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Staline, tout simplement

Un historien russe propose une biographie du dirigeant soviétique tout en nuances. Staline n’était ni le dictateur faible ni la brute ignorante qu’on a voulu voir en lui.

Quand la biographie qu’Oleg V. Khlevniuk a consacrée à Staline est parue simultanément en russe et en anglais en 2015, la presse anglo-­saxonne a été unanime pour louer sa concision : elle couvre la vie du dictateur et la nature du régime qu’il a mis en place en 600 pages. « Inévitablement, il y a des omissions, note Donald Rayfield dans The Times Lite­rary Supplement. Khlevniuk, par exemple, « ne dit rien de l’Armée rouge arrêtée le long de la Vistule pendant que les Allemands anéantissent l’armée nationale polonaise ou des encouragements au viol et au pillage en Europe de l’Est formulés par Staline ». Il n’en demeure pas moins que Khlevniuk a réalisé un travail ­sérieux, dénichant des documents souvent inédits. Il a notamment eu accès à de nombreux écrits de Staline, y compris ses discours originaux, qui parfois diffèrent de ceux qui furent publiés par la suite. Notre historien fait également un usage fructueux de la correspondance du dictateur. Au sommet de sa puissance, ­celui-ci répondait personnellement à beaucoup des lettres qui lui étaient envoyés. On le voit ainsi, en 1930, prendre la défense d’un certain Merziakov, persécuté par le régime soviétique pour avoir fait partie de la police tsariste. Pourquoi une telle clémence de la part d’un homme qui, à la même époque, n’hésita pas à faire exécuter toute sa belle-­famille ? Dans les années 1910, ce Merziakov avait été chargé de le surveiller alors qu’il purgeait une peine de quatre ans d’exil en Sibérie. Et il l’avait fait avec un laxisme dont Stali
ne lui restait reconnaissant. La concision du livre d'Oleg Khlev­niuk s’explique peut-être avant tout par la volonté de l’auteur de ne rapporter que des faits avérés. Il rejette une bonne partie des mythes qui entourent Staline. Pendant pratiquement tout le XXe siècle, l’image de celui-ci a été fortement influencée par le portrait qu’en a fait son ennemi Trotski. Staline aurait été une brute ignorante et triste qui ­aurait conquis le pouvoir grâce à des manœuvres bureaucratiques et à la violence. Khlevniuk montre qu’il fut au contraire un brillant élève, un grand lecteur (il se vantait de lire 400 à 500 pages par jour), un homme de l’écrit (qui restait son mode de communication préféré). Il est vrai, en ­revanche, qu’il fut un bureaucrate. Les tâches même les plus routinières ne le rebutaient jamais. Quant à son intelligence, comment en douter quand il fut précisément le premier à comprendre qu’en contrôlant les rouages du Parti il contrôlerait aussi l’ensemble de l’État soviétique ? « Il possédait l’art de manipuler les individus, savait attendre le moment propice et frapper en mesurant bien la force du coup pour ne pas effrayer et faire fuir de potentiels partisans indécis », écrit Khlevniuk. En aucun cas il ne fut un « dictateur faible ». Cette thèse d’un Staline qui aurait délégué ses pouvoirs, et à qui on aurait attribué à tort des crimes dont les vrais responsables ­seraient ses subordonnés, a connu un regain de faveur ces dernières années en Russie. « Nous ne connaissons pas une seule décision importante qui n’ait été prise par Staline lui-même », dément Khlevniuk. La terrible répression qui s’abattit sur la paysannerie sovié­tique à la fin des années 1920 et culmina avec la grande famine du début des années 1930 est entièrement de son fait. Il voulut mettre les campagnes russes à genoux et y réussit. En revanche, il n’a sans doute rien à voir avec l’assassinat de son collègue Kirov, en 1934. Mais il sut l’instrumentaliser a posteriori pour lancer ses purges. Sa responsabilité dans les désastres militaires de 1941, ­enfin, est indéniable. Jusqu’au bout, Staline a cru dans le pacte de non-agression germano-­soviétique et dans la bonne foi d’Hitler. Pendant quelques jours, son pouvoir sembla chanceler. Il crut même que ses collègues du Politburo allaient l’arrêter et il accepta des concessions inimaginables dans d’autres circonstances. Un répit qui dura jusqu’à la fin de la guerre. Ensuite, la paranoïa et le sadisme reprirent leurs droits. Outre le risque d’être éliminé à tout instant, les collaborateurs de Staline devaient subir son mode de vie éreintant : le dictateur vivait principalement la nuit et les conviait dans sa datcha pour d’interminables soirées. Peu avant sa mort, il prévoyait vraisemblablement une nouvelle purge. Ce n’est pourtant pas pour cela que Khrouchtchev et consorts ne lui portèrent pas immédiatement ­secours lorsqu’il fut frappé d’une attaque cérébrale début mars 1953. La vérité, c’est que tout l’entourage de Staline était terrorisé à l’idée de venir le déranger sans avoir été appelé.
LE LIVRE
LE LIVRE

Staline de Oleg V. Khlevniuk, Belin, 2017

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