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Ce que veut l’océan

Il nage en direction du large en sentant augmenter le remous des vagues, et la surface de l’eau moutonne de plus en plus à mesure qu’il approche du milieu de la baie. Sa combinaison en caoutchouc atténue sa frayeur de l’océan mais elle est là et s’accroît à mesure qu’il y pense.

Certains jours d’hiver ont l’air d’être d’été et ce lundi de début septembre est l’un d’eux. Beaucoup de linge sèche sur les fils, et les matelas prennent le soleil sur les pelouses et les vérandas. Qui le peut prend le soleil sur la plage. Des responsables politiques des deux partis qui vont se disputer les élections ont commencé de bonne heure leurs démarches pour acheter des votes en distribuant des sacs de ciment et en effaçant les contraventions des motocyclistes. Des enfants défavorisés reçoivent gratuitement des cours de surf et sucent des oranges au bord de la plage le matin. Il enfile sa combinaison en caoutchouc, lâche la chienne, et descend par les rochers jusqu’à la mer. Dès les premières brasses, l’eau glacée s’infiltre par l’encolure et la fermeture Éclair le long des côtes et sur le ventre, mais en quelques secondes il est réchauffé par la température de son propre corps et la combinaison trempée devient confortable et protectrice. Quand il reprend sa respiration, en sortant la tête du côté gauche, il arrive à voir la chienne boitiller sur le sable pour le suivre tandis qu’il avance au milieu des barques de pêche. Il ne sait trop comment elle y arrive mais elle y arrive. Dans la grand-rue, un handicapé mental stimulé par un moniteur court lentement, la torche de la Semaine olympique au bout du bras, devant un convoi formé par un minibus de l’APE occupé par les autres handicapés mentaux qui font partie de la course de relais et par deux fourgons de police dont les sirènes clignotent en direction de Paulo Lopes où la flamme changera de main. Sur la plage de Rosa, Bonobo reçoit le coup de téléphone d’une amie qui vient de passer par de sérieuses difficultés et qui désire avant toute chose s’entretenir avec lui le plus rapidement possible, pour qu’il la rassure. Dans sa maison de Ferraz, une habitante de Garopaba parle sur Internet avec son fils de treize ans qui vit avec son père en Espagne et qui ne vient la voir que durant l’été. Un jardinier trébuche sur le cadavre d’un chien qui est mort de froid il y a deux jours sur la plate-bande devant une maison d’été de la rue des Flamboyants. Dans la communauté isolée qui vit sur les mornes d’Encantada en respectant le calendrier maya, une jeune fille originaire de Minas Gerais pleure à cause de son mal de dents, et sans cesser de penser à la façon dont se poursuivra sa vie si le monde ne prend pas fin en décembre 2012 comme prévu. Il nage en direction du large en sentant augmenter le remous des vagues, et la surface de l’eau moutonne de plus en plus à mesure qu’il approche du milieu de la baie. Sa combinaison en caoutchouc atténue sa frayeur de l’océan mais elle est là et s’accroît à mesure qu’il y pense. Il a la sensation que l’océan veut quelque chose de lui mais il ne parvient pas à imaginer ce que pourrait être cette chose. C’est comme s’il s’agissait d’une information qu’il a oubliée. L’océan l’interroge et semble toujours prêt à perdre patience mais il sort de l’eau avant une attaque furieuse. Au dispensaire, le planton recoud le visage d’un surfeur beau gosse qui s’est blessé avec sa planche sur les rochers de Ferrugem, en essayant de faire le maximum pour que les points de suture préservent autant que possible son apparence pendant que son amoureuse filme les opérations sur son portable. Un groupe de jeunes amies s’échangent des astuces à propos de loterie, de pharmacies et de magasins de vêtements tout en réglant par sms les derniers détails d’une petite fête secrète avec champagne et vibromasseurs ce soir-là. Un serpent corail passe sur le pied d’un petit trafiquant en train de fumer du cannabis sur la colline de Siriú sans qu’il s’en aperçoive. Un pyromane qui s’est vu appréhender et confisquer sa voiture parce qu’il conduit sans permis décide de mettre le feu partout dans toute la ville. Au collège municipal, un adolescent cherche à parler à nouveau avec la gamine avec laquelle il a perdu sa virginité la nuit dernière au bal du Club de Campinas, mais il n’est pas certain de son nom. Le patron d’un des petits bars à la sortie de la ville fait ses comptes du week-end et appelle sa femme pour lui dire que le buffet de pizzas de la veille a été rentable pour le premier hiver en trois ans. Dans les magasins d’un petit centre commercial, un designer fignole le logo d’une boutique de survêtements de surf, une avocate inonde un paquet de cigarettes sous le robinet du lavabo puis le jette à la poubelle, et un professeur de pilates suspend un élève la tête en bas contre le mur en utilisant des ceintures et des crochets. Il nageait depuis déjà quelques minutes sans regarder devant lui lorsqu’il sent quelque chose d’étrange. Il relève la tête et tombe nez à nez avec ce qu’il croit être un rocher mais qui se révèle être la masse noire pleine de verrues d’une baleine franche en train de plonger à quelque vingt à trente mètres de distance. Sa première réaction est de revenir en arrière, épouvanté, mais il se calme petit à petit en observant l’animal immobile. Ce doit être une des dernières baleines de la saison et elle est incroyablement proche de la plage, longue d’environ soixante-dix à quatre-vingts mètres. Il aperçoit la chienne, les pattes dans le sable, qui semble un petit point bleu, et une poignée d’humains qui admirent le cétacé depuis la plage. La baleine expire un jet et il frissonne. Très vite ensuite apparaît un autre jet plus petit et plus crissant et il se rend compte qu’il y a un petit près de la mère du côté opposé par rapport à lui, et à présent hors de vue. La baleine n’a pas l’air perturbée et il est impossible de savoir si elle le surveille. Son énormité est intimidante mais elle transmet une impression de calme et de complicité. Le dos émerge et il est submergé par le reflet bleu du ciel au gré des vagues, tandis que les nageoires de la baleine balancent hors de l’eau. Il lui passe par la tête qu’elle est en train d’allaiter son petit qui vient probablement de naître. Quand il se décide à sortir de l’eau, la chienne se précipite contre les vagues rasant la plage et elle vient à sa rencontre. Il joue un peu sur le sable avec elle et, brusquement, tous les gens autour de lui poussent un soupir d’admiration. La baleine se met à donner des coups de queue dans l’eau. Une adolescente s’arrête et dit que la baleine est heureuse à cause de son petit. À chaque plongeon, elle expire des montagnes d’eau et produit une secousse agréable. La baleine au loin commence à s’en aller et il rentre chez lui en marchant de même, lentement, avec la chienne dans son sillage. Elle arrive à parcourir de grandes distances mais elle a encore des difficultés à courir. Il aperçoit une colonne de fumée, puis une autre, des deux côtés de la ville. La fumée est trop importante pour que ce soit seulement des ordures qu’on brûle sur des terrains en friche. Un homme surfe seul sur les vagues qui s’écrasent contre le fond rocheux au sud. La mer est calme et les vagues sont plates. Il n’y a plus personne sur la plage, et soudain une sensation de solitude s’empare de lui dans un mélange d’extase et de terreur. C’est un jour d’hiver qui ressemble à un jour d’été. Il remue les doigts dans l’eau glacée assis sur sa planche, et il imagine que le monde n’existe pas de l’autre côté des collines. Une mouette sort du néant, décrivant des cercles au-dessus de sa tête. L’oiseau est entièrement blanc et il songe que ce n’est peut-être pas une mouette. Il ne saurait le dire. Les cercles sont de plus en plus étroits, et le surfeur comprend soudain qu’il doit immédiatement sortir de l’eau. Il décelait déjà une série de variations très subtiles dans la mer, de phénomènes invisibles et difficiles à décrire. Le fond rocheux commence à bouillonner. Il rame de toutes ses forces vers la baie, électrisé par la peur, en regardant un point fixe dans le sable. Alors qu’il est déjà en train de courir, de l’eau jusqu’aux genoux, il regarde finalement derrière lui et voit des vagues gigantesques s’écraser sur le fond rocheux, des vagues qui, en peu de temps, se dit-il, l’auraient noyé.

Il passe son après-midi de travail à la piscine en réfléchissant à ce qu’il va dire à Panela, et, quand le moment arrive, il dit juste qu’il désire quitter son emploi, si possible seulement pour un certain temps.
Panela ne veut pas accepter.
Tu veux une augmentation ?

 

Ce texte est un extrait de La Barbe ensanglantée, de Daniel Galera. Il a été traduit du portugais (Brésil) par Maryvonne Lapouge-Pettorelli. © Daniel Galera, 2012. © Éditions Gallimard, 2015, pour la traduction française

LE LIVRE
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La Barbe ensanglantée de Ce que veut l’océan, Gallimard

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