé dans le cadre d’actions pédagogiques auprès des garçons et des hommes.

 

Le concept est également inté­ressant parce qu’il s’ancre dans une analyse sociale plus globale. Les études féministes ont montré depuis longtemps que le genre est socialement construit. Pour simplifier, on peut dire que le genre désigne les significations accordées dans une ­société donnée au fait d’être de sexe féminin ou masculin et à l’organisation sociale de la vie et des relations des hommes et des femmes.

 

Le genre est donc le produit de forces et de relations sociales. L’exemple qu’on en donne le plus souvent est la façon dont les enfants sont socialisés pour se conformer au rôle dévolu à leur sexe : à travers leurs relations avec leurs ­parents, l’observation, les jouets, la littérature et les médias. Mais le genre est aussi le produit d’interactions quotidiennes entre adultes, de la socialisation fami­liale, des représentations dans les ­médias, des institutions, du droit et des politiques publiques.

 

Certains font valoir que le concept de « masculinité toxique » peut être humiliant et culpabilisant pour les hommes. La critique émane parfois d’antiféministes qui pensent qu’aujourd’hui les hommes sont attaqués de toutes parts et victimes d’une vindicte anti-hommes. Mais elle provient aussi de féministes des deux sexes qui estiment que les hommes ont un rôle à jouer dans la construction de l’égalité des sexes et craignent que le terme puisse braquer les intéressés.

 

Je préfère insister sur d’autres inconvénients. J’en vois quatre principaux. Tout d’abord, le concept pourrait laisser penser que le problème de la masculinité se limite aux contraintes que cette dernière exerce sur les hommes et les garçons, avec pour effet de faire passer au second plan les privilèges dont ils bénéficient injustement et le préjudice qui en découle pour les femmes et les filles. La masculinité peut être « toxique » pour les hommes, mais elle est aussi gratifiante, et elle s’accompagne de toute une série de privilèges injustes et immérités. Faire des hommes exclusivement des victimes serait à la fois empiriquement faux et politiquement dangereux.

 

Ensuite, le concept peut nous faire perdre de vue la réalité des hommes, de leur comportement, de leur identité. Les chercheurs critiquent certains usages qui sont faits de la notion de « masculinité » comme s’il s’agissait d’idées ou de normes abstraites qui ne font pas partie intégrante des pratiques, des institutions et des relations sociales. Autrement dit, l’adjectif « toxique » ­devrait s’appliquer non seulement à une représentation abstraite de la masculinité, mais à des pratiques, des rapports sociaux et des contextes culturels bien particuliers.

 

En troisième lieu, le concept risque d’être employé de manière simpliste, au prix de généralisations hâtives. Plusieurs décennies d’études ont établi que les représentations de la masculinité sont multiples et qu’elles sont en partie fonction de l’origine ethnique, du ­milieu ­social, de l’orientation sexuelle et d’autres marqueurs de différence sociale. Idéalement, le débat sur la masculi­nité toxique ­devrait toujours prendre en compte le contexte.

 

Enfin, comme la notion implique que certaines formes de masculinité sont « toxiques » et d’autres non, elle induit aussi l’idée que la meilleure façon de faire progresser les hommes vers une plus grande égalité entre les sexes est de favoriser l’avènement d’une « masculinité saine » (ou quelque chose d’approchant). Certes, nous devons nous attacher à « reconstruire » la masculinité, à redéfinir ce que c’est qu’être un homme, à encourager une conception saine et positive de la masculi­nité. Mais nous devons aussi inciter les hommes à se désengager des identités genrées et à faire tomber les frontières de genre. On a tout à gagner à inciter les hommes à se désengager de la masculinité – donc à faire en sorte qu’ils se préoccupent moins d’être perçus comme virils ou pas, qu’ils aient moins besoin de se prouver qu’ils sont de « vrais hommes » – et à construire des identités éthiques, soucieuses de l’égalité des sexes et moins conditionnées ou définies par le genre en soi.

 

Le concept de « masculinité toxique » continuera selon toute vraisemblance d’animer un bon moment les débats à propos des hommes et du genre. Veillons à ce qu’il soit utilisé de manière à faire avancer la réflexion et progresser la justice entre les sexes.

 

 

— Cet article est paru sur le site XY (xyonline.net) le 7 juillet 2018. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Dans tout ce texte, en dépit de la définition du mot « genre » proposée plus loin par l’auteur, ce mot désigne aussi bien le genre comme construction sociale que le sexe biologique. Pour la clarté du propos, nous avons parfois traduit gender par « sexe » – comme dans cette dernière phrase.

2. Le concept de « masculinité hégémonique » a été proposé par la sociologue australienne Raewyn Connell en 1995. Elle le définit comme l’ensemble des pratiques qui légitiment la position dominante des hommes dans la société.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie de Raewyn Connell, édition établie par Meoïn Hagège et Arthur Vuattoux, traduit de l’anglais par Claire Richard, Clémence Garrot, Florian Vörös, Marion Duval et Maxime Cervulle, éditions Amsterdam, 2014

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