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En Suède, Hans Rosling divise

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Le statisticien suédois cherche à nous mettre en garde contre nos biais de pensée, mais lui-même n’en est pas exempt.

Décédé en 2017, quelques mois avant la parution de son livre Factfulness, le médecin et statisticien suédois Hans Rosling n’a pu voir l’accueil réservé à son ouvrage et le débat qu’il suscite dans son pays. La presse suédoise a d’abord salué le travail de ce spécialiste de la santé mondiale et rappelé que Factfulness fait partie des lectures recommandées par Barack Obama et Bill Gates – le fondateur de Microsoft l’a d’ailleurs offert à tous les étudiants américains ayant obtenu leur diplôme l’été dernier, initiative imitée depuis par des mécènes en Suède. Mais l’heure est à présent aux comptes rendus plus nuancés, voire franchement critiques. Dans cet ouvrage cosigné par son fils Ola et sa belle-fille Anna, qui le secondaient dans ses travaux depuis près de vingt ans, Hans Rosling cherche à démonter toute une série de préjugés que nous avons sur la marche et l’état de notre planète. « Sa mission pédagogique consistait le plus souvent à expliquer que le monde ne va pas aussi mal que le croient la plupart des gens. Quand on prend la peine de se renseigner, on entend moins les trompettes de l’Apocalypse », pointe Dagens Nyheter. Et ce quotidien de tendance libérale de citer quelques exemples : « On ne peut plus diviser le monde entre “pays en développement” pauvres et
“pays industrialisés” riches. Le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté a presque diminué de moitié ces vingt dernières années. Aujourd’hui dans le monde, 80 % des enfants sont vaccinés contre au moins une maladie avant l’âge de 1 an. » Si Dagens Nyheter a fait l’éloge de ce livre « extrêmement solide et divertissant », truffé de chiffres et de graphiques, ses pages débats accueillent des points de vue plus contrastés. Particulièrement offensif, le sociologue Roland Paulsen y passe en revue les points de Factfulness à propos desquels, selon lui, « la réalité est plus complexe » que celle que propose le cofondateur de la branche suédoise de Médecins sans frontières. À en croire Paulsen, l’ouvrage reflète mal la pauvreté touchant le monde occidental actuel, occultée par les « moyennes nationales » trompeuses auxquelles a recours le statisticien. Ou bien encore Rosling « ne traite quasiment que de maladies en régression à l’échelle mondiale » et « omet tout ce qui relève de la santé mentale », alors qu’« un dixième de la population mondiale souffrirait d’une forme de dépression », avant tout dans les pays industrialisés. Les défenseurs de Rosling se mobilisent pour répondre à ces critiques dont ils croient deviner les soubassements anticapitalistes. La santé mentale n’est pas pire dans les pays riches, rétorque dans Dagens Nyheter Klara Johansson, chercheuse en épidémiologie et en santé mondiale : « J’entends encore Hans [Rosling] dire : une personne menacée de famine qui tombe en dépression mourra de faim et n’apparaîtra pas dans les statistiques sur la dépression. » Un autre jour, c’est un spécialiste de la protection sociale, Andreas Bergh, qui monte au créneau pour démontrer, chiffres à l’appui, que « les inégalités de revenu ont reculé ces dernières décennies dans la plupart des pays », y compris ceux où le fossé entre plus riches et plus pauvres est « extrême ». Les critiques reprochent aussi au trio Rosling d’avoir sous­estimé le dérèglement climatique et les conséquences à venir de la croissance démographique. À l’instar du professeur de gestion industrielle Christian Berggren – dont le réquisitoire est publié par la revue Kvartal –, le quotidien Aftonbladet (tendance sociale-démocrate) estime qu’« on ne saurait croire que, tôt ou tard, la technologie finira par résoudre les problèmes ». Réponse d’Andreas Bergh dans Dagens Nyheter : « L’idée n’est pas de nous reposer sur nos lauriers mais de tirer les leçons des avancées réalisées pour lutter là où l’évolution ne va pas dans le bon sens. » Le débat continue, loin du consensus auquel la Suède est encore souvent associée.
LE LIVRE
LE LIVRE

Factfulness de Hans Rosling, Sceptre, 2018

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