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Oublié : Les chevaliers de la bohème

« La bohème embrasse toute l’histoire de la culture occidentale, depuis Homère (le premier des bohémiens) jusqu’à Rimbaud qui avait “fini par trouver sacré le désordre de son esprit” », explique l’écrivain catalan Eloy Tizón. Dans la revue madrilène Revista de libros, il attire l’attention sur un roman français quelque peu oublié aujourd’hui, Scènes de la vie de bohème, qui connut en 1851 un grand succès de librairie. Le roman d’Henry Murger fut d’abord publié sous forme de feuilleton dans Le Corsaire, une feuille satirique de l’époque. « La bohème est l’apprentissage de la vie d’artiste : l’antichambre de l’Académie, de l’hôpital ou de la morgue », écrivait Murger. Selon Tizón, son roman contribua, autant – si ce n’est plus – que Balzac, à fonder le mythe de la bohème littéraire, seul mode d’existence capable à ses yeux de sublimer la misère de l’artiste. Car, loin de se réduire à une période historique bien déterminée, la bohème devient, selon l’
crivain catalan, « une sorte de maçonnerie, d’ordre de chevalerie réservé à quelques initiés, avec ses rites de passage, ses codes, et pour lequel l’inspiration ne va pas sans quintes de toux et fortes fièvres ». À travers les tribulations de Rodolphe le poète, Marcel le peintre, Schaunard le musicien et Gustave le philosophe, « Murger nous livre une véritable étude de mœurs sur ces parasites bienheureux qui peuplaient les bas-fonds du Paris du XIXe siècle. Ainsi décrit-il par le menu leur lutte quotidienne pour conquérir la gloire mondaine, l’amour des femmes ou, plus trivialement, un endroit pour dormir. Et ce n’est pas sans une ironie mordante qu’il dépeint ce mélange de picaresque et d’épicurisme, d’idéaux artistiques et de mesquineries qui caractérise cet étrange mode de vie. » Une vie passée dans les mansardes, sans le sou, qui met l’amitié, l’art et l’amour au-dessus de tout ; où le maigre argent gagné va aux encres et aux papiers plutôt qu’aux vivres et au bois pour se chauffer. Dans une succession de tableaux, tantôt graves, tantôt légers, qu’on devine teintés de réalité (Murger lui-même a passé sa jeunesse, avec le photographe Nadar, parmi les « Buveurs d’eau », un groupe d’artistes du Quartier latin), se dessinent les amours de Rodolphe et Mimi : celles qui firent le tour du monde grâce à l’opéra que Puccini tira du livre en 1880 ; celles, aussi, qui furent mises en image en 1992 par le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki. Dans un recoin du jardin parisien du Luxembourg trône encore aujourd’hui une statue discrète et érodée sur le socle de laquelle on peut lire : « À Henry Murger (1822-1861), La Jeunesse, Ses Amis ». Cette jeunesse qui lui rend hommage, c’est celle, selon Eloy Tizón, « des nombreuses générations qui virent dans les Scènes de la vie de bohème un livre culte, un manuel d’instruction à la vie d’artiste ».
Henry Murger, Scènes de la vie de bohème. Réédité par les Éditions d’Aujourd’hui, en 2004, collection « Les Introuvables ».

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