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Sur la route de la Kolyma

C’est un homme comme on n’en rencontre peut-être que là, dans ce Far-East russe qu’est la région de la Kolyma. Car l’ancien cœur du Goulag a aujourd’hui un parfum d’eldorado. Aleksandr Aleksandrovitch Bassanski, vétéran des services spéciaux et grand admirateur de Vladimir Poutine, y a fait sa fortune dans les mines d’or et la dilapide avec ostentation. Portrait d’un homme qui aime le sucré, exhibe ses cicatrices, et à qui tout est permis.

Onzième jour

Sokol. Kilomètre 49 de la route

 

Pour décrire la journée d’aujourd’hui, il faut une feuille grande comme la carte de la Russie à l’échelle 1/100 000, donc une bâche de la taille d’un parachute. C’est une métaphore assez loufoque, j’en conviens, mais je viens seulement de dessoûler, ou presque. Après une beuverie faramineuse. Je me suis pris une sacrée cuite, mais ce n’est rien comparé à celui qui était au volant… L’horreur ! Il fonçait à cent quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure, heureux comme un gamin sur les montagnes russes. Bien sûr, il n’était pas question d’attacher la ceinture de sécurité. Il ne m’a tout simplement pas laissé faire. Il faut qu’il puisse profiter des privilèges qu’il a.

Il filait ainsi sur la route de la Kolyma qui, jusqu’à Palatka, est certes bétonnée, voire asphaltée, mais cela ne l’empêche pas d’onduler comme la mer d’Okhotsk en pleine tempête. Toute route qui court sur du permafrost ondule forcément. Chaque année, le sol dégèle un peu, puis gèle de nouveau, il travaille et avec lui la route. J’aimerais savoir comment les Canadiens s’en sortent. Déjà la nuit a été des plus mémorables. J’ai été logé dans une chambre double avec un parfait inconnu. Ici, cela n’a rien d’extraordinaire, sauf qu’il s’est levé en pleine nuit et s’est mis à « marcher » en tâtonnant le long des murs. Tombé sur un miroir dans le couloir, il l’a embarqué avec lui et a continué sa route. De ma vie entière, je n’avais vu de somnambule. Et si c’était un fou ? De ceux qui vous étouffent dans votre sommeil avec un oreiller ? J’ai fini par me lever, je l’ai pris doucement par les épaules et je l’ai recouché dans son lit, comme un gamin. Le matin, il ne se souvenait de rien.

Après le petit-déjeuner, je suis de nouveau reparti à Palatka dans la voiture envoyée par Aleksandr Aleksandrovitch Bassanski, l’oligarque doré de la Kolyma (c’était la cinquième fois que je faisais ce bout de chemin). J’essayais de le débusquer depuis déjà trois jours. Sur place, il m’a fait monter dans son énorme Land Cruiser V8 immatriculé 00300, donc insaisissable pour la police, s’est-il vanté, et nous nous sommes mis en route pour Magadan [la capitale de la Kolyma, NdlR] où se trouve son restaurant Khoutor (Le Hameau) (c’était la sixième fois que je faisais la route entre Palatka et Sokol).

Diablement cher, le restaurant est décoré avec faste mais il est aussi complètement vide. C’est là, dans une salle privée à l’usage exclusif du propriétaire, que j’ai été témoin d’un nouveau mystère, d’une série de scènes extraordinaires et étranges.

Voilà que la batterie du portable de Bassanski s’est déchargée. Il en cherche une autre, mais n’en trouve pas, et se lamente qu’il possède des millions, mais même pas une malheureuse batterie de portable. Comme par hasard, cherchant toujours, il ouvre son porte-documents et tombe sur plusieurs liasses de billets emballées sous plastique, certainement des millions de roubles, qu’il me montre pour appuyer ses paroles. Pourquoi diable trimballe-t-il cette mallette avec lui toute la journée ?

Mon hôte se sent ici comme un poisson dans l’eau. Bien mieux, il est au septième ciel. Il adore nager dans cette opulence et on voit bien qu’il n’a pas encore eu le temps de s’en rassasier. Il manque aussi du brin de fantaisie pour partir faire du ski à Courchevel accompagné d’une armée de prostituées, ou pour acheter un yacht royal ou un club de foot. Les côtelettes, le caviar, les zakouskis, les vodkas toutes plus originales les unes que les autres, les montres en or et la chasse lui suffisent… Ainsi que de rouler à tombeau ouvert dans sa caisse de luxe. Il a tout ! Mais il a besoin d’un public, d’une cour.

Aujourd’hui, j’ai donc fait le public.

C’est un homme renfermé, introverti, secret. Je dois tout deviner, ruser pour lui soutirer des bribes d’informations, manigancer. Pour me parler de son histoire personnelle, il s’est contenté de me montrer les cicatrices qu’il a partout sur le corps, mais je n’ai pas réussi à lui arracher un seul mot sur leur origine. Il a reçu ses blessures en Afghanistan et en Angola, en tant que haut gradé des services spéciaux de l’URSS. Il est lieutenant-colonel des Spetsnaz du GRU à la retraite, le GRU étant le service de renseignements militaire de l’URSS et maintenant de la Russie. On dirait qu’ici, les affaires qui rapportent gros sont réservées aux services de renseignement. Que pour faire partie du club des oligarques, il faut obligatoirement passer par les services spéciaux.

Bassanski est originaire d’Ukraine, il est ingénieur des mines et, comme il sied au roi de l’or de la Kolyma, un quart de ses dents sont faites de ce métal précieux, plus exactement tout le côté droit de sa mâchoire supérieure. Il est propriétaire de deux mines à ciel ouvert et d’une mine souterraine d’où l’on extrait de l’or et de l’argent, ainsi que de trois grandes compagnies qui lavent les sables aurifères sur sept immenses parcelles. En Russie, on les appelle des « polygones ». Bassanski emploie huit cents personnes dont cinq cent cinquante mineurs. En 2010, ils ont extrait pour lui 1,2 tonne d’or et 23 tonnes d’argent pour deux milliards de roubles (44 320 000 euros). Tous les mois, Bassanski paie deux millions de dollars d’impôts, et sa cuillère, il la tient non pas comme tout le monde, avec trois doigts, mais avec toute la main.

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Son téléphone n’arrête pas de sonner, ou alors c’est Bassanski qui appelle, règne, donne des ordres ou pose des questions… Il fait venir Igor Dontsov au restaurant, un député de la Douma de l’oblast (Bassanski est l’adjoint du président de la Douma) pour me montrer à quel point ils sont amis [l’oblast est une division administrative de la Russie, NDLR]. Dontsov, c’est le numéro trois à la Kolyma en termes d’affaires et de revenus. Il construit des routes, il pêche le poisson et récolte le caviar. Dans ce classement, Bassanski est le numéro deux, et le numéro un dans l’extraction aurifère.

Après, ce fut notre retour à Palatka, complètement ivres. Bassanski fonce comme s’il cherchait la mort, en plus, il roule la plupart du temps à gauche, même dans les côtes et dans les virages, alors que la voie de droite est libre. Pas une voiture sur la route et, lorsqu’il y en a une qui surgit en sens inverse, Bassanski ne se range que le temps de la laisser passer. Pourquoi fait-il ça ? Parce que la voie de droite lui appartient de droit, alors il faut qu’il s’approprie aussi celle de gauche. Qu’il l’ait pour lui, qu’il l’a « prenne sous lui », comme on dit ici. Comme un chien prend une chienne, un homme une pute, et un blatny [criminel professionnel] un cave dans sa cellule. Celui qui accepte le deal se soumet, il se met sous celui qui domine, sinon, c’est la guerre. Ici, on peut tout prendre « sous » soi : l’administration, les autorités, une entreprise, une ville, n’importe quelle personne. Aussi un journaliste. Et même une route.

À l’aller, lorsqu’il était encore sobre, Bassanski conduisait de la même façon. Peut-être juste un peu plus lentement.

 

L’agent Bassania. Les yeux vides

 

Je commande un café et, comme d’habitude, je ne sais pas quoi faire vu que la tasse est petite et le carré de sucre énorme. J’essaie de le casser en deux, mais je n’y arrive pas. Je demande de l’aide à Bassanski, lui qui est grand comme un pilier de pont. Il le fait sans aucun problème.
– Encore une épreuve, vous n’arrêtez pas de me tester, dit l’oligarque. On voit bien que vous avez été formé par les services d’espionnage.
– Vous plaisantez ?! Je n’arrivais tout simplement pas à le casser.
– C’est vous qui plaisantez, répond-il. A-t-on déjà vu quelqu’un sucrer si peu ?
– Moi.
– Et moi, je vis en Russie, alors n’essayez pas de me rouler, vous n’y arriverez pas. J’ai vu que vous aviez même remarqué que le cendrier était à l’emblème de mon signe du zodiaque : je suis Taureau, du mois de mai.
– Je suis reporter. J’attache de l’importance aux détails. Je suis né comme ça.
– On ne naît pas comme ça. Ça, on l’apprend dans les écoles pour agents. Une bouteille de vodka de plus, et je finirai par connaître votre grade. Mais en attendant, buvons à l’amitié entre les peuples.

Nous buvons. De la vodka Belouga, la plus chère des vodkas locales, deux mille cent roubles la bouteille (47 euros). Mon hôte veille scrupuleusement à ce que je ne laisse pas une goutte au fond de mon verre, selon la coutume russe. Nous buvons donc au même rythme, seulement, il est presque deux fois plus grand que moi.

Nous mangeons la salade de crabe « La vague marine » pour quatre cent vingt roubles, puis passons à ma soupe russe préférée, la solianka, pour quatre cent quarante roubles. Le menu se compose de trente-trois pages. Le plat le plus cher est le poisson farci pour mille six cents roubles (36 euros), deux cents roubles de plus qu’un verre du cognac le plus cher, mais moi, je prends des blinis avec du caviar pour deux cent quatre-vingts roubles (6 euros), parce que j’adore ça.

Nous buvons encore, puis Bassanski retrousse une jambe de son pantalon et me montre une cicatrice sur son mollet, puis l’autre jambe, et il enlève sa chemise. Sur son dos, plusieurs cicatrices sont alignées : les traces d’une rafale de mitraillette.
– J’ai été recruté quand j’étais encore au lycée technique, raconte-t-il. Ils avaient besoin de jeunes sportifs et moi, je faisais de la boxe, j’adorais ça. Après, il s’est avéré que j’étais aussi un excellent tireur. Jamais, à aucune de mes missions, je n’ai rencontré de meilleur tireur que moi. Je sais tirer à l’oreille. J’éclate une bouteille accrochée à une ficelle à une distance de cinquante mètres.
– Dersou Ouzala coupait la corde à laquelle la bouteille était suspendue d’un coup de feu.
– Pas mal ! Ce gars fait partie de votre unité ? s’anime l’oligarque.
– Non, de la littérature. La vôtre, en plus. Arseniev a écrit un livre sur lui, et Kurosawa en a fait un film.
– Quand le président Poutine m’a remis une médaille en 2007 pour mes succès dans les affaires, il m’a serré la main en disant : « Les nôtres, toujours au sommet ! »
– Lui aussi était un agent, dis-je. Du KGB.
– Je suis un militant actif du parti Russie unie, dirigé par Vladimir Vladimirovitch Poutine. C’est mon idole et mon modèle. Je me suis présenté trois fois aux élections à la Douma de notre oblast en tant que candidat de ce parti. La dernière fois, j’ai eu soixante-six pour cent des voix. Plus que tous les autres députés de la Kolyma. Dans quelques semaines, il y a de nouveau des élections, et on va les gagner. Cette victoire, putain, personne ne peut nous la prendre ! Aucun communiste, opportuniste ou populiste ! Jamais de la vie ! Santé !
– Ces blessures au dos, vous les avez eues comment ?
– Et puis quoi encore ? Tu travailles aux renseignements ou dans un journal ?! On était au combat. C’était chaud à Kandahar. On était peu, et eux, aussi nombreux que des fourmis. Mais nous avons accompli notre mission en beauté.
– Est-ce que quelque chose vous fait peur ?
– J’ai pris du poids. Et mes yeux, avec toutes ces blessures et toutes ces anesthésies, sont comme vides le soir. C’est-à-dire que je vois moins bien. Mais buvons aux relations polono-russes !

Finalement arrive Igor Dontsov, le camarade député du patron du restaurant Khoutor. Ils parlent argent, affaires et prochaines élections. Ils essaient de se mettre d’accord sur qui est plus puissant, plus riche.
– Avec ton million de dollars de revenus par mois, t’es le candidat le plus riche des prochaines élections, dit Dontsov. Après, il y a moi, puis Volodia Khristov de Soussouman. Mais si on rajoutait tous les dividendes de mes actions à mes revenus, je serais le premier.
– Ma réserve d’argent est tout simplement colossale.(Bassanski téléphone à quelqu’un et met le haut-parleur.) Irina, on a eu combien de crédit à Sberbank ?
– Quatre cent dix millions de dollars, répond une voix féminine. Non, pardon, quatre cent vingt millions.
– En fait, dit Dontsov, il y a de l’argent à se faire. Une délégation d’hommes d’affaires de Saint-Pétersbourg est venue chez nous. Ils cherchaient un cadeau pour leur gouverneur, c’est son anniversaire fin octobre. Ils sont allés dans ta bijouterie, mais c’était trop modeste pour eux, tu vois ?
– Dans une semaine, notre coupe de pépites d’or sera prête, dit Bassanski tout en demandant à quelqu’un au téléphone d’apporter une copie de ce petit bibelot. On les fait uniquement sur commande. Le prix dépend du nombre de pépites. La dernière a coûté cent trois mille dollars.
– Ça pourrait faire l’affaire. Allez hop, un dernier pour la route ! Il faut que j’y aille, j’ai encore pas mal à faire aujourd’hui. Que Dieu te donne la santé, Aleksandr.

Nous buvons. Bassanski vérifie que je n’ai rien laissé dans mon verre, prend congé de Dontsov et convoque quelqu’un qui, depuis plusieurs heures, alors que nous festoyons, l’attend dans son bureau de Magadan avoisinant le restaurant.

L’homme en question a quarante-sept ans, comme Bassanski, mais il est petit, maigre, fatigué, avec une espèce de sincérité maladroite qui se lit sur son visage. De ceux qu’on aime tout de suite, alors que c’est un visage édenté, sillonné de vieilles cicatrices, avec des mains recouvertes de tatouages, et pas de ceux que les caves se font en liberté. Des gribouillis typiques de l’armée ou de la prison. Lui aussi est un ancien de l’Afghanistan et certainement aussi de plusieurs tôles.

Voici de quoi il retourne. (Mais buvons un coup !) Bassanski a acheté une licence de dix ans pour extraire l’or d’une immense parcelle située sur une péninsule entre les rivières Obo et Kongo. L’or y abonde. L’oligarque a déjà acheté un bateau, car c’est le seul moyen pour y accéder. Mais sur ce terrain, le Sincère a une petite entreprise d’abattage d’arbres et une scierie, trois personnes en tout, alors il est venu demander au potentat qu’il le laisse vivre, qu’il ne détruise pas son affaire. Après tout, il n’est pas un concurrent, et puis Bassanski n’a pas acheté la péninsule, mais juste une licence d’extraction.
– Je sais pas, moi… (Le potentat se gratte le crâne.) Mes directeurs pensent qu’il est préférable de déplacer les gens, de les faire partir. Jusqu’au dernier. Mais moi, ça me fait bizarre. Je veux d’abord les rencontrer, et décider après. C’est vrai que nous aimons être seuls sur le terrain. Et c’est ce qui se passera probablement cette fois-ci aussi, vu que notre réserve d’argent est simplement colossale, et ça résout tous les problèmes.
– Résout comment ? bégaie le Sincère.
– On trouve un arrangement, on achète, on paie qui il faut. Si, disons, une entreprise de prospection d’or se met en travers de notre chemin, on l’achète, et ses anciens propriétaires en deviennent les directeurs. Voilà ce qu’on fait. L’autre méthode, c’est la force.

Le service de sécurité de Bassanski est très développé. Il y emploie des anciens du KGB, du FSB et du Berkout, les Spetsnaz ukrainiens. L’ancien président ukrainien Viktor Iouchtchenko a démantelé cette unité, car pendant la révolution Orange, elle avait soutenu son concurrent. Les militaires du Berkout font maintenant partie des forces armées du trust Arbat [le groupe de Bassanski].

 

L’ingénieur Bassanski. Le Midas russe

 

Aleksandr Bassanski a grandi dans le hameau de Dikanka dans l’oblast de Poltava en Ukraine. Il est arrivé à la Kolyma à l’âge de vingt et un ans en tant que vétéran de la guerre d’Afghanistan. Il a débuté comme simple serrurier. Il est rapidement passé contremaître, mécanicien, et lorsque, trois ans plus tard, il a décroché son diplôme d’études supérieures aux cours du soir, il a tout de suite été promu mécanicien en chef du combinat minier de Karamkine. Telles sont les possibilités qu’offrent les services spéciaux soviétiques pour forger des carrières (d’ailleurs interrompues par de fréquentes et longues missions de combat).

Au bout d’un an, Bassanski est devenu directeur du combinat, et l’année suivante, son propriétaire. Il avait vingt-sept ans.
– Comment avez-vous trouvé de l’argent pour financer l’achat d’une immense mine d’or à ciel ouvert ? je demande. Après six ans de travail à peine ?!
– Je suis un inventeur. J’ai breveté douze inventions et soumis quatre-vingt-sept demandes de brevets. J’ai encaissé pour chaque demande six mille anciens roubles soviétiques, c’est une somme énorme. À cette époque-là, un ouvrier gagnait chez nous quatre cents roubles, et le directeur neuf cents. Une Lada Jigouli coûtait cinq mille cinq cents roubles, mais moi, avec tout l’argent que j’avais, je n’ai pas acheté de voiture mais des coupons de Sportloto. Parfois même, en payant d’un coup vingt mille roubles. Je sortais des salons du Loto avec des valises remplies de coupons. Il m’est arrivé de remporter des gains gigantesques. J’ai gagné un argent colossal.
– Vous êtes en train de me dire que vous avez gagné l’argent pour l’achat d’une mine d’or en jouant aux jeux de hasard ?
– C’est faux. En faisant des innovations et des inventions. J’ai joué en plus. Moi, peu importe ce dans quoi je me lance, ça marche à tous les coups. Un jour, j’ai accompagné notre gouverneur en visite officielle à Gdan´sk. Tout le monde est allé dîner avec les hôtes et moi, je suis allé au casino, je leur ai vidé les caisses jusqu’au dernier kopeck. C’était ma première et ma dernière fois au casino. Je n’ai même pas pris tout ce que j’avais gagné, parce qu’ils n’avaient pas assez de dollars en liquide, et qu’est-ce que j’aurais fait des zlotys ? J’ai joué au Loto pendant trois ans seulement. Je ne suis pas devenu accro. J’ai une grande force de volonté.

En quelques années, les gisements dans sa mine ont été épuisés. Il l’a donc fermée et a acheté en Pologne une ligne de production de boissons gazeuses. Ainsi, il a été le premier à la Kolyma à vendre des boissons dans des bouteilles en plastique. Rapidement, il s’est emparé de tout le marché.
– Je vendais vingt-six types de boissons sucrées pour un million de dollars par mois, se rappelle Bassanski. J’ai gagné ainsi quarante millions de dollars net. Sur de l’eau et du sucre. Et lorsque les autres ont commencé à faire la même chose, j’ai tout revendu pour investir dans l’industrie minière. La privatisation battait son plein. J’ai acheté des mines au moment où une once d’or coûtait deux cents dollars sur les marchés mondiaux. Aujourd’hui, elle est à plus de mille cinq cents dollars et le prix continue de monter. En 2010, il a augmenté de trente-cinq fois tandis que la Banque centrale de Russie achetait de l’or à tour de bras. Entre 2007 et 2009, la réserve d’or de la Russie est passée de cent vingt et un milliards de dollars à cinq cent soixante milliards. Qu’est-ce que vous prenez en dessert ? Pour moi, il y aura des raviolis à la cerise, de la glace au kiwi, puis des syrniki (des galettes au fromage blanc) avec de la sgouchtchonka (la confiture de lait). J’aime beaucoup le sucré.
– Merci, rien pour moi.
– Qu’est-ce que vous aimez, vous ? demande l’oligarque.
– Moi ? Mon boulot, le sport, j’aime bien boire un coup, être sur la route, je suis amoureux…
– Justement, s’anime-t-il. Parlons des femmes.
– Je ne suis pas très moderne. Je suis un homme marié amoureux de sa femme.
– Alors qu’il y a des glaces à la vanille, au café, au chocolat, aux fruits…
– Et moi, je ne prends que celles à la vanille.
– C’est d’une tristesse ! Allez, on va en ville !

Était-ce pour me montrer comment, sous l’action de la vodka, sa véritable nature prenait le dessus ? Il s’est mis à klaxonner tout le monde, à insulter les gens, à cracher du mat [grossièretés, NdlR] par la fenêtre ouverte de sorte d’en abreuver la rue entière. Même les femmes. Il cherchait la bagarre. Il a enfreint toutes les règles du code de la route. J’ai eu l’impression qu’il ne le faisait pas comme tout le monde, pour son petit confort, ou par négligence, mais qu’il y était obligé, pour profiter pleinement de son droit de faire tout ce dont il avait envie.

Nous sommes rentrés à Palatka. C’était la septième fois que je parcourais ce chemin. J’ai pris mon sac à dos et l’oligarque m’a accompagné à l’hôtel à Sokol (la huitième fois !).
Sur le chemin, le téléphone collé à l’oreille, il a discuté des détails d’une action à mener contre quelqu’un qu’il appelait « le Rat ». Sous l’émotion, il a même lâché la pédale d’accélérateur.
– Il faut s’en débarrasser « en suivant le programme complet », à l’aide du FSB.
Je l’entendais qui donnait des ordres. Il s’agissait d’un règlement de comptes dans ses affaires. Il était question d’une somme d’argent minable, de un million cinq cent mille roubles (33 334 euros), une bagatelle, même pas la moitié du prix de la coupe de pépites d’or.
Au moment de se dire au revoir, Bassanski m’a fourré dans la main une pépite d’or qu’il avait sortie plus tôt d’une vitrine dans sa bijouterie, rue Karl-Marx. C’était presque de l’or pur. Un caillou de la rivière Bereliokh de 8,81 grammes à 883,5 millièmes.
Je m’en suis défendu, j’ai essayé de l’esquiver, mais en vain.
– Je ne peux pas ! ai-je crié. Je ne veux pas, je n’ai pas le droit…
– Arrête ton cinéma ! a-t-il dit en me fourrant de force le caillou dans la poche. T’es un agent, pas un journaliste. T’as le droit.

 

Ce texte est extrait du Journal de la Kolyma, de Jacek Hugo-Bader. Il a été traduit par Agnieszka Zuk.

LE LIVRE
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Journal de la Kolyma de Sur la route de la Kolyma, Éditions Noir sur Blanc

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