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Proust : Dis-moi comment tu lis…

Presque tous les personnages de la Recherche ont un livre à la main. Et ce qu’ils lisent, et la façon dont ils lisent, en dit long à leur propos. Très long.

« Rares sont les écrivains qui n’aient pas été aussi de grands lecteurs », écrit Anka Muhlstein. Exact – mais aucun n’entremêle comme Proust la littérature, la lecture et la vie : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature (1). »

Bien sûr, c’est d’abord une affaire d’enfance : asthmatique, insomniaque, fils à maman, le petit Proust lisait comme un forcené. C’était presque son unique plaisir – un plaisir douloureux, qui lui tirait des flots de larmes ; un peu trouble aussi : le livre que lui lisait tendrement sa mère, n’était-ce pas l’incestueux François le Champi, où le héros finit par épouser la protectrice de son enfance ?

Non seulement Proust avait tout lu, et tout retenu selon ses amis, (c’était un virtuose de la citation), mais il a beaucoup théorisé la lecture, l’équivalent pour lui d’une « conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés (2) ». Il a aussi commenté, pastiché, parfois même traduit ses auteurs favoris, dont la liste est presque aussi longue que la Recherche. Méritent une mention spéciale : les écrivains anglais, Robert Louis Stevenson, George Eliot et Thomas Hardy, qu’il trouvait particulièrement émouvants, et surtout Ruskin, dont il connaissait certains ouvrages par cœur et qu’il avait laborieusement traduit avec l’aide de maman (tellement imbibé de cet auteur, Proust s’en est sur le tard déclaré saturé) ; les Russes, Tolstoï en tête, pour la primauté qu’ils donnent à l’analyse sur la description ; et chez les Français, Saint-Simon et surtout Racine, qui lui a appris qu’un vrai grand auteur devait créer sa propre langue (« comme un violoniste est obligé de faire son “son” »), fût-ce au prix de quelques impropriétés grammaticales. À noter qu’il a trouvé en Nerval, Baudelaire et surtout Chateaubriand des précurseurs de la théorie de la mémoire involontaire.

Tout cela est bel et bon, mais pas très original. La vraie spécificité proustienne, c’est d’avoir, dans la Recherche, fait de la littérature, et de l’attitude du lecteur vis-à-vis d’elle, la pierre de touche contre laquelle sont évalués ses personnages. « Il semble en effet incapable d’en créer un sans lui mettre un livre entre les mains », dit l’auteure. Et la plupart « voient leur position déterminée aux yeux du narrateur, et donc aux nôtres, par ce qu’ils lisent et par la façon dont ils réagissent à la lecture » ajoute Joseph Epstein dans Bookshelf.

Tout le monde lit dans la Recherche : les maîtres et les valets, les adultes et les enfants, les duchesses et les roturiers. La lecture rend d’ailleurs, comme l’amour, les cloisons sociales temporairement perméables – elle crée une « franc-maçonnerie de lettrés », où Charlus et la grand-mère du narrateur peuvent ainsi communier autour de Madame de Sévigné.

Anka Muhlstein, qui s’attache à décrypter nos grands écrivains au travers de leurs engouements (3), s’est courageusement lancée dans le décodage de la grille qui dans la Recherche permet à Proust de confronter 200 personnages à quelque soixante écrivains, et d’en tirer une typologie. Laquelle comporte : les lecteurs qui ne comprennent rien à leur lecture ; ceux dénués de sensibilité (Brichot, le professeur) ; les frimeurs, comme Saint-Loup, qui ne lisent que pour épater les comédiennes (or, dit Proust, la lecture n’est jamais pour les autres, elle est pour soi-même) ; les lecteurs dont la vulgarité d’analyse trahit la vulgarité d’âme (Bloch) ; les crétins, comme le duc de Guermantes, qui ne s’aperçoit même pas, trompé par une reliure, que ce qu’il croit être un Balzac n’est qu’un roman de gare ; les cuistres ; ceux qui se laissent influencer parce qu’ils connaissent personnellement l’auteur (crime des crimes, pour Proust : l’œuvre est absolument distincte de son créateur) ; ceux dont la finesse de lecture est une arme dans la lutte sociale (la duchesse de Guermantes hachant menu la simplette princesse de Parme à coups de Zola et de Darwin) ; enfin les moulineurs de citations (presque tout le monde, notamment la mère du narrateur, qui expire en citant Corneille).

Un personnage clé de la Recherche à lui seul résume et symbolise la puissance divulgatrice de la lecture : le baron de Charlus, fascinant et paradoxal parangon du vrai lecteur, dont seules les sensibilités littéraires permettent – initialement – d’éclairer l’incongruité. Son émotion face à « l’étrange » excès d’amour de Madame de Sévigné pour sa fille, sa passion inconditionnelle pour Balzac, le romancier du « troisième sexe », et les transes où le jettent Racine, le chantre des amours impossibles : la « féminité d’âme » du baron, bien perçue par cette fine mouche d’Oriane de Guermantes, est aisément détectable. Si l’on sait lire dans l’âme du lecteur Charlus, on sait à quoi s’en tenir sur son compte des centaines de pages avant qu’on ne le découvre se faisant fouetter dans un bordel d’hommes.

1| À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

2| « Sur la lecture » préface à la traduction par Proust du livre de John Ruskin Sésame et les Lys. La citation est de Descartes.

3| Balzac’s Omelette, Other Press, 2011 (sur le rôle de la cuisine chez Balzac).
 

LE LIVRE
LE LIVRE

La bibliothèque de M. Proust de Anka Muhlstein, Other Press

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