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Que reste-t-il du Sphinx ?

Un grand historien et biographe français continue de croire que Mitterrand possédait un soupçon de sincérité ou de foi socialiste, tout en faisant le récit dévastateur d’une vie tout entière dédiée au pouvoir. La gauche garde la nostalgie d’une France qui n’a jamais pu exister, gouvernée par un homme qui n’a jamais été ce que ses partisans croyaient.


©GUSMAN/LEEMAGE

François Mitterrand en juin 1985. Évoquant la conversion de l’homme politique au socialisme, Michel Winock affirme qu’il eut une sorte de révélation : « La foi lui est venue. » Enfin, peut-être pas une révélation totale : « La foi, une demi-foi, un quart de foi, on ne sait pas. »

D’abord, un aveu : en tant qu’Américain, j’ai du mal à écrire sur François Mitterrand. Il y a, pour commencer, les raisons que Michel Winock présente dans son ouvrage sur l’ancien président. Mettant en avant le passé « barrésien » de Mitterrand – son enfance en Charente entre les deux guerres, ses liens avec « la terre et les morts » –, Winock redoute que sa propre éducation en banlieue parisienne ne crée une trop grande distance entre son sujet et lui. Comme la distance empathique doit être plus grande encore, le fossé plus large entre « raciné » et déraciné, pour quelqu’un qui a grandi dans la banlieue de New York après la Seconde Guerre mondiale !

Mes difficultés ne s’arrêtent pas là. Voyez-vous, dans les années 1980, j’ai souffert d’un terrible sentiment d’infériorité quand je partageais ma vie entre les deux pays, l’un dirigé par un homme d’une profonde érudition, qui lisait Chateaubriand, l’autre par un homme d’une profonde superficialité, pour qui Chateaubriand était le nom d’une façon de cuisiner le bœuf. L’une de ces nations était définie par un président aux lèvres pincées, fraîchement élu, qui s’avançait seul dans la crypte du Panthéon pour déposer une rose sur la tombe de Jaurès, l’autre par un homme au large sourire qui, sa femme à ses côtés, nous annonçait que c’était « à nouveau le matin en Amérique » (1). L’un incarnait les idéaux de la gauche, l’autre véhiculait les valeurs de la droite ; un philosophe d’une part, un acteur de l’autre ; l’un était, en un mot, français, et l’autre n’était que trop américain.

Le livre de Winock m’a donc fait l’effet d’une sorte de choc thérapeutique. Il m’a rappelé que Mitterrand était meilleur acteur que Reagan, qu’il maîtrisait également l’art de remplacer les faits par la fiction, et que le crépuscule de son mandat, comme celui de Reagan, avait été assombri par diverses affaires et scandales politiques, ainsi que par un déclin de ses forces physiques et mentales. En dehors des livres qu’ils avaient sur leur table de chevet et de leurs relations avec les mouvements d’extrême droite, la principale différence entre ces deux hommes fut peut-être celle-ci : Mitterrand était plus obsédé par le pouvoir et se souciait moins d’idéal.

Winock, le plus subtil des historiens et biographes français, annonce d’emblée son intention de mêler les éléments personnels et politiques de la vie de Mitterrand. Il est néanmoins frappant de voir à quel point le politique l’emporte souvent sur le personnel. Cette asymétrie rappelle, là encore, Reagan, en particulier le Reagan esquissé par Edmund Morris dans sa biographie controversée, Dutch (2). Tout comme Morris n’a pas trouvé la substantifique moelle de Reagan, Winock peine à saisir la vie intérieure de Mitterrand – sans doute était-ce inévitable, concernant un homme qui adorait son surnom de « Sphinx ».

Mais, plutôt que d’avoir recours à un personnage romancé, comme Morris, Winock préfère braquer sans relâche son projecteur sur l’itinéraire politique. En ratant parfois quelques recoins. Ainsi, dans son récit de l’entre-deux-guerres, évoquant l’attirance de Mitterrand pour différents mouvements de droite, l’historien ne prend pas la pleine mesure des Croix de feu. Dans ses précédents ouvrages, Winock reprenait l’analyse de René Rémond et Serge Berstein, selon laquelle le fascisme français avait été pour l’essentiel une importation étrangère sans grande importance. Sa conclusion n’est donc pas étonnante : même s’il appartint au mouvement en 1936, « tout invite à situer François Mitterrand politiquement à droite [et] non pas à l’extrême droite, comme des adversaires se sont plu à dire ». Bien entendu, l’historien cite les travaux théoriques de Robert Paxton et de Robert Soucy, qui soulignent le caractère fasciste des Croix de feu. Mais il est bien plus facile de contester des modèles théoriques qu’une analyse statistique et une reconstitution historique détaillée, comme celle qu’offre Kevin Passmore dans son ouvrage exceptionnel, From Liberalism to Fascism: The Right in a French Province (3). Bien que Passmore démontre puissamment la nature fasciste des Croix de feu, Winock ne mentionne pas son livre.

Les recoins mal éclairés restent pourtant l’exception. À maintes reprises, Winock examine sans hésiter ni flancher les nombreux chapitres de la carrière de Mitterrand qui ont donné du grain à moudre à ses alliés, sans parler de ses ennemis. L’Algérie, par exemple : même si plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis l’indépendance, ses actes comme son inaction continuent à attrister, voire à choquer. Ministre de la Justice, il savait que l’armée française avait systématiquement recours à la torture. Il accepta que les tribunaux civils soient remplacés par des cours martiales et approuva la condamnation à la guillotine de dizaines de membres du FLN. Si Mitterrand avait des doutes en privé, jamais il ne les exprima lors de réunions publiques avec ses collègues, et jamais des interlocuteurs comme Louis Massignon ou Gisèle Halimi n’en aperçurent l’ombre. Partisan de la « fermeté », insensible aux raisons de principe qui poussèrent à démissionner des hommes comme Pierre Mendès France et Paul Teitgen, Mitterrand resta jusqu’au bout « fidèle au poste ».

Pour Winock, la fidélité est la clé de la personnalité de l’ancien président. Ou du moins, une certaine idée de la fidélité, celle qui nous lie à nos amis et à notre famille. Il est beaucoup moins question de la fidélité à ses idéaux. Empruntant à Max Weber, on pourrait dire que Mitterrand pratiquait une éthique de la responsabilité et non une éthique de la conviction : sceptique à l’égard des idéologies et des idéaux abstraits, il tenait compte des exigences spécifiques de ses frères humains. Mais une telle interprétation se brise sur la réalité de plusieurs de ces amitiés : on pense à la fidélité de Mitterrand envers René Bousquet, chef de la police sous Vichy qui supervisa la rafle du Vél d’Hiv en 1942, ou à sa loyauté envers la mémoire de Philippe Pétain, sur la tombe duquel il envoyait des fleurs chaque année. La fidélité est une vertu, non en soi mais seulement en relation avec ce qu’elle concerne.

La version mitterrandienne de la fidélité eut d’autres conséquences morales. En témoigne notamment sa loyauté envers les Serbes alors que la Yougoslavie se fissurait et s’effondrait, au début des années 1990. En 1992, quand les Serbes de Bosnie lancèrent le siège de Sarajevo et leur politique génocidaire contre les musulmans bosniaques, le président français refusa de lever l’embargo sur les armes, ce qui constitua un handicap pour les musulmans bien plus que pour les Serbes. Autre point tout aussi important : lorsqu’il déclara qu’il n’enverrait pas de soldats français dans les Balkans, Mitterrand montra aux Serbes que, s’il en avait peut-être le visage, il n’avait pas la mentalité du joueur de poker. En annulant la menace d’une intervention militaire, le président français a donné quasiment carte blanche à Milosevic, Karadzic et consorts. La visite spectaculaire du président à Sarajevo impressionna sans doute les médias occidentaux, mais moins les dirigeants serbes. Ils cédèrent du terrain en autorisant l’aide humanitaire, mais ils ne cédèrent pas un pouce des hauteurs d’où leur artillerie bombardait quotidiennement la ville.

Winock conclut sèchement que la guerre en Bosnie « ne fut pas le chapitre le plus méritoire de la politique extérieure de François Mitterrand ». En quête d’un épisode ayant une fin plus heureuse, il se tourne aussitôt vers le traité de Maastricht. Pourtant, comme Orson Welles l’a dit un jour, si vous voulez une fin heureuse, tout dépend du moment où votre histoire s’arrête. Même si sa victoire ne tint qu’à un fil lors du référendum de 1992, Mitterrand réussit à imposer l’alliance franco-allemande au cœur du projet européen. Pour deux pays qu’avaient opposés trois guerres catastrophiques en moins d’un siècle, l’importance d’un tel succès ne doit pas être sous-estimée. En même temps, ébranlés par les récents événements en Grèce et à Bruxelles, rares sont les Européens qui surestimeront la réussite de Maastricht. Il y a trois ans, un sondage publié dans Le Figaro révélait que 64 % de ceux qui avaient voté en 1992 rejetteraient aujourd’hui les termes du traité. Le texte fut l’œuvre de deux hommes qui, n’étant ni des visionnaires ni des économistes, s’efforçaient furieusement de garder la tête au-dessus des tourbillons de l’Histoire. Ils ont légué à l’Europe une union monétaire sans union politique ; comme le souligne la politologue Mary Elise Sarotte, cela témoignait d’une « foi excessive en l’omnipotence et l’omniscience des marchés financiers et reposait sur l’espoir que ses desseins s’autoréaliseraient ». (4) Cette foi, on le voit aujourd’hui, était non seulement sans fondement, mais aussi trompeuse. L’accord forgé en 1992, où Mitterrand vit la preuve que la France était « encore capable d’inspirer l’Europe », fut peut-être une tragédie, au sens où il fit avorter une Europe unie non seulement par une monnaie commune, mais aussi par un ensemble de valeurs politiques et morales.

Pour le socialisme français, le legs de Mitterrand est tout aussi désastreux. En relisant son historique discours d’Épinay, je suis frappé par son caractère surréaliste. Surréaliste parce que Mitterrand, qui jusque-là ne s’était jamais dit socialiste, prononce un discours enflammé qui appelle à la révolution et à la rupture avec le capitalisme. Surréaliste parce que, dans l’ensemble, la gauche française goba cette fiction. Et surréaliste parce que, quarante ans plus tard, elle garde la nostalgie d’une France qui ne put jamais exister, gouvernée par un homme qui ne fut jamais ce que ses partisans croyaient.

Winock semble en être bien conscient : comme il l’écrit, le socialisme était pour Mitterrand « plus un instrument, un moyen, qu’une idéologie bien structurée ». Mais il semble réticent à en tirer les conclusions qui s’imposent. Lorsqu’il évalue la personnalité de l’homme, l’historien recule chaque fois qu’il s’avance jusqu’au seuil. Après avoir examiné le rôle honteux de Mitterrand dans le gouvernement Guy Mollet, Winock demande : « Quelle est la part de ses convictions “patriotiques”, quelle est la part de son ambition ? » Il hausse les épaules et conclut : « Il est difficile de doser ses motivations. » À la moitié du livre, l’auteur s’interroge : « Mitterrand était-il incapable de sincérité ? » Si vous voulez une réponse, vous devrez la chercher ailleurs : « La réponse n’est pas si simple. »

Manifestement peu satisfait de cette non-réponse, Winock fait une nouvelle tentative trente pages plus loin. Méditant sur la remarque que Mitterrand adressa à Jean Daniel (« J’ai le goût du pouvoir… mais ce n’est pas fondamental pour moi, pas du tout »), l’historien demande à nouveau : « Est-il sincère ? » Cette fois, il offre une non-réponse d’un type différent : « On peut le croire, car sa personnalité est double ». Comprenant sans doute que ces clichés ne valent guère mieux, Winock risque une troisième approche lorsqu’il aborde la conversion de Mitterrand au socialisme. Il affirme qu’il eut une sorte de révélation : « La foi lui est venue. » Enfin, peut-être pas une révélation totale : « La foi, une demi-foi, un quart de foi, on ne sait pas. » Et pourquoi pas un sixième ? Ou même un seizième de foi ?

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Pourtant, en fin de compte, « on ne sait pas ». Je soupçonne la casuistique désespérée de Winock de refléter une sorte de dissonance cognitive. Jusqu’au bout, il veut croire que Mitterrand possédait un soupçon de sincérité ou de foi socialiste, tout en rédigeant le récit dévastateur d’une vie vouée à un seul but : le pouvoir. Qu’a-t-il accompli avec ce pouvoir ? Il précipita la mort du PCF, mais favorisa l’essor du FN ; il normalisa la présence de socialistes au gouvernement, mais normalisa aussi l’absence de morale en politique ; il reconnut le caractère inévitable de l’unification allemande, mais fut incapable de créer les institutions politiques qui auraient permis à l’Europe de sortir grandie de ce séisme.

Alors que la France récolte aujourd’hui le produit de cette triste moisson, une leçon nous vient peut-être de l’un des auteurs préférés de Mitterrand, La Rochefoucauld : « Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu’enfin nous nous déguisons à nous-mêmes. »

Notes

1| Référence à un spot publicitaire diffusé durant la campagne de Ronald Reagan en vue de sa réélection en 1984, et qui s’ouvrait sur la phrase : « C’est à nouveau le matin en Amérique », message d’optimisme et de renouveau pour les États-Unis.

2| Random House, 1999.

3| Cambridge University Press, 1997 (non traduit).

4| 1989 : The Struggle to Create Post-Cold War Europe, Princeton University Press, 2009.

LE LIVRE
LE LIVRE

François Mitterrand de Michel Winock, Gallimard, 2015

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