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La plus curieuse des religions

Ils ont survécu des millénaires entre le Tigre et l’Euphrate avant d’être dispersés par Saddam Hussein. Ils s’inspirent de la Bible, mais aussi
de Babylone et du chiisme. Et leur clergé possède une langue secrète.

Le Moyen-Orient et l’Arabie, terre d’apparition de plusieurs religions « révélées » et monothéistes (judaïsme, christianisme, islam, zoroas­trisme), ont aussi vu s’épanouir quelques religions dites syncrétiques – celles qui s’inspirent à leur convenance des textes, croyances ou rituels de l’une ou l’autre des grandes concurrentes. Parmi ces doctrines « à la carte », la plus surprenante est sans doute celle des mandéens d’Irak, parfois appelés « gnostiques ». Elle aurait été fondée par Seth, le troisième fils d’Adam. À première vue, on pourrait prendre les mandéens pour une variété exotique de chrétiens ­vêtus à la mode arabe. Ils sont en effet monothéistes (du moins à première vue), la Bible est un de leurs livres sacrés, ils pratiquent le baptême (et non la circoncision), leur grand prophète est Jean le Baptiste, ils observent le repos du dimanche, utilisent comme langue rituelle générale l’araméen de Jésus, leur morale est douce et compassionnelle, ils ont des prêtres (mariés) et des évêques (célibataires). Mais, quand on y regarde de plus près, on va de surprise en surprise. Le Dieu mandéen – « la Grande Vie » – possède un double démoniaque, Ruha, une divinité féminine maléfique. Le grand texte mandéen, le Ginza Rba (« Grand trésor »), connu aussi sous le nom de Grand Livre ou de Codex nazareus, est un vaste recueil de récits et d’instructions, dont celles que le Créateur a communiquées directement à Adam. Quant à la Bible, ils en font une lecture plutôt sélective et rejettent par exemple Abraham, coupable à leurs yeux d’avoir failli tuer son fils, couché avec sa servante et prostitué sa femme auprès du pharaon (ils reconnaissent aussi le miracle biblique du passage de la mer Rouge par les Hébreux, mais leurs prières vont aux malheureux Égyptiens noyés par le reflux des flots). Leur baptême consiste en une immersion totale dans une eau courante qu’ils appellent « Jourdain » mais qui symboliserait – héritage sumérien ! – le sperme sacré ; mieux encore, c’est un baptême à répétition renou­velé lors des grands événements de la vie, qui procure à la fois des avantages spirituels et des béné­fices magiques. En plus de l’araméen, le clergé utilise une langue ultrasecrète dont on ne connaît qu’un seul mot, ­manda, « sagesse ». Jean le Baptiste, qui est chez eux « l
’ange de la ­lumière », est considéré comme un thaumaturge bien supérieur à Jésus. Enfin, ils ne font aucun prosélytisme – on naît mandéen et on le reste (sauf les femmes lorsqu’elles se marient en dehors de la communauté), et les conversions sont impossibles. Depuis Adam, les mandéens ont graduellement enrichi leur religion en grappillant à droite et à gauche, et leur histoire, très mal connue, reflète ces zigzags doctrinaux. De Babylone ils ont perpétué le savoir astronomique et l’idée que les astres déterminent l’existence (mais attention, même si pour les mandéens les planètes possèdent chacune un esprit, « ils refusent catégoriquement d’être assimilés à des adorateurs des astres », écrit Gerard Russell dans le livre qu’il a consacré aux religions du Moyen-Orient en voie de disparition (1). Le mandéisme conserve des ­relents des cultes antiques d’Isis et de Mithra. Du judaïsme il a récupéré non seulement la Bible, mais aussi nombre d’interdits alimentaires ou rituels (notamment ceux concernant la menstruation et l’impureté qu’elle entraîne) ; et certains des textes sont écrits dans la même langue que le Talmud de Babylone. Les mandéens ont aussi de nombreuses proximités avec l’islam (notamment les chiites, avec qui ils font parfois procession commune) ; ils figurent d’ailleurs de façon flatteuse dans le Coran sous le nom de sabéens (des « gens du Livre ») et dans les hadith, cette fois comme « convertis à l’islam ». Ils sont enfin pacifistes comme les bouddhistes. Mais l’emprunt clé du man­déisme est celui qu’il fait aux cyni­ques grecs et aux gnostiques : la vision d’un monde, voire d’un ciel, divisé entre principe du bien et principe du mal, avec la résultante nécessité de se distancier le plus vigou­reusement possible de tout ce qui attire dans la mauvaise direc­tion (vers le corps et vers le monde, donc). Une vision qu’ils ont à leur tour propagée dans le christianisme des origines. On la retrouve chez l’hérétique Marcion, qui, dans la Turquie du IVe siècle, prêchait que ­Yahvé était une divinité inférieure et Jésus en revanche un pur esprit gnostique, pourvu d’un simulacre de corps. Ou chez les ascètes chrétiens et les pères du désert. Ou enfin dans une doctrine voisine du man­déisme mais bien plus radicale : le manichéisme. Mani a radicalisé l’enseignement gnostique en prônant un rejet maximal du corps et de ses attributs ou appétits, sexe, nourritures animales, ­réjouissances artistiques, etc. Le manichéisme (de « Mani chai », « Mani vit ») s’est diffusé vers l’est et vers l’ouest, jusque chez les Ouïgours de Chine d’un côté, et chez les cathares du sud de la France de l’autre. Le Croissant fertile a été le théâtre de l’avènement de l’agriculture mais aussi de différentes cultures philosophiques et religieuses, qui se sont croisées là et fécondées mutuellement. Alexandre le Grand et ses troupes ont traversé la ­région avec, à l’aller, la philosophie grecque dans leurs bagages et, au retour, la pensée hindoue. Dans le sens nord-sud se sont également croisés autour de Babylone les mouvements mystiques issus d’Égypte puis de la péninsule Arabique, et les courants issus de Perse. D’où une formidable ­efflorescence religieuse qu’a favo­risée le contexte poli­tique de l’époque : au début du IIe millénaire, des États faibles, peu soucieux d’imposer une hégémonie de la pensée, remplacés quelques siècles plus tard plus tard par de puissants royaumes mais adeptes d’un ­islam originel plein de tolérance. À la différence des dirigeants chrétiens, qui ne souffraient le plus souvent aucune concurrence doctrinale sur leurs territoires, les chefs musulmans ne se préoccupaient guère des croyances de leurs sujets infidèles, les dhimmis, pourvu qu’ils payent convenablement leurs taxes (d’ailleurs plus élevées). À la longue, les mandéens ont tout de même préféré s’abriter dans la vaste zone marécageuse au sud de Bagdad entre le Tigre et l’Euphrate, un monde clos et inaccessible brillamment évoqué par Wilfred Thesiger dans Les Arabes des marais. Hélas, il était impossible pour quelqu’un comme Saddam Hussein de tolérer une vaste zone hors de son contrôle aux portes de sa capitale. En 1991, il fit assécher les marais pour les vider des opposants politiques et des dissidents religieux. L’invasion américaine a fait le reste et, aujourd’hui, les 100 000 mandéens sont disséminés aux quatre coins du monde (seuls quelques centaines demeurent encore en Irak et en Iran). Au moins ont-ils conservé leur culte, leurs textes et leur haut clergé, les ultrapurs « virginaux ». Leurs homologues gnostiques en France au XIIIe siècle, les « parfaits » cathares, ont connu un sort encore pire.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Les Arabes des marais. Tigre et Euphrate de Wilfred Thesiger, Plon, 1991

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