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Retour sur l’« invention » du « peuple juif »

La thèse radicale de l’historien israélien Shlomo Sand, pour qui le « peuple juif » n’est qu’une fiction, est foulée aux pieds par un historien britannique.

« Il n’existe pas et n’a jamais existé de peuple juif », nous déclarait l’historien israélien Shlomo Sand dans un grand entretien que nous avons publié dans notre numéro de février 2009. À l’époque, son livre n’existait qu’en hébreu et en français. Depuis, il a été traduit en anglais, chez l’éditeur américain de gauche Verso. Il a été salué par certains, conspué ou ridiculisé par d’autres. Du côté des admirateurs, on peut citer le grand intellectuel américain Tony Judt, dont l’éditeur a exploité un texte pour promouvoir le livre : « Shlomo Sand a écrit un livre remarquable. Avec calme et compétence, il a, très simplement, normalisé l’histoire juive. En lieu et place du mythe improbable d’une nation unique dotée d’un destin à part – expulsée, isolée, errante et finalement restaurée dans sa terre légitime –, il a reconstruit l’histoire des Juifs et réintégré cette histoire dans le récit global de l’humanité (1). Le passé principalement imaginaire exploité par les Juifs, qui a tant fait pour générer les conflits du temps présent, apparaît, tel le passé de bien d’autres nations, comme largement inventé. Toute personne intéressée à comprendre le Proche-Orient actuel se doit de lire ce livre. » Fin 2009, l’essai de Shlomo Sand s’était également attiré les éloges de Terry Eagleton, un cacique de la critique littéraire britannique. Il saluait « l’un des livres les plus courageux de l’année » et ajoutait : « Il est réconfortant de voir que l’ouvrage est resté longtemps dans la liste des bestsellers israéliens. » Il s’exprimait dans The Times Literay Supplement. Le même journal d’où est venue la critique frontale la plus vigoureuse. Elle est signée d’un historien d’Oxford, Martin Goodman, spécialisé dans l’histoire des Juifs sous l’Empire romain. L’un de ses livres est paru en français : Rome et Jérusalem. Le choc de deux civilisations (Perrin, 2009). En février 2010, il a procédé à une démolition en règle de « L’invention du peuple juif », titre retenu par l’éditeur
américain. Martin Goodman commence par contester la thèse de Sand d’après laquelle « l’exil » des Juifs après la destruction du second Temple de Jérusalem, en 70 de notre ère, est un mythe. Pour Goodman, il n’y a aucune raison de remettre en cause le récit fait par l’historien romain Flavius Josèphe, qui écrivait peu de temps après les faits. Il reconnaît que la « déjudéisation de Jérusalem ne fut pas instantanée » et qu’il faut attendre l’échec du soulèvement de Bar Kokhba, en 135, pour que les Juifs se voient interdire l’entrée dans la ville. Il reconnaît aussi qu’il n’y a pas eu d’exil des Juifs habitant ailleurs en Judée ou en Galilée, mais il constate que les Juifs n’apparaissent en Méditerranée occidentale et en Europe du Nord qu’après la destruction de Jérusalem en 70. Signe indéniable, selon lui, de l’existence d’une « diaspora » due à l’exil. Autre thèse de Sand contestée par Goodman, celle selon laquelle la grande majorité des Juifs de l’ouest et du nord de l’Europe n’étaient pas originaires de Judée, mais des autochtones convertis. À ses yeux les arguments avancés par l’auteur israélien ne valent strictement rien. Le fort accroissement de la population juive dans les premiers siècles de notre ère n’est en aucun cas dû à des vagues de conversion, soutient-il, mais au fait que les Juifs, contrairement aux autres peuples, étaient opposés à l’avortement et à l’infanticide. Enfin, Goodman récuse un autre argument de Sand, celui selon lequel les Juifs étaient considérés, après 70, simplement comme un groupe religieux et non comme un peuple. Dans un texte juridique datant de la fin du IIIe siècle, les Juifs sont présentés comme une natio, terme que l’on retrouve dans divers textes païens et chrétiens des ive et Ve siècles. Goodman accuse Sand de bien mal maîtriser son sujet et d’avoir monté une thèse extrême dans le seul but de « déstabiliser la conviction des Israéliens originaires de la diaspora qu’ils sont retournés sur la terre dont leur peuple est originaire ». Pour Goodman, le livre de Sand n’est pas un travail d’historien mais celui d’un pamphlétaire qui manipule l’histoire pour faire valoir un programme politique. Il reprend à son compte une formule de l’historien israélien Israel Bartal, qui a lui aussi pourfendu le livre de Sand : c’est l’« invention d’une invention (2) ». Un venimeux échange s’est ensuivi dans les colonnes du Times Literary Supplement. Le lecteur intéressé pourra se reporter à l’entretien vidéo que nous avait accordé Maurice Sartre, historien de l’Antiquité gréco-romaine sur notre site www.booksmag.fr. (« Sand n’a pas raison sur toute la ligne ») : « La bonne idée de Shlomo Sand est de ne pas traiter Israël différemment des autres peuples. Tous les peuples se construisent sur des mythes. Israël s’est construit sur des mythes. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas parfois un fondement historique. Mais, par exemple, la sortie d’Égypte n’a absolument aucun fondement archéologique […]. Pour beaucoup d’archéologues sérieux, Salomon aussi est un mythe. Et l’Exil aussi, d’une certaine façon, est un mythe […]. Je n’irais pas aussi loin que Shlomo Sand mais c’est une histoire qui a été mythifiée après coup. […]. La dispersion des Juifs est constante, elle n’est pas liée uniquement à la destruction du second Temple […]. D’autre part, à l’époque hellénistique le judaïsme avait connu une grande transformation. Le judaïsme ne se définit plus alors par une appartenance ethnique mais par une pratique, le respect de la Torah. Cela change radicalement les choses. On ne naît pas seulement juif, on peut le devenir. Et c’est là où Shlomo Sand a raison : de fait, il y a des gens qui le deviennent ; pas forcément sous l’effet d’un messianisme, mais surtout à l’époque romaine, on sait que les fêtes juives attiraient beaucoup de gens et que certains se convertissaient. Cela dit, et là je ne suis pas d’accord avec Sand, on a aussi la preuve qu’il y a bien eu une émigration juive. »
LE LIVRE
LE LIVRE

Comment le peuple juif fut inventé, Fayard

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