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Tandis qu’ils agonisent

La romancière argentine Selva Almada décrit le quotidien d’une population de déshérités, voués à la violence.

Poèmes, récits journalistiques, romans, nouvelles : l’Argentine Selva Almada est une auteure prolixe. Si ses écrits sont de natures diverses, on y retrouve une constante : donner à voir l’Argentine rurale, donner à entendre les voix de populations marginales. C’est que, originaire d’un petit village conser­vateur situé dans la province d’Entre Ríos, Selva ­Almada parle de ce qu’elle connaît. Les lecteurs francophones avaient déjà pu se plonger dans Après l’orage (Métailié, 2014) et vont à présent pouvoir découvrir son deuxième roman, Sous la grande roue. Ça n’est pas « divulgâcher » que de dire que cette histoire se termine mal : le livre s’ouvre sur la scène d’agonie des deux protagonistes, nommés Pajarito et Marciano. Allongés sur le sol boueux d’une fête foraine, ils perdent progressivement con­naissance après une bagarre qui a mal tourné. Tout l’enjeu du roman est de remonter le fil des événements qui ont co
nduit à cette tragédie. Selva Almada, qui dépeint « le drame annoncé et récurrent de toute une communauté, est ­parvenue à écrire un texte ­solide, brillant, d’une grande ampleur et d’une grande richesse lexicale », commente Ernesto ­Calabuig dans le magazine espagnol El Cultural. Elle raconte l’histoire d’une popu­lation qui reçoit la violence pour seul héritage et dont les générations se succèdent avec une brutalité implacable. Pour oublier l’absence d’amour et de perspectives, les uns s’abîment dans l’alcool, les autres dans le jeu. Pajarito voue une haine viscérale à son père, qui a pris la poudre d’escampette lorsqu’il avait 13 ans. Quant au père de Marciano, il a été assas­siné après une nuit passée à jouer aux cartes dans un bouge mal famé du village. Depuis, le ­garçon est rongé par un désir de vengeance. Les hommes ayant tendance à disparaître brutalement, Selva Almada fait la part belle aux femmes, forcées de composer avec le machisme de leurs époux. À mesure que Pajarito et Marciano glissent vers la mort, la romancière nous livre le récit entremêlé de leurs pensées, de leurs visions hallucinatoires et de leurs souvenirs d’enfance. « Sans renoncer aux formes du récit classique, elle se permet d’atténuer la vraisemblance des situations lorsque la narration l’exige », analyse Martín Lojo dans le quotidien argentin La Nación. Dans une prose qualifiée par la presse hispa­nophone de réaliste, voire de naturaliste, Selva Almada retrace la genèse d’un conflit ancien qui finira par se répercuter sur la jeune génération. Avec Sous la grande roue, l’auteure semble avoir suivi le conseil de Tolstoï : « Si tu veux parler de l’universel, parle de ton village. » Le microcosme qu’elle dépeint lui permet de s’emparer de sujets bien plus vastes, tels que la brutalité des relations humaines, le poids de la filiation et l’implacabilité du destin.
LE LIVRE
LE LIVRE

Sous la grande roue de Selva Almada, Métailié, 2019

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