Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour financer notre numéro 100 exceptionnel !

Vertige de l’inceste

Une Américaine violée par son père pendant toute son enfance livre son témoignage. Troublant.

Un auteur anonyme, l’inceste comme thème central, une publication initiale par Farrar, Straus & Giroux, éditeur de T. S. Eliot et de Jonathan Franzen, et une traduction dans de nombreuses langues : Jours d’inceste rassemble tous les ingrédients de l’événement littéraire. Mais face à l’autobiographie de cette Américaine violée par son père de ses 3 ans à ses 21 ans, la presse anglophone, première à la découvrir cet été, est divisée. Certains critiques ont d’ailleurs préféré botter en touche. Le quotidien canadien The Globe and Mail, par la voix de Zosia Bielski, se concentre sur l’inceste en tant que phénomène de société. Au Royaume-Uni, Sarah Young, dans The Independent, s’attarde sur l’anonymat de l’auteure. Son témoignage (véridique ou non) dérange. Et il ne peut en être autrement. La « prose solide » de Jours d’inceste, selon Lisa Schwarzbaum d
u magazine Newsweek, le différencie de la plupart des chroniques d’enfants violés. Ses descriptions graphiques d’abus sexuels et de tortures aussi. « Mais l’utilisation d’un langage pornographique dans les scènes de viol, y compris les scènes de viol d’enfant, est légèrement moins choquante que le fait que personne n’ait jamais tiré l’auteure de cette situation », rappelle Rich Smith dans l’hebdomadaire américain The Stranger. Au fil des pages, le lecteur n’attend qu’une chose : qu’un adulte ouvre les yeux et sauve cette fillette. Mais il est aussi troublé par les émotions ambivalentes qu’elle révèle à l’âge adulte. « Je voulais qu’il me trouve sexy. Et je voulais sauvagement mutiler son corps et le jeter aux chiens », écrit-elle à propos de son père et violeur. L’auteure décrit la « pure douleur » provoquée par leurs rapports, la honte aussi. Elle explique aussi avoir parfois délibérément séduit son bourreau. « Elle en vient à considérer le sexe comme un superpouvoir, le seul moyen de se protéger de ceux qui voudraient lui faire du mal », souligne Dwight Garner dans The New York Times. « Je n’avais pas peur des pirates de l’air comme ma mère, écrit-elle, parce que, dans ma tête, je n’aurais qu’à coucher avec eux et ils arrêteraient de détourner l’avion. » L’expérience du plaisir semble être devenue pour elle une ­façon de survivre, si bien qu’elle avoue aussi être excitée par l’écriture des scènes de sexe avec son père et par son dernier petit ami qui recrée les tortures de son enfance. Garner remarque d’ailleurs qu’elle « donne l’impression de chercher à émoustiller le lecteur ». Ce dernier se retrouve témoin et voyeur. Mais, contrairement à la fillette dont il découvre l’histoire, n’était-il pas consentant en ouvrant ce livre ?
LE LIVRE
LE LIVRE

Jours d’inceste de Anonyme, Payot, 2017

SUR LE MÊME THÈME

En librairie L'affaire Florence Cassez, mauvais polar mexicain
En librairie Le revenu universel contre la marchandisation de la société
En librairie Le modèle végétal

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.