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Sacrée Reine Mère

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« Les travaillistes sont tellement éloignés de tout ce que j’aime : les fées, les hiboux, les fleurs des bois et les Américains. » Sélection de lettres écrites au fil du siècle par la reine Elizabeth, née en 1900, morte en 2002.

« J’aimerais beaucoup assister à la conférence du fils de Shane Leslie [cousin de Churchill] sur les soucoupes volantes », écrivait en 1955 la reine mère Elizabeth à l’un de ses courtisans. « J’adore les histoires sur ces êtres divins qui sortent de leurs engins pour parler si gentiment avec les étrangers. C’est un peu fou, et tellement amusant, et ce qui est extraordinaire aussi, c’est que les habitants de Vénus… sont si AIMABLES. » Il arrive très souvent que les membres de la famille des Windsor ressemblent à des extraterrestres interplanétaires bavardant doucement avec des inconnus, promenant leurs sourires aimables mais impersonnels. Ils sont adulés par beaucoup, mais aussi objets de rancune de la part d’une minorité. Adressées à des correspondants allant de l’historien d’art Kenneth Clark au poète Osbert Sitwell, en passant par ses beaux-parents, ses filles et son fils aîné, les lettres choisies de la reine mère – rassemblées par son biographe officiel, Wiliam Shawcross – sont rarement ennuyeuses, mêmes si elles manquent d’éclat littéraire. Lady Elizabeth Bowes-Lyon vit une jeunesse agréable et protégée dans les manoirs de campagne de son père : elle reçoit une bonne éducation, dans les limites étroites de celle accordée aux jeunes filles de son temps ; sa correspondance est alors touchante mais sans grand talent. Après son mariage, à l’âge de 23 ans, avec le prince Albert, duc d’York, ses fonctions officielles et ses voyages à travers l’Empire élargissent son expérience et le cercle de ses sympathies. Les années de guerre 1939-1945 sont la grande épreuve de sa vie et forment le cœur de cette collection de lettres intitulée Counting One’s Blessings (« En s’estimant heureuse »). Veuve à l’âge de 51 ans, elle vivra encore aussi longtemps. La Grande-Bretagne déclare la guerre le jour où la petite Elizabeth, née avec le siècle, fête ses 14  ans. Le carnage de 1914-1918 la marquera de manière décisive. Des salles d’hôpital pour les soldats convalescents sont aménagées à Glamis, le château de son père en Écosse. À partir de ses seize ans, elle est chargée de superviser la bonne marche de cet hôpital où passeront quelque 1 500 soldats. Voir les corps mutilés et les esprits perturbés, écrit-elle à l’époque, « me détruit les nerfs, c’est terrible… Cela me fait vraiment pleurer ». À 17 ans, elle décide qu’elle « ne sera plus jamais heureuse… Chaque jour, quelqu’un est tué… C’est un véritable holocauste ». Dans les années de l’immédiat après-guerre, elle se délecte, comme beaucoup, de tout ce que la vie lui offre. Des lettres écrites à Paris en 1921 reflètent ces moments d’intense gaieté. « Nous avons dansé chez Ciro’s (1) jusqu’à l’heure de la fermeture, et ensuite nous sommes allés danser ailleurs… » « J’ai dansé le tango avec un Russe du nom de Constantin quelque chose… Il m’a soudain projetée en l’air, puis m’a fait rebondir sur le parquet jusqu’à ce qu’on soit complètement gaga, ooh la la ! » Elle adore les romans de P.G. Wodehouse et en emprunte certaines expressions : « Plutôt amusant, non ? » dit-elle à propos d’un voyage en train en compagnie de son frère bisexuel au cours duquel ils ont bavardé dans le couloir avec « deux très beaux marins » ; elle signe ses lettres : « Au revoir… old pip (2) ». Les lettres les plus originales sont celles qu’elle envoie pendant quarante ans à son confident intime D’Arcy Osborne, un diplomate en poste à l’étranger qui passera les sept derniers mois de sa vie (dont la moitié dans le coma après une attaque cérébrale) affublé du titre de douzième et dernier duc de Leeds. Osborne, que Shawcross traite à la légère, est l’objet – dans le livre d’Owen Chadwick « La Grande-Bretagne et le Vatican pendant la Seconde Guerre mondiale » (1986) – d’un brillant portrait qui évoque son sens de l’honn
eur et sa douceur, deux traits de caractère ayant séduit la reine. Elle le rencontre rarement, au cours de ses rapides passages à Londres, mais ils entretiennent une intimité particulière. « J’ai très peu d’amis, lui dit-elle ; lorsqu’on est reine, on peut compter sur les doigts d’une main les gens en qui on peut avoir totalement confiance. » Parmi les célibataires fiables avec qui elle se lie d’amitié, Osborne est le plus important. Le premier, chronologiquement, avait été lord Settrington, qui sera tué en Russie en 1919 : « Ce pauvre Charlie était un ami véritable… le seul à qui je pouvais parler de manière naturelle… car il ne cherchait jamais à flirter ou à coucher avec moi. » Pendant quelque temps, elle est un peu naïve à propos de ces célibataires inflexibles (et homosexuels) : « Avez-vous songé à vous marier ? », demande-t-elle à Osborne en 1931. « Pardonnez cette indiscrétion d’une vieille amie, mais j’aimerais tant vous voir fiancé et heureux. » « J’aime tant de choses », s’enthousiasme-t-elle dans l’une de ses premières lettres à Osborne, « les contes de fées, les gros majordomes, les bagagistes, l’odeur des mandarines, les Orientaux suaves, une jolie mélodie, les belles couleurs, les accents français, les petits chiens, les sels de bain, et un million d’autres choses ». Elle déteste peu, mais avec force. « Le manque de tact m’irrite – et la rudesse… la stupidité crasse, et les gens qui sont contents d’eux-mêmes. Sans oublier les araignées, les chenilles, les limaces, les grenouilles, les crapauds, les voix trop fortes et les mauvaises toux. »   Jugements obtus Les travaillistes, pense-t-elle, ne sont guère plus agréables que « les mauvaises toux ». « Je suis très anti-Labour », déclare-t-elle après la formation du gouvernement travailliste minoritaire de Ramsay MacDonald en 1924. « Ils sont tellement éloignés de tout ce que j’aime : les fées, les hiboux, les fleurs des bois et les Américains. Je sais qu’ils prétendent qu’ils sont d’accord avec moi, mais tout cela n’est qu’un simulacre. » Elle déteste les énergies et les chances gâchées. Elle hait aussi le mot « pensif », dit-elle à Osborne. Le fait qu’elle mène une vie confortable, où elle est dorlotée, lui inspire des jugements obtus : « Les femmes peuvent être oisives et très heureuses – elles peuvent passer des heures à essayer une nouvelle coiffure, à modifier la veste noire qu’elles portaient la saison précédente pour en faire un chandail qu’elles porteront cette année, et tout cela entre trois tasses de thé et quelques biscuits. Mais un homme doit s’occuper sérieusement, et manger de la viande… c’est un crime pour les femmes de prendre les emplois qui conviennent aux hommes. »   Force de caractère Elle dénigre l’ostentation des « riches snobs », goûte les parties de campagne chahuteuses, où sa famille et ses amis poursuivent des conversations pleines d’entrain jusque dans les toilettes, et se délecte d’un comportement aristocratique modérément arrogant. « Le fait que les gens apprécient un “show”, une fois de plus, est un très bon signe », dit-elle à Osborne en 1934 : « On se coiffe d’un diadème comme si cela allait presque de soi ! Il y a quelques années, les gens étaient embarrassés et malheureux s’ils laissaient apercevoir un diamant ou mangeaient des cailles en public, ce qui était… un sentiment juste, et ce qui est peut-être l’une des raisons de notre triomphe en tant que seul pays civilisé d’Europe aujourd’hui. » Elle et son mari sont horrifiés lorsque la passion du roi Édouard VIII pour Wallis Simpson les pousse vers le trône en 1936. Les quinze ans de règne de son mari seront dominés par la Seconde Guerre mondiale, son prélude et ses séquelles. « Très peu de rois d’Angleterre ont eu un règne aussi harcelé et tourmenté par des difficultés, des inquiétudes et des anxiétés d’une telle ampleur », écrit-elle après la mort de son mari en 1952. « D’abord, l’abdication et toute cette souffrance morale – Je doute que les gens réalisent à quel point cela fut horrible pour le roi et pour moi… Puis la guerre avec son cortège d’angoisses, puis “l’après-guerre” qui fut une période de terrible tension pour le roi. » Si frivole quelle ait été dans sa jeunesse, la reine prouve sa force de caractère entre 1939 et 1945. Ses lettres écrites pendant la guerre montrent son abnégation, son sens du devoir, son désintéressement et sa détresse. Leur lecture est impressionnante. Elles atteignent, par moments, une éloquente intensité qui surpasse tout le reste du livre : elle a l’impression, écrit-elle, de marcher « dans une ville morte » lorsqu’elle inspecte les destructions provoquées par les bombes dans l’est de Londres: « On sent son cœur presque se briser devant tant de chagrin et d’angoisse… » « Je hais ces visites si désespérément… La destruction est si affreuse et les gens trop merveilleux – ils méritent un monde meilleur. »   Le bonheur comme un devoir Ces lettres illustrent la vérité contenue dans cette remarque du poète W.H. Auden : « Soyez bons, et vous serez heureux. Voilà une dangereuse inversion. Soyez heureux et vous serez bons, voilà ce qui est vrai. Les hommes parlent souvent de leur droit au bonheur. En fait, c’est leur seul devoir. » La reine voyait le bonheur comme un devoir – pas comme un droit –, et c’est ce devoir qui la conduisait à de bonnes actions. « Je ne me sentirai plus jamais la même », écrit-elle après son veuvage. « Je parle, je ris, j’écoute, mais… mon être véritable est mort lors du décès de mon mari. Il ne reste qu’un fantôme. La seule chose qui me met vraiment en colère, c’est de voir les gens me regarder d’un air pénétrant et de les entendre me dire : “Vous sentez-vous mieux ?”… Si seulement, ils savaient ! » Devenue veuve, ses engagements publics s’imprégneront d’une affable légèreté : « Salles d’hôpital, chantiers navals, universités, garden-parties, expositions de peinture, écoles de garçons, écoles de filles, courses de chevaux, foires agricoles, centres civiques, concours hippiques, restaurations urbaines, passage en revue de régiments, et toutes mes gâteries habituelles. » L’appareil éditorial qui accompagne le livre de William Shawcross n’est pas, comme aurait pu dire la reine, « tip-top » [excellent]. Les notes de bas de pages sont molles et inconsistantes. Certains personnages sont identifiés par leurs nom et prénoms, d’autres, plus intelligemment, par le prénom sous lequel ils étaient connus. Beaucoup de titres (mais pas tous) sont entourés d’un fatras d’initiales apparemment cueillies dans Wikipédia, sur des listes peu fiables. Lord Beaverbrook est titré « PC ONB » comme si l’Ordre du Nouveau Brunswick (ONB) avait la même importance que le Conseil privé royal (PC). Shawcross n’identifie pas le magnat du pétrole qui donna à Elizabeth huit rangées de perles comme cadeau de fiançailles : c’était lord Bearsted [président de Shell]. Dans une autre lettre, la future reine décrit son frère qui arrive, accompagné d’un ami, après l’armistice de 1918. « Cet ami semblait très malade et absolument hébété… Pauvres garçons, ils ont dû avoir des moments abominables. Ils détestent en parler. » Ce jeune homme brisé mérite lui aussi d’être identifié : il s’agit du comte de Lathom, « l’Ange », comme on le surnommera, qui financera plus tard les premiers spectacles musicaux de Noël Coward. Il mourra en 1930 de la tuberculose qu’il avait attrapée dans les tranchées.   Cet article est paru dans le Times Literary Supplement du 23 novembre 2012. Il a été traduit par Jean-Pierre Langellier.    
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En s’estimant heureuse de Les meilleures ventes en Italie – Les polars au sommet, Macmillan

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