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Regrets

Ce numéro m’inspire une litanie de regrets. La liste est longue de ces femmes « singulières » que nous avons laissées de côté, par ignorance mais aussi faute d’avoir trouvé des ­articles répondant aux critères de Books. ­Citons pêle-mêle, parmi celles qui ont ­retenu notre attention : Gertrude Bell, Hebe de Bona­fini, Élisabeth Eidenbenz, Marthe Gautier, Nettie Stevens, Mary Lyon, Leni Riefenstahl, Nina Simone, Aspasie, Aileen Wuornos, ­Mária Schmidt, Mira Alfassa, Maximiani Portas, Pamela L. Travers…

Gender studies aidant, beaucoup de femmes étonnantes sont aujourd’hui sorties de l’oubli. Telles les six exhumées par Louise Ebel dans son livre Excessives!, toutes prises dans le seul xixe siècle français, l’un des plus misogynes : Geneviève Lantelme, Henriette Maillat, Berthe de Courrière, la baronne Deslandes, ­Minna Schrader, Gisèle d’Estoc *.

Mais mon principal regret est peut-être de ne pas avoir trouvé, sans doute faute d’avoir bien cherché, un article convaincant sur Harriet Hardy. Née d’un père chirurgien fortuné dans le sud de Londres en 1807 (de sa mère on ne sait pas grand-chose), elle avait une sœur et cinq frères. Elle se maria à 18 ans avec un grossiste de produits pharmaceutiques, dont elle eut deux garçons et une fille. Harriet écrivait des poèmes et publia une biographie de William Caxton (qui introduisit l’imprimerie en Angleterre au XVe siècle). Elle s’intéressait aussi beaucoup aux problèmes sociaux et particulièrement à la question alors naissante des droits des femmes. Elle rédigeait des textes (non publiés) sur la condition féminine et la tolérance. Le couple était unitarien et, en 1830, à l’instigation d’un pasteur progressiste, ils reçurent à dîner un jeune philosophe âgé de 25 ans, lui aussi passionné par le sujet. Le philosophe devint l’ami du couple – mais plus encore celui de Harriet.

Follement amoureux l’un de l’autre, ils entretinrent très vite une relation sexuelle, le philosophe venant le soir chez elle tandis que le mari, informé, se rendait élégamment à son club. Ils échangèrent aussi une correspondance intellectuelle, dont il reste notamment un long texte de Harriet sur la question du statut de la femme dans le mariage. Elle y ­défend le droit au divorce et l’égalité sexuelle.

Perdant patience, mais toujours élégant, le mari obtient une séparation à l’amiable. Il garde les deux garçons, Harriet la fille. Les deux amants, eux, se retrouvent à Paris, puis de nouveau en Angleterre. Le mari meurt d’un cancer en 1849, et, deux ans plus tard, Harriet et le philosophe se marient, laissant derrière eux un parfum de scandale. Ils vivent plus ou moins reclus quelques années en Angleterre, mais Harriet souffre de tuberculose et ils s’installent dans le midi de la France, au climat jugé plus clément. Harriet meurt à Avignon en 1858. Le philosophe éploré y achète une petite maison, près du cimetière où elle est ­enterrée, et y passera le restant de ses jours.

Le philosophe est bien sûr John Stuart Mill. Dans son autobiographie, il tient à affirmer que Harriet a joué un rôle essentiel dans la rédaction de plusieurs de ses livres majeurs : certains chapitres de Principes de l’économie politique, son essai De la liberté et, surtout, De l’assujettissement des femmes. Comme quoi le XIXe siècle n’était pas que misogyne.

Une remarque pour finir. Nous n’avons pas pensé une seconde à consacrer un numéro à des « hommes singuliers » ! À croire que la question féminine reste d’actualité.

Notes

* Favre, 2019.

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