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De la survie littéraire

Pourquoi lit-on tant d’œuvres du passé, alors que l’offre contemporaine est si riche, quantitativement du moins ? Sans doute parce qu’on n’a pas le choix : les textes anciens font partie du « canon littéraire », comme on dit. Même ceux qui ne trônent pas sur ce piédestal offrent une lecture bien souvent délicieuse. Et instructive ­aussi, car tout texte de jadis transporte dans ses pages un monde ­révolu, donc captivant.

 

Du point de vue de l’auteur, les choses sont en revanche plus complexes. Rares sont les écrivains ­capables, comme Henry Miller, de clamer leur confiance en la postérité : « Quand [j’écris quelque chose] dont je sais que cela va donner du plaisir à l’homme du futur, je partage ce plaisir avec lui par avance. » 1

 

Jules Renard ne dit pas autre chose, mais il le dit avec plus de ­modestie et surtout de drôlerie : « Moi et toi, cochon, nous ne serons estimés qu’après notre mort. » 2 D’autres auteurs, déçus de l’accueil reçu de leur vivant, réclament, comme Raymond Roussel, « un peu d’épanouissement posthume à l’endroit de [leurs] livres », voire, comme Gertrude Stein, « une petite immortalité bien méritée ».

 

Mais la posture la plus commune, c’est d’afficher un certain dédain pour l’après-soi. Cela peut aller jusqu’à vouloir priver son œuvre d’une possible vie posthume. Tels Kafka, enjoignant à Max Brod de ne pas publier ses manuscrits ; Borges, détruisant ses œuvres de jeunesse ; Virgile, ­demandant que l’on détruise ­l’Énéide à sa mort  ; ou Montaigne, le plus perfide, écrivant les Essais dans une langue dont il présumait qu’« à cinquante ans d’ici » elle serait devenue incompréhensible 3.

 

Pourquoi ce dédain ? Méfiance ­envers les générations futures : « Pourquoi les hommes de demain seraient-ils moins stupides que nous ? » s’interroge Charles Péguy. Amertume : « Cette pute de Bovary va vivre, et moi je vais mourir comme un chien ! » fulmine Flaubert sur son lit de mort. Jalousie préemptive, comme celle de Jules Renard envers Mérimée : « Peut-être est-il l’écrivain qui restera le plus longtemps. […] La postérité appartiendra aux écrivains secs, aux constipés. »

 

Certains auteurs tentent néanmoins d’influer sur leur destinée post mortem. C’est ce que fait ­Agatha ­Christie en programmant des paru­tions posthumes. Malcolm Lowry pousse la logique encore plus loin : s’il ne fait pas grand-chose pour prolonger sa présence sur Terre, buvant presque autant que son célèbre héros de Sous le volcan, il s’inquiète beaucoup de sa survie littéraire et écrit à son agent, en 1940 : « Nous vous serions extrê­mement reconnaissants de nous donner quelques nouvelles de notre œuvre posthume. »

 

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La meilleure stratégie de survie, le poète latin Horace l’avait déjà défi­nie : il faut écrire quelque chose de « dulce et utile », de plaisant et d’instructif, et ne s’adresser qu’à l’élite du lectorat, celle dont la capacité de juge­ment ne devrait pas s’amoindrir avec le temps.

Notes

1. Henry Miller on Writing (New Directions, 1964).

2. Journal 1887-1910 (Robert Laffont, « Bouquins », 1990).

3. Essais, III, 9 – « De la vanité » (Folio, 2009).

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