Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour financer notre numéro 100 exceptionnel !

Robinson en RDA

En décrivant une communauté utopiste sur une île est-allemande pendant l’été 1989, le dernier lauréat du Deutscher Buchpreis s’interroge sur les conditions de la liberté.

La petite île d’Hiddensee, dans la Baltique, surnommée parfois la Capri du Nord, joua un rôle méconnu et souvent dramatique pendant la Guerre froide. C’est de ses longues plages de sable que s’élancèrent bien des Allemands de l’Est pour rejoindre à la nage l’île danoise de Møn. Par beau temps, ils pouvaient apercevoir ses falaises blanches, distantes de 50 kilomètres. Beaucoup y perdirent la vie. « Le plus surprenant est que personne ne se soit vraiment intéressé à ces morts. De nombreux films ont été consacrés à ceux qui ont réussi, à deux surfeurs notamment, qu’on a abondamment portraiturés. Mais les noyés ont sombré dans l’oubli », explique Lutz Seiler dans un entretien au Tagesspiegel. À plus de 50 ans, ce poète reconnu signe avec Kruso un premier roman tardif qui connaît outre-Rhin un succès aussi bien public que critique (il a remporté le dernier Deutscher Buchpreis). L’action se déroule sur cette île d’Hiddensee, où les mirages de liberté

furent souvent mortels. D’ailleurs, note Alexander Cammann, du Zeit, la grande question posée par l’ouvrage est bien celle de la liberté : « Comment est-elle possible ? »


Une phrase a retenu l’attention de la quasi-totalité des critiques : « Quand on se trouvait ici, on avait quitté son pays sans passer ses frontières. » C’est le sentiment d’Ed, le personnage principal, qui, après la mort accidentelle de sa petite amie, débarque ou plutôt « échoue » à Hiddensee. Il tombe très vite sous la coupe d’Alexander Krusowitsch, fils d’un général russe et d’une artiste de cirque. Krusowitsch, dit Kruso, est le maître occulte d’Hiddensee, et une joyeuse communauté gravite autour de lui, à la fois tribu hippie, secte et cénacle littéraire. Comme son nom l’indique, il est le Robinson de l’île. Bien des années plus tôt, sa sœur a disparu en mer et sa grande idée est de retenir ceux qui veulent fuir, comme elle a sans doute tenté de le faire. Non pas en les dénonçant à la Stasi, mais en leur prouvant que la liberté ne se trouve pas au-delà des flots, qu’elle réside « au plus profond de soi ».


Le roman raconte comment Ed va devenir le Vendredi de ce Robinson de la Baltique, en plein été 1989, au moment où des centaines de milliers d’Allemands de l’Est se ruent en Hongrie. Le pays a ouvert ses frontières avec l’Autriche – une brèche dans le rideau de fer qui va précipiter sa chute quelques mois plus tard. Mais ces événements ne parviennent aux personnages que comme un écho lointain. L’essentiel n’est pas là-bas. Ni même dans la liberté véritable, à en croire Kruso, très sceptique à l’égard des sociétés capitalistes. « La force de ce roman, estime Roman Bucheli, du Neue Zürcher Zeitung, vient de ce puissant contraste entre le cours dramatique de l’histoire, en arrière-fond, presque entièrement évacué, et la focalisation radicale sur une intimité qui ne s’y réduit pas. »

LE LIVRE
LE LIVRE

Kruso, Suhrkamp

SUR LE MÊME THÈME

Bestsellers Les meilleures ventes (non-fiction) au Danemark - Ralentir ou accélérer ?
Bestsellers Apologie de la torture
Bestsellers La plus grande chanson de Toni Morrison

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.