Philippe Even : « Chaque essai est un truquage de l’industrie »

Philippe Even : « Chaque essai est un truquage de l’industrie »

Le fait que le taux de cholestérol soit sans rapport avec la maladie cardiovasculaire n’embarrasse ni les industriels, ni les revues scientifiques, ni les cardiologues, ni les autorités de santé.

Publié dans le magazine Books, février 2013.
Pour votre prochain livre, destiné aux médecins, mais aussi aux patients, vous avez passé au crible 45 essais cliniques sur les statines, ces médicaments destinés à faire baisser le taux de cholestérol. Quelles conclusions en tirez-vous ? Que d’une manière ou d’une autre, et souvent de plusieurs manières, chaque essai multiplie les pièges, les illusions, les non-dits, les chausse-trapes et pour tout dire les truquages ou les falsifications de la part de l’industrie. Pouvez-vous détailler les formes de truquage que vous avez identifiées ? Commençons par le commencement : le choix de la molécule à tester. Y a-t-il déjà truquage à ce stade ? Pas au sens strict du terme mais, d’une certaine façon, oui quand même. Le but des industriels, c’est bien naturel, est de faire du profit. Ils sont cotés en Bourse, ils savent que Wall Street a les yeux rivés sur leurs résultats. L’objectif est donc de s’assurer un marché le plus large possible. Pour ce faire ils vont au plus simple. Comme la théorie du cholestérol n’est pas mise en cause par le milieu médical, ils vont tester des molécules dont l’unique objet est de faire baisser le taux de cholestérol. C’est ce que font très bien les statines. Le fait que le taux de cholestérol soit sans rapport étroit avec la maladie cardiovasculaire, ce que quantité d’études démontrent depuis des décennies, ne les embarrasse pas. Mais il leur faut bien apporter la preuve que les statines réduisent le risque cardiovasculaire ? Oui, et c’est là que le truquage commence. Le truquage commence à quel stade exactement ? Au tout premier stade : les critères d’inclusion des sujets sélectionnés pour les essais. Si l’on veut tester sérieusement l’efficacité d’un médicament, il faut que les malades recrutés soient aussi représentatifs que possible de la population malade. L’industriel peut être au contraire tenté d’écarter des sujets dont il juge qu’ils risquent de contrarier les résultats – ou d’accroître les coûts de l’essai. Les malades recrutés sont donc de fait, bien souvent, des malades idéaux, sans grand rapport avec le monde des malades réels (1). Comment les malades sont-ils recrutés, concrètement ? Depuis les années 1990, les industriels confient le plus souvent le recrutement non plus aux grands hôpitaux universitaires mais à des entreprises privées, les Contract research organizations (CROs). En 2001, il en existait un millier dans le monde. Elles rémunèrent des médecins de pratique privée pour recruter des patients et faire les observations. Ces médecins ne sont pas entraînés à la recherche scientifique. Ce sont des exécutants. Ils cochent les cases de la fiche préparée par l’industriel (2). Combien de temps doit durer un essai pour être significatif ? C’est une question essentielle. Avec les accidents cardiaques ou les AVC qui se produisent très tard, 75 % après 75 ans, il faudrait des essais de quinze ans, de 65 à 80 ans, et c’est impossible. L’industriel n’a pas intérêt à ce que l’essai soit long : cela coûte cher et c’est autant de perdu sur la durée du brevet. Et puis plus un essai est long et plus les effets secondaires risquent de se manifester. Les essais sont donc conçus pour durer de deux à cinq ans. Le meilleur critère objectif et vérifiable reste la mesure du taux de survie. Or, dans un essai portant même sur un grand nombre de patients, on peut n’avoir qu’une quinzaine de morts au bout de quatre ou cinq ans. D’où la tentation d’élargir les critères d’évaluation : on va capitaliser tous les incidents cardiaques, même ceux qui ne sont pas significatifs, même des décisions médicales (un pontage, par exemple). On invente de nouvelles catégories, plus ou moins fantaisistes, comme « l’infarctus silencieux », « le soupçon d’infarctus », « l’angor instable », et on additionne le tout. Et puis, si malgré un recrutement tendancieux des patients et la prise en compte de toutes ces catégories, l’industriel voit que l’essai ne donne rien, un résultat catastrophique ou au contraire un résultat positif alors que pointe un risque d’inversion des résultats à plus long terme, il peut être tenté de l’arrêter en chemin sans le dire ou sans dire pourquoi. Quatre essais sur les statines ont ainsi été arrêtés avant terme. C’est le cas de l’essai Jupiter d’AstraZeneca [lire l’entretien avec Michel de Lorgeril, p. 39]. Une autre méthode consiste à réduire le nombre des années mais à augmenter le nombre de malades, en faisant croire que cela revient au même. AstraZeneca l’a aussi…
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