Michel de Lorgeril : « La plus énorme arnaque de la médecine scientifique »

Michel de Lorgeril : « La plus énorme arnaque de la médecine scientifique »

Les essais cliniques qui légitiment la prise de médicaments anticholestérol sont couramment manipulés ou falsifiés. Mieux vaut se fier à la diète méditerranéenne qu’aux statines.

Publié dans le magazine Books, février 2013.
Vous avez présenté récemment au congrès de l’American Heart Association (1) votre analyse pour le moins critique d’un grand essai clinique supposé démontrer l’utilité de faire prendre des statines à la population en bonne santé. Quel était l’enjeu de cet essai ? Cet essai, nommé Jupiter, portait sur la dernière-née des statines, le Crestor d’AstraZeneca. Les résultats ont été publiés en 2008. Le Crestor était alors en grande difficulté parce que trois essais réalisés selon la procédure de rigueur pour vérifier l’efficacité d’un nouveau médicament, contre un placebo et en double aveugle, avaient été totalement négatifs – il n’y a aucune contestation à cet égard. AstraZeneca était donc confronté à un sérieux problème, d’autant que, depuis janvier 2008 et l’affaire dite ENHACE (lire p. 35), la FDA exigeait de cette classe de médicaments qu’ils ne se contentent pas de faire baisser le taux de cholestérol mais soient actifs cliniquement et se traduisent par une diminution de la mortalité cardiovasculaire. En 2007 le marché mondial du Crestor avait représenté 2,8 milliards de dollars et les ventes continuaient à augmenter. Il était donc impératif que Jupiter démontre que le Crestor était efficace cliniquement. Il fallait sauver le soldat Crestor ! Et qu’avez-vous conclu de votre analyse ? Quand le premier rapport sur Jupiter a été publié en mars 2008, il y avait un problème évident : l’essai avait été stoppé après moins de deux ans, soit deux ans avant le terme prévu, ce qui était, en l’occurrence, contraire aux bonnes pratiques cliniques. Le motif de l’arrêt était que l’essai avait déjà si bien montré ses effets positifs qu’il était inutile de continuer – une façon de procéder qui témoignait soit d’une volonté délibérée de biaiser l’essai, soit d’une profonde incompréhension des principes de la recherche clinique. De plus, l’effet sur la mortalité cardiovasculaire était présenté comme indiscutable. Or, surprise : dans le rapport, les chiffres de la mortalité cardiovasculaire étaient masqués ! Dans une seconde version, publiée en novembre 2008 dans The New England Journal of Medicine, toutes sortes d’incidents cardiaques étaient recensés, mais toujours pas la mortalité cardiovasculaire. Après quoi furent publiées encore plusieurs versions, toutes différentes. Et puis nous nous sommes rendu compte que, quelle que soit la version, les chiffres présentés étaient cliniquement impossibles. Contradictoires. Finalement, quand nous avons refait les calculs en partant des données brutes, nous avons vu qu’en réalité la mortalité cardiovasculaire était similaire dans les deux groupes, celui avec la statine et celui avec le placebo. Quant aux données brutes elles-mêmes, j’ai pu constater qu’aucune autorité indépendante du sponsor ne les avait vérifiées. Cerise sur le gâteau : les courbes de mortalité avaient été grossièrement falsifiées. Publiée avec d’autres signataires en 2010 dans un journal médical américain (2), votre analyse critique a-t-elle fait l’objet d’une réponse argumentée des investigateurs de Jupiter ? Les investigateurs se sont vu offrir des dizaines de pages dans divers journaux médicaux ayant des liens financiers avec l’industrie pour répondre à nos critiques et aussi à celles d’autres scientifiques – car nous n’avons pas été les seuls à sursauter devant de telles malfaçons. Nous n’avons jamais pu obtenir de réponse argumentée. Des justifications a posteriori ont fait apparaître des nouveaux chiffres et des analyses non rapportés antérieurement, ce qui est inacceptable. Les questions les plus chaudes (comme la falsification des courbes) ont été évidemment éludées. Quand la théorie du cholestérol (dangereux pour le cœur) est-elle devenue un dogme ? Il y avait déjà dans les années 1970 une asymétrie extraordinaire entre la réalité des données scientifiques disponibles et la propagande anticholestérol. Cela dit, les cardiologues sont longtemps restés sceptiques. Je l’ai vécu quand je travaillais à l’hôpital universitaire de Genève au début des années 1980. La théorie n’est vraiment devenue un dogme qu’après la publication du premier grand essai sur une statine, la simvastatine (le Zocor) : c’était l’essai 4S conduit par Merck. Publié en 1994, il donnait des résultats quasi miraculeux : réduction de la mortalité totale de 30 % et de la mortalité cardiaque de 42 %, pour une baisse de 25 % du cholestérol. C’était stupéfiant puisque les essais antérieurs ne montraient aucune réduction de la mortalité avec des baisses du cholestérol qui avoisinaient les 20 %. De plus, aucun essai ultérieur, même truqué, n’osera donner une telle réduction de la mortalité. De sérieux soupçons de manipulation pèsent donc sur cet essai 4S, qui a servi de rampe de lancement pour le marketing sur les statines. Il semble en particulier qu’au lieu d’attendre les résultats de l’essai au terme fixé et de respecter la procédure du « double aveugle », les investigateurs aient suivi les résultats au fur et à mesure et…
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