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Valentina Terechkova, le cosmos au féminin

En 1963, elle a été la première femme du monde à effectuer un vol dans l’espace. Son exploit a fait d’elle une légende et reste l’une des plus belles opérations de communication de l’Union soviétique.

Comme tous les cosmo­nautes soviétiques, Valen­tina Terechkova avait un alias – un nom de code – qui était notamment utilisé lors des communications radio avec le Centre de contrôle des vols spatiaux (Tsup), près de Moscou. Le sien était Tchaïka, « la mouette ». « On vous appelle la Mouette. Mais permettez-moi de vous appeler Valia, chère Valentina. Je suis très heureux, et je suis fier comme un père qu’une fille de chez nous, une jeune fille du pays des soviets soit la première à voler dans l’espace en possession des moyens techniques les plus perfectionnés », l’avait félicité par radio le numéro un soviétique Nikita Khrouchtchev, quelques heures après le lancement de la mission Vostok 6. Entre le 16 et le 19 juin 1963, elle passa très exactement soixante-dix heures et quarante et une minutes dans l’espace et effectua 48 orbites ­autour de la Terre.

 

Depuis, des dizaines d’autres femmes ont suivi son chemin mais Terechkova reste à ce jour la seule à avoir accompli son vol en solo. Et, surtout, elle reste la première femme, deux ans après Iouri Gagarine, à avoir bravé les dangers du vol habité dans le contexte de la course effrénée à l’espace à laquelle se livraient les deux grandes puissances de la Guerre froide.

 

Valentina Terechkova a aujour­d’hui 82 ans. Elle se porte comme un charme, sillonne son pays en qualité de députée du parti de Vladimir Poutine, Russie unie – et représente son pays lors de grandes cérémonies telles que l’ouverture des jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, en 2014. On trouve son effigie sur des cartes postales, des timbres-poste et même des boîtes d’allumettes… C’est une légende ­vivante, une icône qui a survécu au crash de l’Union soviétique et aux « années folles » de Boris ­Eltsine pour retrouver pleinement sa place de symbole national dans la Russie de Vladimir Poutine.

 

Malgré sa célébrité, malgré le fait que, tous les ans, la Russie célèbre en grande pompe à la fois son anniversaire (elle est née le 6 mars 1937) et celui du « vol de la Mouette », aucun ouvrage ne lui a été consacré à ce jour. En 1964, elle publie un court récit très romancé de sa vie (quelqu’un d’autre lui a visiblement tenu la plume), intitulé « L’Univers est un océan sans fin » et illustré par de nombreuses photos, plus offi­cielles les unes que les autres. Ce livre, épuisé, n’a jamais été réédité. En revanche, d’autres acteurs de la conquête soviétique du « cosmos » évoquent son nom dans leurs Mémoires, et certains documents classés secret défense ont été récemment rendus public. Cela permet de lever un coin du voile sur la manière dont son vol s’est vraiment déroulé, mais aussi sur la genèse de ce projet un peu fou (Valentina avait pour toute expérience aéronautique quelques sauts en parachute dans un club d’amateurs) et sur la façon dont le pouvoir soviétique, puis russe, en tira un bénéfice énorme en termes d’image.

 

Peu après son retour, Valentina Terechkova fit, sous les yeux des médias officiels, son « rapport » à Khrouchtchev lui-même. Au garde-à-vous, elle déclara que son vol s’était passé « sans ­encombre » et que tous les équipements de Vostok 6 avaient « fonctionné à merveille ». Tout porte à croire que ce fut le cas le premier jour. « Son lancement a été particulièrement réussi, son moral est excellent, ses réponses au Centre sont claires et nettes », note dans son journal le général deux étoiles Nikolaï ­Kamanine, commandant du Corps spécial des cosmonautes au sein de l’armée de l’air 1.

 

Les choses se gâtent le deuxième jour : les réponses de la cosmonaute deviennent « peu claires », « évasives ». Puis c’est le silence radio. Les contrôleurs du vol se rendent compte qu’elle s’est assoupie et sont obligés de faire sonner une alarme pour la réveiller. « Elle est fatiguée, mais elle ne veut pas le laisser paraître », poursuit Kamanine. Par la suite, il s’avérera que la jeune femme – elle avait 25 ans à l’époque – souffre terriblement du mal de l’air ; elle a une nausée à peine supportable (qu’elle mettra sur le compte de la nourriture en tube qu’on lui avait fournie) qui l’empêche d’effectuer les expériences en apesanteur qu’on lui a confiées. Elle doit aussi faire un exercice de pilotage manuel (au cas où le guidage automatique serait défaillant pour quitter son orbite). Elle échoue à deux ­reprises, provoquant un début de panique à Moscou.

 

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Ce n’est que le matin du troisième jour, et en suivant les instructions que Iouri Gagarine et Sergueï Korolev, le grand patron du programme spatial soviétique, lui donnent en personne qu’elle réussit enfin l’exercice. Korolev aurait alors eu cette phrase : « Je ne veux plus entendre parler de bonnes femmes dans l’espace ! » À en croire l’un de ses adjoints, l’ingénieur aéronautique Boris Tchertok, il passa même un ­sacré savon à Terechkova au cours d’un tête-à-tête dont elle sortit « les larmes aux yeux » 2.

 

Mais d’où est venue cette idée d’envoyer une « bonne femme » dans l’espace ? De là où on s’y ­attendait le moins : de l’état-­major de l’armée de l’air, selon ­Tchertok. Le général Kamanine avait accompagné Iouri Gagarine dans sa tournée mondiale à la suite de son vol réussi en 1961 et avait constaté que le public lui demandait sans cesse si le prochain vol ne serait pas effectué par une femme. Le haut gradé avait aussi suivi de près l’affaire Jerrie Cobb, cette aviatrice américaine qui, bien qu’ayant passé tous les tests pour participer à la mission Mercury 13, en fut écartée parce qu’elle était une femme. Pour lui, c’était une occasion en or de démontrer aux yeux du monde combien l’URSS était en avance en matière d’égalité des sexes. L’idée plut au Politburo et plus particulièrement à Khrouchtchev, qui, dit-on, aurait approuvé personnellement la candidature de Valentina parmi les cinq jeunes femmes retenues. Elle avait tout pour plaire : née dans un village de la région de Iaroslavl, au nord-est de Moscou, elle avait perdu son père lors de la guerre russo-­finlandaise, en 1939, et avait été élevée par sa mère. Très jeune, elle avait travaillé dans une usine textile et était devenue secrétaire de la section locale du Komsomol. Elle était célibataire et sans enfants. « Envoyer une femme dans l’espace, passe encore, mais une mère, jamais », aurait tranché Iouri Gagarine lui-même.

 

Son intégration dans ce milieu exclusivement masculin relève également de l’exploit. Tout d’abord extrêmement sceptiques, Korolev et ses adjoints la prirent néanmoins sous leur aile, non sans arrière-pensées : le père du programme spatial soviétique voulait en finir avec la mainmise des militaires sur les vols spatiaux et confier les missions à des ingénieurs civils, témoigne Tchertok. Il en était aussi arrivé à la conclusion que, pour voler dans l’espace, il n’y avait pas besoin d’être un pilote de chasse expérimenté. Que c’était à la portée de tout le monde, ou presque – et quoi de mieux pour illustrer sa thèse que d’envoyer une femme dans l’espace ? Il constitua par la suite toute une « unité féminine » mais sa mort prématurée, en 1966, mit fin à l’expérience.

 

Le régime sembla se contenter de l’exploit de Terechkova (il faudra attendre 1982 pour qu’une deuxième Soviétique aille dans l’espace). Elle ­aussi fit une tournée triomphale à l’étranger. En octobre 1963, elle se fait longuement applaudir avec Gagarine au siège des ­Nations Unies, à New York. Un autre heureux événement permet aux Soviétiques de prolonger le rêve : en novembre de la même année, Valia épouse Andrian Nikolaïev, le troisième cosmonaute à être allé dans l’espace. Leur mariage, qualifié de « cosmique » réunit le gratin moscovite de l’époque. L’animation est assurée par Khrouchtchev en personne. Sept mois plus tard naît le premier « bébé cosmique ». Les médecins redoutent de complications en raison de l’exposition des deux parents aux rayons cosmiques, mais la petite Elena (qui est aujourd’hui chirurgienne à Moscou) est en parfaite santé.

 

Selon de nombreux observateurs, ces années-là – entre Staline et Brejnev – furent peut-être les plus heureuses de l’URSS : « On se souvient tous du sourire de Gagarine, du charisme de Terech­kova. On les voit rire, s’amuser aux ­côtés d’un premier secrétaire hilare. On ne reverra plus des images pareilles », estime l’essayiste russe Piotr Vaïl 3. « Grâce à eux, nous avions ce ­sentiment unique d’être les premiers en tout. On ne l’a plus jamais eu », ­renchérit l’écrivain Viktor Goubarev, interrogé par la radio Svoboda.

 

Gagarine trouva la mort en 1968 dans le crash d’un chasseur ­Tu-15. Après cet accident, on ­interdit pendant plusieurs années à Valentina de prendre l’avion, malgré ses nombreuses fonctions officielles : présidente du Comité des femmes soviétiques, vice-présidente de la Fédération démocratique internationale des femmes (d’obédience communiste), membre du Présidium du Soviet suprême… Elle était trop précieuse.

 

En 2014, Terechkova a soutenu l’annexion de la Crimée (une immense promenade en bord de mer en construction porte son nom) et exprimé son inquiétude sur le sort de la population russe du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. En 2013, elle s’est ­enfin décidée à donner sa version des incidents survenus lors de son vol, expliquant qu’elle avait pris l’engagement solennel auprès de ­Sergueï Korolev de ne pas en parler. L’échec du pilotage manuel de la capsule, ce n’était pas de sa faute : quelqu’un avait mal branché les câbles. Pour le reste, la nourriture était vraiment immangeable et on avait oublié de mettre une brosse à dents dans sa trousse de toilette.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Notes

1. « Dans les coulisses de l’espace » (RTS, 2013).

2. « Des fusées et des hommes », 4 volumes parus entre 1994 et 1999, éditions Machinostroïénie.

3. « Les années 1960. Le monde de l’homo sovieticus », écrit avec Aleksandr Genis (ACT, 2013).

LE LIVRE
LE LIVRE

Vselennaïa – Otkrytyï Okean de Valentina Terechkova, Pravda, 1964

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