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New York, nous voilà !

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Première ville d’immigration du monde depuis des siècles, la métropole américaine est parvenue à trouver un équilibre entre tolérance et peur du tribalisme.

Automne 2016 : élection de Donald Trump à la Maison-Blanche et paru­tion de l’histoire de l’immigration à New York de Tyler Anbinder. Peu probable que Trump ait lu ces 800 pages (très enlevées). Il aurait pourtant trouvé de quoi compatir aux tribulations des migrants, contre lesquels il était en croisade, et admirer leur résilience. Il y aurait peut-être découvert aussi comment New York, « cité des rêves » et première ville d’immigration du monde, a fait pour gérer la contradiction « entre idéaux de diversité et de tolérance, et peur du tribalisme et de la fragmentation sociale », pour reprendre les termes de Kay Hymowitz dans The New York Times. L’île de Manhattan, comme la décrit un colon au début du xviie siècle, n’était alors peuplée que d’« Indiens nus, très portés sur la promiscuité sexuelle ». Acquise pour 60 florins par les Néerlandais, elle est rebaptisée Nouvelle-Amsterdam et ­devient un comptoir commercial chaotique et polyglotte. Elle change encore de nom en 1664 quand les Anglais s’en emparent et entreprennent de diluer les 6 000 colons bataves dans un afflux de colons britanniques, vite suivis de réfugiés allemands, essentiellement des protestants du Palatinat. Le mouvement est lancé, qui fera passer la ville de 20 000 habi­tants à la fin du
xviiie à plus de 800 000 en 1860, dont deux sur trois sont nés à l’étranger. Les hordes miséreuses chassées d’Europe par la pauvreté, les persécutions religieuses, les pogroms, l’oppression politique et la famine débarquent alors en masse sur l’une des 23 jetées du port après une traversée de plusieurs semaines à bord d’un « bateau-cercueil ». Les candidats à l’immigration, potentiellement porteurs de germes suspects, passent un examen médical sommaire et brutal : ils sont auscultés rapidement et marqués à la craie s’ils doivent aller se faire soigner à Staten Island (de 15 à 20 %) ou bien retourner d’où ils sont venus. Les ­migrants alle­mands, qui possèdent souvent un petit pécule, s’empressent de filer vers le « triangle allemand », Milwaukee-Cincinnati-Saint Louis. Les autres restent sur place le temps de se refaire. Ils s’entassent dans des taudis, regrou­pés par nationalités ou par religions : les Irlandais à Five Point, une zone marécageuse vite devenue l’épicentre des épidémies et de la criminalité ; les Italiens juste au sud, à Little Italy ; les Allemands dans Kleindeutschland, dans le Lower East Side, avec des subdivisions bavaroise et prussienne. Comme la ville ne dispose d’aucune structure d’accueil ni de secours, ils ne peuvent compter que sur leurs compatriotes ou coreligionnaires, qui ont créé des « sociétés civiques » et procurent les emplois : aux Italiens, la coiffure, la cordonnerie, la vente de journaux, le transport de marchandises et les activités mafieuses ; les Allemands brassent la bière, tiennent des saloons ou font du colportage. Les Irlandais deviennent dockers ou domestiques (plus tard, policiers ou gangsters). Les juifs sont presque systématiquement tailleurs. Chaque communauté vit en circuit fermé, au point que beaucoup jugent inutile d’apprendre l’anglais. Les autorités tentent tant bien que mal de gérer les équilibres : quatorze ans de résidence sont requis pour l’octroi de la nationalité américaine, et des restrictions de plus en plus sévères sont imposées pour interdire l’entrée aux « bagnards, “crétins” miséreux, polygames, épileptiques, anarchistes, prostituées et autres parias », poursuit Kay Hymowitz. Mais, en 1965, la loi Hart-Celler ne se donne désormais pour mission que de « stabiliser l’immigration et la répartition ethnique », tandis que les immigrants jouent à fond le jeu de l’intégration, avec le base-ball comme catalyseur. New York est vouée à rester, comme le déclarait le magazine Life en 1909, « la ville où il y a le moins d’Américains et le plus d’américanisme ».
LE LIVRE
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La Cité des rêves. Une histoire de 400 ans de Tyler Anbinder, Perrin, 2018

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