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Un Marx à visage humain

Une nouvelle biographie part à la recherche du vrai Marx, au-delà du canon idéologique auquel on l’a trop souvent réduit. En émerge
a figure d’un journaliste qui réagit à chaud aux événements, et dont la pensée n’a pas la cohérence qu’on lui prête.


©RUE DES ARCHIVES

Marx et Engels relisent les épreuves du Neue Rheinische Zeitung, le journal qu'ils firent paraître à Cologne entre 1848 et 1849. Ami indéfectible de l'économiste, Engels lui prodiguait argent et soutien moral.

Le Karl Marx dépeint dans la biographie captivante et extrêmement détaillée de Jonathan Sperber sera d’une familiarité troublante pour quiconque a la moindre accointance avec l’extrême gauche. Voilà un homme qui n’est jamais plus passionné que lorsqu’il attaque son propre camp, qui se débat avec des problèmes d’argent chroniques et continue à dépendre financièrement de ses parents, qui échafaude sans cesse de nouveaux projets destinés à changer le monde, mais est incapable de respecter les délais, et certaines règles d’hygiène personnelle, vivant dans des chambres que certains pourraient qualifier de « bohèmes », d’autres de franchement sordides. Un homme, enfin, qui peut faire preuve d’une exaspérante incohérence quand il ne se fourvoie pas dans des luttes théoriques obscures et une abstraction inintelligible.

Cela fait pourtant un choc de se rendre compte que l’homme de gauche par excellence, le père du communisme lui-même, s’inscrit dans un schéma reconnaissable. C’est comme si l’on apprenait que Jésus-Christ avait organisé régulièrement des ventes de charité dans son église locale. Révéré comme une icône révolutionnaire ou honni comme la source du totalitarisme soviétique, Marx jouit dans le monde d’une réputation si magnifiée qu’on s’étonne de découvrir en lui un simple être humain, un personnage que l’on pourrait croiser au coin de la rue. Si l’homme décrit par Sperber revenait de nos jours, ce serait un blogueur compulsif, qui échangerait des mails belliqueux avec des intellectuels médiatiques.

Mais présenter les choses ainsi n’est pas très honnête. L’objectif avoué du livre est de dissiper la vision dominante d’un Marx intemporel – moins homme que canon idéologique – pour le replacer dans son contexte, dans son époque, et non dans la nôtre. S’opposant fermement aux études qui veulent faire de Marx notre éternel contemporain, Sperber a entrepris de mettre en avant une « figure du passé », pas un « prophète du présent ».

Et il remplit avec brio la mission fondamentale de toute biographie, recréant un homme qui jaillit de chaque page, plus vivant que jamais. Nous voyageons avec Marx de son Trèves natal à Bonn puis Berlin, où il mène une existence d’étudiant fêtard. Nous l’accompagnons lorsqu’il fait ses débuts de journaliste politique à Cologne, puis dans l’exil, à Paris, Bruxelles et Londres, où il est une figure du mouvement révolutionnaire. Nous voyons sa pensée se former peu à peu, mais lisons aussi les lettres suppliantes qu’il adresse à sa mère pour obtenir une avance sur son héritage, et l’angoisse qui le tenaille quand il doute de pouvoir subvenir aux besoins de la femme qu’il aime depuis l’adolescence. Nous entendons parler des nuits blanches qui suivent le déclenchement de la guerre de Sécession : Marx est perturbé non pas par le destin de l’Union, mais par la perte de la pige que lui versait le New York Tribune. Accaparé par les événements américains, le titre n’a plus besoin de ses services de correspondant en Europe. Nous le voyons solliciter les prêteurs sur gages, s’échiner à maintenir un niveau de vie bourgeois, « le spectacle de la respectabilité », comme il l’écrit à son complice et meilleur ami Friedrich Engels.

Il en émerge une image riche, profondément humaine. Marx se voue à la révolution sans être monomaniaque. C’est un père très aimant, qui joue volontiers avec ses enfants et, plus tard, ses petits-enfants, mais qui souffre aussi de ce qui serait aujourd’hui diagnostiqué comme une dépression pendant les deux années qui suivent la mort de son fils de 8 ans, Edgar. C’est aussi clairement un collaborateur exaspérant, capable de passer douze heures par jour dans la salle de lecture du British Museum mais procrastinant des années sur ses projets de livres, pour finalement se révéler incapable de les rendre. Engels, écrit Sperber, a passé des décennies à répéter la même injonction : finis le travail !

Outre le long et solide mariage avec Jenny, il existe une autre histoire d’amour dans la vie de Marx : son partenariat avec Engels, qui semble avoir été prêt à faire n’importe quoi pour son ami. Tout le monde sait qu’Engels a subventionné Marx ; mais on ignore en général qu’il lui a épargné un scandale en assumant la paternité de l’enfant de Lenchen Demuth, la servante de la famille Marx : le garçon était en fait le fils de Karl. Après la mort du grand homme, c’est Engels qui s’est dépêtré des notes illisibles de Marx et les a rassemblées pour publier à titre posthume les deux derniers volumes du Capital. Même le texte phare qu’est Le Manifeste du parti communiste comporte un programme en dix points emprunté presque au mot près à un projet antérieur d’Engels. Ce dernier fut l’Aaron de Marx, capable de parler en public et de maquiller ainsi les déficiences de son partenaire, qui était handicapé à la fois par son accent rhénan et son zézaiement. Sa dévotion était telle qu’il plaça même des recensions anonymes du Capital dans la presse allemande. Imaginez ce que ces deux-là auraient inventé à l’ère d’Amazon !

Tout cela constitue un drame humain suffisamment fascinant en lui-même (drame complété par le soin que prend Sperber à livrer un compte rendu précis de tous les écrits liés à Marx – ses discours comme ses lettres, ses articles ou ses factures – dans un style plaisant et familier). Mais cet ouvrage nous est précieux pour une autre raison : prendre en considération le Marx intime et voir en lui un homme de son temps bouleverse notre façon de comprendre ses idées.

Pendant tout le XXe siècle, de nombreux universitaires se sont échinés à résoudre les contradictions contenues dans ses textes, cherchant à en extraire une doctrine cohérente. L’approche de Sperber est plus pragmatique. Marx n’est pas à ses yeux un bloc idéologique, mais un être humain réagissant aux événements. Sa vocation première n’était pas scientifique, mais journalistique : Sperber suggère que les deux courtes périodes pendant lesquelles il dirige un journal d’opposition à Cologne représentent ses plus grands moments d’accomplissement professionnel. Selon lui, l’essentiel de ce que les universitaires ont tenté de qualifier de « philosophie marxiste » fut en réalité du commentaire à chaud, en réaction à l’actualité immédiate, et, de ce fait, un écheveau de contradictions.

C’est pourquoi, en 1848, Marx put faire un discours dénonçant comme un « non-sens » la simple idée d’une dictature révolutionnaire du prolétariat, alors même que cette notion constitue un élément central de la doctrine marxiste. Les vieux universitaires communistes avaient coutume d’affirmer que le texte de ce discours devait être un faux, mais Sperber le croit authentique. Marx le prononça devant un auditoire rhénan qui exigeait alors le front le plus large possible contre l’autoritarisme prussien. Dresser une classe de Rhénans contre l’autre n’avait pas de sens à ce moment-là et donc « Marx répudia ses propres écrits ». Malgré sa détermination à concevoir une théorie globale d’économie politique, l’intellectuel resta toujours, y compris en exil, préoccupé par la politique allemande et ne se défit jamais de son dégoût contre le despotisme prussien. Tout ce qu’il a écrit, même ses pages les plus abstraites, fut influencé par l’actualité et le concret.

Les efforts de mise en contexte de Sperber ne se révèlent insuffisants que dans un domaine. Il prétend que les écrits de Marx sur la question juive, y compris ses commentaires les plus violents, doivent être relativisés, compris dans le cadre des attitudes de l’époque et donc pas jugés franchement antisémites. Mais ce point de vue est difficile à soutenir, étant donné les preuves rassemblées par Sperber lui-même, notamment une lettre de 1875 à Engels dans laquelle Marx – né juif, sans doute juste avant la conversion de son père au protestantisme – qualifie avec désinvolture un compagnon de train de « petit youpin », avant de se lancer dans une description dont Sperber concède (et c’est tout à son honneur) qu’elle « est une dénonciation stéréotypée du juif inculte et avide ».

Non que ce traitement assez léger de l’antisémitisme de Marx ternisse la réussite globale du livre. Sperber nous oblige à porter un regard neuf sur un homme dont l’influence perdure jusqu’à aujourd’hui. Sa manière d’aborder le personnage mériterait d’être imitée, en particulier dans le cas des grands penseurs et de l’histoire au sens large : il nous apprend à démystifier les mots et les actes de ceux qu’on sacralise souvent par pure paresse.

 

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Cet article est paru dans le New York Times le 29 mars 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

LE LIVRE
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Karl Marx, homme du XIXe siècle de Jonathan Sperber, Piranha, 2015

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