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Michel de Lorgeril : « La plus énorme arnaque de la médecine scientifique »

Les essais cliniques qui légitiment la prise de médicaments anticholestérol sont couramment manipulés ou falsifiés. Mieux vaut se fier à la diète méditerranéenne qu’aux statines.

Vous avez présenté récemment au congrès de l’American Heart Association (1) votre analyse pour le moins critique d’un grand essai clinique supposé démontrer l’utilité de faire prendre des statines à la population en bonne santé. Quel était l’enjeu de cet essai ?

Cet essai, nommé Jupiter, portait sur la dernière-née des statines, le Crestor d’AstraZeneca. Les résultats ont été publiés en 2008. Le Crestor était alors en grande difficulté parce que trois essais réalisés selon la procédure de rigueur pour vérifier l’efficacité d’un nouveau médicament, contre un placebo et en double aveugle, avaient été totalement négatifs – il n’y a aucune contestation à cet égard. AstraZeneca était donc confronté à un sérieux problème, d’autant que, depuis janvier 2008 et l’affaire dite ENHACE (lire p. 35), la FDA exigeait de cette classe de médicaments qu’ils ne se contentent pas de faire baisser le taux de cholestérol mais soient actifs cliniquement et se traduisent par une diminution de la mortalité cardiovasculaire. En 2007 le marché mondial du Crestor avait représenté 2,8 milliards de dollars et les ventes continuaient à augmenter. Il était donc impératif que Jupiter démontre que le Crestor était efficace cliniquement. Il fallait sauver le soldat Crestor !

Et qu’avez-vous conclu de votre analyse ?

Quand le premier rapport sur Jupiter a été publié en mars 2008, il y avait un problème évident : l’essai avait été stoppé après moins de deux ans, soit deux ans avant le terme prévu, ce qui était, en l’occurrence, contraire aux bonnes pratiques cliniques. Le motif de l’arrêt était que l’essai avait déjà si bien montré ses effets positifs qu’il était inutile de continuer – une façon de procéder qui témoignait soit d’une volonté délibérée de biaiser l’essai, soit d’une profonde incompréhension des principes de la recherche clinique. De plus, l’effet sur la mortalité cardiovasculaire était présenté comme indiscutable. Or, surprise : dans le rapport, les chiffres de la mortalité cardiovasculaire étaient masqués ! Dans une seconde version, publiée en novembre 2008 dans The New England Journal of Medicine, toutes sortes d’incidents cardiaques étaient recensés, mais toujours pas la mortalité cardiovasculaire. Après quoi furent publiées encore plusieurs versions, toutes différentes. Et puis nous nous sommes rendu compte que, quelle que soit la version, les chiffres présentés étaient cliniquement impossibles. Contradictoires. Finalement, quand nous avons refait les calculs en partant des données brutes, nous avons vu qu’en réalité la mortalité cardiovasculaire était similaire dans les deux groupes, celui avec la statine et celui avec le placebo. Quant aux données brutes elles-mêmes, j’ai pu constater qu’aucune autorité indépendante du sponsor ne les avait vérifiées. Cerise sur le gâteau : les courbes de mortalité avaient été grossièrement falsifiées.

Publiée avec d’autres signataires en 2010 dans un journal médical américain (2), votre analyse critique a-t-elle fait l’objet d’une réponse argumentée des investigateurs de Jupiter ?

Les investigateurs se sont vu offrir des dizaines de pages dans divers journaux médicaux ayant des liens financiers avec l’industrie pour répondre à nos critiques et aussi à celles d’autres scientifiques – car nous n’avons pas été les seuls à sursauter devant de telles malfaçons. Nous n’avons jamais pu obtenir de réponse argumentée. Des justifications a posteriori ont fait apparaître des nouveaux chiffres et des analyses non rapportés antérieurement, ce qui est inacceptable. Les questions les plus chaudes (comme la falsification des courbes) ont été évidemment éludées.

Quand la théorie du cholestérol (dangereux pour le cœur) est-elle devenue un dogme ?

Il y avait déjà dans les années 1970 une asymétrie extraordinaire entre la réalité des données scientifiques disponibles et la propagande anticholestérol. Cela dit, les cardiologues sont longtemps restés sceptiques. Je l’ai vécu quand je travaillais à l’hôpital universitaire de Genève au début des années 1980. La théorie n’est vraiment devenue un dogme qu’après la publication du premier grand essai sur une statine, la simvastatine (le Zocor) : c’était l’essai 4S conduit par Merck. Publié en 1994, il donnait des résultats quasi miraculeux : réduction de la mortalité totale de 30 % et de la mortalité cardiaque de 42 %, pour une baisse de 25 % du cholestérol. C’était stupéfiant puisque les essais antérieurs ne montraient aucune réduction de la mortalité avec des baisses du cholestérol qui avoisinaient les 20 %. De plus, aucun essai ultérieur, même truqué, n’osera donner une telle réduction de la mortalité. De sérieux soupçons de manipulation pèsent donc sur cet essai 4S, qui a servi de rampe de lancement pour le marketing sur les statines. Il semble en particulier qu’au lieu d’attendre les résultats de l’essai au terme fixé et de respecter la procédure du « double aveugle », les investigateurs aient suivi les résultats au fur et à mesure et l’aient arrêté au moment jugé le plus favorable. D’autre part, comme dans l’essai Jupiter, toutes les données brutes (sur le terrain) étaient recueillies par des employés du sponsor sans qu’aucune instance indépendante ne les ait jamais contrôlées. Le seul statisticien de l’étude était lui-même un salarié du sponsor. C’est vraiment trop et serait inacceptable aujourd’hui.

On appelle souvent « paradoxe français » le fait que les habitants de l’Hexagone fassent deux à trois fois moins d’infarctus que les Américains ou les Anglais alors que leur niveau de cholestérol est identique et qu’ils mangent plutôt plus de graisses animales. Ce paradoxe est-il clairement explicable ?

En matière de santé, les théories scientifiques ne sont jamais définitives et comportent donc toujours une part de mystère. Cela dit, la théorie que nous avons proposée en 1992 pour expliquer le French paradox a remarquablement résisté aux nombreuses tentatives de démontrer qu’elle était fausse. La principale explication reste donc que la consommation de vin par les Français les protège un peu de l’infarctus (3).

Plusieurs essais modifiant le régime alimentaire en privilégiant des graisses (oméga-3) contenues dans le poisson et certaines huiles (colza et noix) ont rapporté de meilleurs résultats sur le risque cardiaque qu’aucun essai impliquant les statines. Pourtant l’un de vos contradicteurs écrit récemment : « Il n’a toujours pas été démontré, y compris par des études de grande puissance, que l’apport des oméga-3 améliore le pronostic cardiovasculaire (4). » Que répondez-vous ?

Si l’on prend ce que dit ce contradicteur au pied de la lettre, il a raison. Les très récents essais testant les oméga-3 sous forme de compléments alimentaires, c’est-à-dire pris comme des médicaments, se sont révélés négatifs. Mais une chose est de fournir des oméga-3 sous forme de médicaments, une tout autre est de suivre un régime riche en aliments comprenant entre autres des oméga-3. Ce qu’il faut examiner, ce sont les études évaluant un modèle nutritionnel global. On peut citer l’étude d’Oslo, dont les résultats furent publiés en 1982 et 1986, et surtout l’étude de Lyon, dont je fus le principal investigateur, et dont les résultats furent publiés en 1994 et 1999 (5). Ce sont des essais dans lesquels le groupe expérimental se voit préconiser un régime alimentaire de type méditerranéen et qui comporte un apport substantiel en oméga-3. En effet, ces acides gras sont présents dans les poissons gras et les végétaux compris dans ce régime. Mais ces régimes comprennent bien autre chose que des oméga-3, même si une partie des bénéfices peut probablement être attribuée aux oméga-3.

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Dans un article de synthèse que nous venons de publier, nous démontrons qu’en fait les statines inhibent les oméga-3 (6). Finalement, un point crucial pour les physiologistes concerne les interactions entre les différents nutriments de ce modèle alimentaire, et pas seulement les oméga-3. Nous poursuivons des recherches en ce sens depuis quinze ans. Presque tous nos travaux sont sous contrat avec la Commission européenne, sans aucun conflit d’intérêts.

Vous êtes un partisan de la « diète méditerranéenne ». Or une fameuse étude dite « des sept pays » montrait qu’en dépit d’un régime alimentaire voisin les habitants de Corfou avaient un risque de mortalité seize fois plus élevé que ceux de Crète. Un tel résultat est-il explicable ?

Vous faites allusion à l’étude d’Ancel Keys, dont les résultats furent publiés entre 1970 et 1985 (lire aussi à ce sujet l’entretien avec Uffe Ravnskov, p. 36). C’est une étude dite d’observation, donc de portée plus limitée que les essais cliniques. Vous avez raison de mettre en cause certains résultats de cette étude, qui est critiquable. Mais la question est désormais secondaire car c’est sur des données épidémiologiques modernes et des essais cliniques récents que l’on peut s’appuyer aujourd’hui pour défendre ce concept majeur qu’est la diète méditerranéenne. Il n’y a pas une seule étude négative ! Curieusement, beaucoup d’experts semblent ignorer ce concept. Peut-être parce qu’il ne sert pas les intérêts de l’industrie pharmaceutique et de l’agrobusiness !

Les principaux fabricants de statines ont été condamnés récemment par la justice américaine pour pratiques frauduleuses à des amendes allant de 500 millions à 3 milliards de dollars. Ces condamnations concernent d’autres médicaments. Vous paraissent-elles cependant illustrer ce que vous savez des pratiques de ces industriels concernant les statines ?

Un ex-fabricant de statines (Bayer) a eu lui aussi affaire à la justice : c’est la sombre affaire de la cérivastatine (7). Je l’ai dit et écrit : la question du cholestérol et l’affaire des statines forment la plus énorme arnaque de l’histoire de la médecine scientifique. Si on veut bien ouvrir les yeux, les biais de l’essai Jupiter (et déjà de l’essai 4S) en disent assez pour faire perdre toute illusion quant à la bonne foi des défenseurs des statines. Mais les complicités sont telles qu’il faudra sans doute encore du temps, ou un événement remarquable, pour faire comprendre la réalité au plus grand nombre. Ne désespérons pas, même le cycliste Armstrong a fini par tomber !

 

Propos recueillis par Books.

Notes

1| L’American Heart Association regroupe les cardiologues américains.
2| Lorgeril et al., «?Cholesterol lowering, cardiovascular diseases, and the rosuvastatin-JUPITER controversy: a critical reappraisal », Archives of Internal Medicine, 28 juin 2010.
3| S. Renaud, M. de Lorgeril, « Wine, alcohol, platelets, and the French paradox for coronary heart disease?», The Lancet, 20 juin 1992.
4| Bernard Swynghedauw, « Y aurait-il un “grand mensonge du cholestérol” ? », Science et pseudo-sciences, octobre 2012.
5| Dans The Lancet en 1994 et dans Circulation en 1999 (Circulation est le journal scientifique de l’American Heart Association).
6| Lorgeril et al., «?Recent findings on the health of omega-3 fatty acids and statins », BMC Med., 4 janvier 2013.
7| Bayer a dû débourser plus d’un milliard de dollars en 2004 pour régler l’affaire des effets secondaires du Baycol. Bayer est aujourd’hui impliqué dans l’affaire de la pilule de 3e?génération.

Pour aller plus loin

 

Marian Apfelbaum, Vivre avec le cholestérol, Éditions du Rocher, 1997.?Un grand nutritionniste français s’interrogeait, voici quinze ans, sur le « paradoxe français » : « Nous vivons dans un des pays les plus consommateurs de graisses où cependant, comme au Japon, on meurt le moins de maladies coronariennes. » Un objectif du livre, écrivait-il d’entrée de jeu, est de «?rassurer une grande majorité d’entre nous sur le danger, ou plutôt l’absence de danger, du cholestérol, molécule stable et inoffensive, promue injustement au rang d’ennemi public ». Marian Apfelbaum était professeur de nutrition au CHU de Bichat et dirigeait l’unité Inserm de nutrition humaine.

Ernst N. Curtis, The Cholesterol Delusion (« La tromperie du cholestérol »), Dog Ear Publishing, 2010.?Pour ce médecin californien, « la folie du cholestérol qui s’est emparée des États-Unis et domine la pensée médicale depuis quarante ans repose sur des données fallacieuses et un raisonnement non scientifique ».

Nicole Delépine, La Face cachée des médicaments, Michalon, 2011.?Responsable de l’unité d’oncologie pédiatrique à l’hôpital universitaire Raymond-Poincaré à Garches, elle écrit : « Le marché des statines repose sur une mise en condition du monde médical et des patients pour rendre quasi synonymes maladie coronarienne et cholestérol élevé, avant de nous persuader que la baisse du cholestérol et la réduction du risque coronarien sont équivalentes. »

Ben Goldacre, Bad Pharma. How Drug Companies Mislead Doctors and Harm Patients (« Mauvais médocs. Comment?les compagnies pharmaceutiques induisent les médecins en erreur et portent tort aux patients »), Fourth Estate, 2012.?Ce médecin britannique décrit, commente The Economist, « le pourrissement banalisé de ce qui est supposé être un processus scientifique objectif conçu pour évaluer si les nouveaux médicaments sont efficaces, s’ils sont meilleurs que ceux déjà sur le marché et si leurs effets secondaires sont un prix légitime à payer pour le bénéfice qu’ils sont censés procurer […]. Chaque exemple est dûment référencé […]. Les médecins sont laissés dans l’ignorance des médicaments qu’ils prescrivent ». Dans un chapitre consacré aux « mauvais essais cliniques », Goldacre s’étend longuement sur le cas des statines et montre que « les biais liés au financement par l’industrie contaminent en profondeur le monde universitaire ».

Duane Graveline, The Statin Damage Crisis (« La crise des effets délétères des statines »), 2012 (2e édition).?Astronaute et chercheur en médecine spatiale, Duane Graveline a personnellement éprouvé à deux reprises un épisode d’amnésie totale due au Lipitor (Tahor). Il s’est plongé dans le sujet et écrit ce livre sur les effets secondaires des statines.

Malcolm Kendrick , The Great Cholesterol Con (« La grande arnaque du cholestérol »), John Blake, 2e édition 2008.?Ce médecin écossais épluche de nombreux essais cliniques et les données publiées par l’OMS pour montrer que les statines n’augmentent pas l’espérance de vie et ne préviennent pas le risque de maladie cardiaque chez les patients qui n’ont pas de symptômes cardiovasculaires. Il écrit que le taux de cholestérol est en réalité inversement proportionnel à la mortalité cardiaque et qu’un taux élevé de cholestérol est corrélé à un faible taux de mortalité par cancer.

Donald W. Light et al., The Risks of Prescription Drugs (« Les risques des médicaments »), Columbia University Press, 2010.?Donald W. Light est professeur de sociologie à l’université du New Jersey. Il explique que « les dirigeants et les responsables du marketing des compagnies pharmaceutiques ont développé certaines des instances les plus sophistiquées de production d’espoir et de magie de la culture moderne ». Son livre, commente Jerome Burne dans le Times Literary Supplement, illustre comment les compagnies pharmaceutiques « formatent les données des essais cliniques pour servir leurs propres objectifs ». Il considère cependant que le vrai coupable est moins le comportement des compagnies que «?le système de régulation qui rend leurs agissements profitables et rationnels ». Il estime que les nouveaux médicaments ne devraient pas être testés contre des placebos mais contre les meilleurs médicaments déjà sur le marché.

Peter Rost, The Whistleblower. Confessions of a Healthcare Hitman (« Le lanceur d’alerte, confession d’un tueur en santé publique »), Soft Skull Press 2007.?Ancien vice-président marketing de Pfizer, Peter Rost a été renvoyé en 2005 pour s’être élevé contre les pratiques de corruption de la firme, en particulier celle de payer des universitaires renommés afin qu’ils signent aveuglément des articles scientifiques validant des essais cliniques, dans les revues scientifiques les plus prestigieuses. Articles préparés en fait par des agences de relations publiques. Il a aussi dénoncé les sommes énormes dépensées pour promouvoir les résultats des essais.

Richard Smith, The Trouble With Medical Journals (« Le problème des revues scientifiques médicales »), The Royal Society of Medical Press, 2006.?Ancien rédacteur en chef du British Medical Journal, Richard Smith dénonce comme Peter Rost la pratique du «?ghostwriting », le fait pour des chercheurs de haut niveau de se faire payer pour mettre leur nom en tête d’articles scientifiques écrits par des agences de relations publiques et destinés à promouvoir les résultats d’un essai clinique. Smith démolit le mythe du « contrôle par les pairs » (peer review), «?un processus lent, inefficace, un peu une loterie, sujet aux biais et aux manipulations, incapable de relever les erreurs et les fraudes ».

Gary Taubes, Why We Get Fat. And What To Do About It (« Pourquoi on devient gros et que faire à ce sujet »), Knopf, 2011.?Ce journaliste scientifique s’est fait connaître par une remarquable enquête publiée en 2001 dans la revue Science. Il y remettait en cause les recommandations diététiques publiées depuis des décennies par les autorités sanitaires américaines et les organisations de cardiologues. Il montrait que ces recommandations, qui vouent aux gémonies les graisses d’origine animale, ne sont pas fondées sur des études scientifiques sérieuses. Il suggère qu’elles sont largement en cause dans l’épidémie d’obésité qui frappe les États-Unis. Il montre comment l’industrie agroalimentaire s’est emparée de cette aubaine, créant un énorme marché de produits pauvres en graisses.

 

LE LIVRE
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Cholestérol, mensonges et propagande de Michel de Lorgeril : « La plus énorme arnaque de la médecine scientifique », Thierry Souccar Editions

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