L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Mauvignier sur les traces de Primo Levi

Le parallèle s’impose entre le message éthique du récit de Laurent Mauvignier et le combat de Primo Levi pour faire vivre la mémoire de l’horreur humaine.

Dans ses interviews, Primo Levi avait l’air d’une personne aimable. Un homme réservé, qui choisissait ses mots avec soin avant de les prononcer avec délicatesse, des mots arrachés l’un après l’autre à un long silence intérieur. Bon nombre de ces entretiens sont accessibles, et méritent d’être exhumés et visionnés. Ils sont enfouis au beau milieu du fatras encyclopédique de YouTube, où tout est mélangé : le comique télévisé du moment, la pub pour le dernier iPad, le clip de Springsteen, les charges de la police dans le val de Suse, Carmelo Bene lisant Dante, les spectateurs du festival de chanson de San Remo qui s’insurgent parce qu’un incident technique les empêche de voter pour les candidats en lice. Et, là-dedans, pour peu qu’on fouille, on trouve aussi une interview dans laquelle Primo Levi évoque son expérience du camp racontée dans Si c’est un homme. On l’y voit appuyé contre une petite armoire métallique, dans son laboratoire. Il porte sa blouse de chimiste, sa cravate par-dessous, et tout en parlant il fixe le sol : « Dix ans après, dit-il, et surtout après avoir écrit sur le sujet, je suis souvent habité par la sensation que rien de tout cela n’est arrivé, que ce n’est qu’un roman. » Puis il ajoute : « Il m’arrive d’éprouver le besoin d’aller voir quelqu’un d’autre, pour rafraîchir la mémoire de ces choses-là, pour en vérifier l’existence, et je dois dire que la vérification fonctionne : ces choses se sont vraiment produites. » Oui, après avoir terminé la lecture de Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, j’ai repensé à cette interview accordée par Levi probablement dans les locaux de Siva, la petite fabrique de peinture près de Turin où il travaillait après la guerre. Cela m’a surtout fait repenser au besoin – éthique – d’aller chercher quelqu’un pour raconter, pour authentifier une vérité profonde, pour conjurer la dérive fictionnelle. Celle de Mauvignier est une histoire de rien du tout, un fait divers local, un parmi tant d’autres que les quotidiens accueillent, l’espace d’un entrefilet, avant de les expulser dès que pointe l’ennui. Un homme, à l’intérieur d’un grand supermarché de la province française, vole une canette de bière. Ou mieux : il soulève la languette puis, là, entre les rayons, face à toutes les autres canettes intactes et exposées à la vue des clients, il se la boit. Repéré
grâce aux caméras de surveillance, il est approché par quatre vigiles, soustrait à la vue de tous, traîné dans l’entrepôt et battu à mort. L’histoire s’arrête là. À partir de ce petit – énorme – fait divers, Laurent Mauvignier écrit un texte bouleversant, un chef-d’œuvre implacable sur le cynisme et la violence inhérents à tout oubli collectif, à l’escamotage systématique d’une vérité profonde, celle de la dignité humaine. Le texte, entre la longue nouvelle et la pièce de théâtre (mise en scène à la Comédie-Française), raconte, en une seule et unique phrase, sans début ni fin, ce qui s’est passé ce jour-là, dans le supermarché gorgé de néons d’un grand centre commercial. Toute la force de Ce que j’appelle oubli réside dans la posture de l’écrivain qui raconte en regardant le lecteur droit dans les yeux : « Et les autres aussi croient tout savoir, tout comprendre, ils diront que ça devait arriver mais ça ne devait pas arriver et lui, avant d’être mort (je te le dis à toi parce que tu es son frère et que je voudrais te réconforter comme lui aurait voulu le faire de temps en temps, te dire que la vie n’a pas été pingre avec lui, crois-moi, rassure-toi de ça), il n’avait pas encore eu l’idée d’aller dans le supermarché. » La posture éthique de l’écrivain s’adressant à un frère est la même que celle de Primo Levi s’en allant chercher quelqu’un en mesure de l’écouter, de lui confirmer une vérité, et, si elle est vraie, d’abord de l’assumer, puis d’en témoigner. Parler à son frère, à l’homme et non à chacun d’entre nous, demander des comptes au lecteur, le compromettre, exiger, par la lecture, son engagement. Mauvignier, 45 ans, parmi les écrivains français contemporains les plus intéressants, poursuit depuis des années la voie d’une littérature proprement éthique. Dans les autres romans publiés en Italie – Des hommes, ou encore Loin d’eux et Ceux d’à côté –, on retrouvait aussi cette volonté d’aller débusquer les choses là où tout s’enraye, où la lumière s’éteint, et où, pourtant, survient le scandale, c’est-à-dire la vérité indicible, inaudible. « Le vrai scandale ce n’est pas la mort, c’est juste qu’il n’aurait pas fallu mourir pour ça, une canette, pour rien, comme si on pouvait accepter qu’ils tuent, les vigiles… quelque chose se dresse devant nous qu’on ne peut pas supporter, ce meurtre, un meurtre, ils se sont fait plaisir, voilà, le fond de l’affaire c’est que c’était de leur jouissance à eux qu’ils étaient coupables et pas de l’injustice de sa mort. » Il y a dans le titre français, Ce que j’appelle oubli, une prise de responsabilité de la part de celui qui écrit que l’on perd malheureusement dans le titre italien, « Histoire d’un oubli » – malgré la traduction impeccable de Yasmina Melaouah. Pourtant, c’est bien là que l’on doit chercher non seulement la force, mais aussi la possibilité de la littérature, ou du moins d’une manière de comprendre la littérature. C’est dans le fait de dire que le scandale est celui-là : « Ils ont pris son corps pour le remplir et le gaver des défauts dont ils voulaient se débarrasser, eux, comme un sac à remplir de pierres, de gravats, de déchets. » L’oubli c’est, avant tout, de détourner le regard de la chose, c’est le choix de ne pas franchir les portes de l’entrepôt : « À la fin tout dort dans l’oubli et ce n’est pas plus mal, ça, d’oublier. » La littérature y peut encore quelque chose. Et surtout la lecture, car c’est par elle que le lecteur fraternise avec l’écrivain certes, mais surtout avec chaque lecteur, avec tous ceux qui, hommes et femmes, lisent avec lui. Ce n’est pas un hasard si au moment de la sentence, attendue depuis des décennies, dans le dossier Eternit, qui a condamné à seize ans de prison les dirigeants de la société, il a été décidé de lire un par un les noms de toutes les victimes, d’exiger que tous restent debout pendant cette lecture – qui dura plus de trois heures (1). Parce qu’il est injuste de mourir pour ça : que ce soit dans un supermarché de province en France, dans une caserne de police à Gênes ou dans un camp nazi. Parce que « ce n’est pas juste » de détourner le regard : « Ce qui est triste… c’est ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent. » Je vous confie ces mots, écrivait quant à lui Levi à son frère lecteur. « Gravez ces mots dans votre cœur. Pensez-y chez vous, dans la rue, en vous couchant, en vous levant. Répétez-les à vos enfants. Ou que votre maison s’écroule, que la maladie vous accable, que vos enfants se détournent de vous. »   Cet article est paru dans Il Sole 24 Ore le 22 avril 2012. Il a été traduit par Maïra Muchnik.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Ce que j’appelle oubli de Diderot, le plus incorrect des penseurs français, Minuit

SUR LE MÊME THÈME

Francophilies Les « gilets jaunes » sont-ils « le peuple » ?
Francophilies Napoléon, un homme (presque) ordinaire
Francophilies Diderot, le plus incorrect des penseurs français

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.