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Risques – Comment les hiérarchiser ?


© Robert Galbraith / Reuters

La Nouvelle-Orléans sous les flots après le passage de l’ouragan Katrina en 2005. Il nous reste encore beaucoup de lacunes à combler sur le fonctionnement du système climatique.

« Alors qu’il traversait la rue, le temps s’ouvrit devant lui et il vit la mort et le malheur s’abattre sur le monde, la tournure des événements à venir. 1 » C’était en 1933. Le physicien Leo Szilard venait de découvrir comment déclencher une réac­tion nucléaire en chaîne. Aujourd’hui, il nous paraît évident, sinon normal, de vivre dans un monde doté de l’arme nucléaire, mais nous oublions volontiers qu’il y a seulement cent ans personne n’aurait pu imaginer qu’une telle arme puisse être inventée. De même, si l’on prend 1920 comme année de référence, personne n’aurait pu imaginer qu’un fou furieux comme Hitler puisse prendre le pouvoir ni qu’un projet comme l’extermination des juifs d’Europe puisse être réalisé.

Il nous paraît normal aujourd’hui de vivre à l’ère d’Internet et du GPS, mais quand, en 1955, le génial mathématicien John von Neumann, après avoir participé au projet Manhattan, se mit en devoir d’imaginer quelles pourraient être les avancées positives et les périls du progrès technologique dans les décennies suivantes, pas une seconde il n’imaginait ni ne pouvait imaginer le Web ni la géolocalisation par satellite. C’est dire à quel point penser les risques globaux du futur et tenter de les hiérarchiser est un exercice périlleux.

Cela n’empêche pas de brillants esprits et des collectifs d’experts de se livrer régulièrement à l’exercice, et c’est légitime : car, même si l’on se trompe, il faut bien tenter de penser l’avenir pour prendre des décisions pas trop mal inspirées. Tout de même, l’analyse rétrospective des prévisions d’experts en tout genre, des économistes aux démographes en passant par les prophètes de l’écologie, offre le tableau d’un véritable champ de ruines. C’est à en rire ou à en pleurer.

En 2016, un éminent professeur de l’université de Princeton, Sam Wang, ­estima à 1 % les chances de Donald Trump de remporter la présidentielle et fit le pari de manger un insecte s’il était élu. Il mangea une sauterelle. En 2003, Martin Rees, le plus célèbre des astrophysiciens britanniques, publia un livre sur « les cent prochaines années » et paria 1 000 dollars qu’une action ponctuelle exploitant les nanotechnologies ou les biotechnologies provoquerait 1 million de morts ou davantage dans les vingt années suivantes. Il lui reste trois ans pour savoir s’il a gagné ou perdu.

Il arrive bien sûr que les experts aient raison et ne soient pas écoutés : témoin la pandémie de Covid-19, largement annon­cée. Mais nous ne sommes pas plus formés à les écouter qu’à nous en méfier. Aujourd’hui, l’air du temps veut que le risque climatique figure en tête de la plupart des enquêtes, y compris celles qui ont été menées auprès de chefs d’entreprise et d’universitaires, comme en témoigne le dernier rapport du Forum économique mondial. Or quelle est la réalité du risque ? Des climatologues observent avec une certaine inquiétude que, lorsque le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) présente un large éventail de scénarios possibles, c’est le plus alarmant qui retient l’attention. Est-il inconvenant d’ajouter que certains scientifiques soulignent l’ampleur de notre ignorance du fonctionnement du système climatique ? La réponse à la question de savoir « à quel point un changement climatique non maîtrisé se révélera catastrophique dépend de phénomènes encore mal compris », écrit par exemple le physicien Tim Palmer, d’Oxford, dans un ­numéro récent de la revue Nature2. Comme d’autres avant lui, il met en avant notre méconnaissance du cycle de l’eau et, en particulier, du comportement relatif des nuages de basse et haute altitude. Ce n’est pas une raison pour rester les bras croisés, mais une invite à exercer un esprit critique fondé sur une information de qualité.

Statistiques à l’appui, assureurs et médecins savent fort bien hiérarchiser certains risques individuels et collectifs. Mais, lorsqu’il s’agit d’établir une hiérarchie entre les risques globaux – susceptibles d’affecter la planète, l’humanité tout entière ou même seulement une région du monde ou un pays –, on se heurte inévitablement à des biais de perception. En 2007, le climat ne figurait pas dans les cinq risques majeurs cités par les experts consultés par le Forum économique mondial. Soit dit en passant, ils n’envisageaient d’ailleurs pas la crise financière qui a éclaté l’année suivante. En 2014, interrogés par le Pew Research Center sur « les principaux risques dans le monde », les Américains plaçaient en tête les inégalités, suivies de « la haine religieuse et ethnique ». En France, selon que l’on est de droite ou de gauche, jeune ou moins jeune, pauvre ou riche, la perception des risques ­majeurs fait le grand écart. Des deux côtés de l’Atlantique, nombre d’intellectuels ­annoncent l’apocalypse, mais pourquoi les croire davantage que les optimistes invétérés pour qui les facultés d’adaptation et de résolution des problèmes dont Homo sapiens fait preuve depuis des centaines et des milliers d’années sont encore à l’œuvre ?

À quels critères de validation pourrait-on se fier pour trancher entre les uns et les autres ? Nous avons souvent évoqué chez Books la querelle entre les économistes pour qui l’automatisation (chère à von Neumann) représente une menace fatale pour l’avenir du travail et ceux pour qui, au contraire, le progrès technologique va, une fois de plus, favoriser l’emploi. Quels excel­lents argu­ments de part et d’autre ! De quoi l’avenir sera-t-il fait ? Faut-il prendre au sérieux la fameuse « singularité », ce moment où les machines, dopées par l’intelligence artificielle, prendront les commandes ? Doit-on s’attendre à une explosion de l’Afrique subsaharienne, dont les ­experts voient la popu­lation multipliée par cinq d’ici la fin du siècle ? À une guerre mondiale déclenchée par l’annexion de Taïwan par la Chine, la riva­lité sino-indienne ou la question israélo-­palestinienne ? À une « cyberguerre » susceptible de paralyser les ­réseaux électriques et électro­magnétiques ?

Pour ceux qui disposent d’un jardin, un conseil : faites creuser un puits. Et que dire des risques moraux, de la montée en puissance d’autocraties qui se rient des libertés publiques, de l’instauration en toute impunité d’un nouvel archipel du Goulag dans l’ouest de la Chine ou encore de l’avènement du « capitalisme de surveillance », selon l’expression de Shoshana Zuboff ? 3.

Centré sur les problèmes environnementaux et nos rapports avec les autres animaux, le fantasme de l’effondrement à venir, du « mal qui vient », est fondé sur de « bonnes raisons », aurait dit le sociologue Raymond Boudon. (Ce n’est pas sans rappeler d’autres fantasmes passés, comme celui de l’« hiver nucléaire » dans les décennies d’après-guerre ou celui de la famine mondiale que l’explosion démographique devait provoquer à coup sûr.) L’une de ses carac­téristiques, rarement soulignée, est qu’il est propre aux sociétés nanties du vieil Occident. Il se propage ailleurs ici ou là, notamment chez les jeunes de la bourgeoisie urbaine. Mais il est en gros absent de Chine, d’Inde, des pays musu­lmans et de ceux de l’ancien bloc soviétique, c’est-à-dire de la majeure partie de la planète. Cela ne signifie pas que les uns ont raison et les autres tort, c’est simplement une façon de souligner que la perception de la hiérarchie des risques varie selon la situation de ­l’observateur. Il faut aussi noter que les « collapsologues » n’ont guère de temps à perdre avec les risques qui ne concernent pas directement l’environnement. Ils n’éprouvent pas le ­besoin de méditer sur une hiérarchie des risques, puisqu’ils savent, de source sûre, quels sont les risques à mettre en tête (et dans les têtes). 


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