La plus curieuse des religions
par Jean-Louis de Montesquiou

La plus curieuse des religions

Ils ont survécu des millénaires entre le Tigre et l’Euphrate avant d’être dispersés par Saddam Hussein. Ils s’inspirent de la Bible, mais aussi
de Babylone et du chiisme. Et leur clergé possède une langue secrète.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Jean-Louis de Montesquiou
Le Moyen-Orient et l’Arabie, terre d’apparition de plusieurs religions « révélées » et monothéistes (judaïsme, christianisme, islam, zoroas­trisme), ont aussi vu s’épanouir quelques religions dites syncrétiques – celles qui s’inspirent à leur convenance des textes, croyances ou rituels de l’une ou l’autre des grandes concurrentes. Parmi ces doctrines « à la carte », la plus surprenante est sans doute celle des mandéens d’Irak, parfois appelés « gnostiques ». Elle aurait été fondée par Seth, le troisième fils d’Adam. À première vue, on pourrait prendre les mandéens pour une variété exotique de chrétiens ­vêtus à la mode arabe. Ils sont en effet monothéistes (du moins à première vue), la Bible est un de leurs livres sacrés, ils pratiquent le baptême (et non la circoncision), leur grand prophète est Jean le Baptiste, ils observent le repos du dimanche, utilisent comme langue rituelle générale l’araméen de Jésus, leur morale est douce et compassionnelle, ils ont des prêtres (mariés) et des évêques (célibataires). Mais, quand on y regarde de plus près, on va de surprise en surprise. Le Dieu mandéen – « la Grande Vie » – possède un double démoniaque, Ruha, une divinité féminine maléfique. Le grand texte mandéen, le Ginza Rba (« Grand trésor »), connu aussi sous le nom de Grand Livre ou de Codex nazareus, est un vaste recueil de récits et d’instructions, dont celles que le Créateur a communiquées directement à Adam. Quant à la Bible, ils en font une lecture plutôt sélective et rejettent par exemple Abraham, coupable à leurs yeux d’avoir failli tuer son fils, couché avec sa servante et prostitué sa femme auprès du pharaon (ils reconnaissent aussi le miracle biblique du passage de la mer Rouge par les Hébreux, mais leurs prières vont aux malheureux Égyptiens noyés par le reflux des flots). Leur baptême consiste en une immersion totale dans une eau courante qu’ils appellent « Jourdain » mais qui symboliserait – héritage sumérien ! – le sperme sacré ; mieux encore, c’est un baptême à répétition renou­velé lors des grands événements de la vie, qui procure à la fois des avantages spirituels et des béné­fices magiques. En plus de l’araméen, le clergé utilise une langue ultrasecrète dont on ne connaît qu’un seul mot, ­manda, « sagesse ». Jean le Baptiste, qui est chez eux « l’ange de la ­lumière », est considéré comme un thaumaturge bien supérieur à Jésus. Enfin, ils ne font aucun prosélytisme – on naît mandéen et on le reste (sauf les femmes lorsqu’elles se marient en dehors de la communauté), et les conversions sont impossibles. Depuis Adam, les mandéens ont graduellement enrichi leur religion en grappillant à droite et à gauche, et leur histoire, très mal connue, reflète ces…
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