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Dans la tête des poulpes

Les octopodes sont un accident de l’évolution. Dotés d’un cerveau disproportionné, ils savent imaginer des stratégies et même faire des farces. Ont-ils pour autant une conscience ?

L’évolution réserve des surprises. Prenez le cas du poulpe et de ses cousins céphalopodes (seiches, nautiles, calamars) : ils se sont séparés de notre branche à nous, celle des vertébrés, il y a au moins 600 millions d’années (notre ancêtre commun était sans doute un petit ver plat du fond des océans). Or cette lignée a elle aussi développé un cerveau, avec neurones et ­synapses. Mais ce cerveau-là n’a pas grand-chose à voir avec le nôtre. Il n’est pas concentré dans la tête mais distribué dans tout le corps, y compris dans les tentacules, qui du coup possèdent une véritable autonomie intellectuelle. Cet étrange cerveau est néanmoins très performant. Les poulpes savent déjouer des pièges, ­résoudre des problèmes, imaginer des stratégies, dévisser et revisser des objets. Ils font des farces, en aspergeant depuis leur aquarium, avec leur ­siphon, les personnes qui ne leur ­reviennent pas, voire provoquent des courts-circuits en dirigeant leur jet sur des ampoules électriques qui les dérangent.
Pour Peter Godfrey-Smith, un philosophe des sciences passionné de plongée, « le poulpe représente une fascinante étude de cas par ce qu’il nous apprend de l’intelligence des animaux, la nôtre comprise », résume Philip Hoare dans The Guardian. Le cerveau des poulpes soulève en effet bien des questions. Notamment celle-ci : pourquoi l’évo­lution a-t-elle pourvu d’un organe si élaboré, et si consommateur d’énergie, un animal qui s’en sert si peu et vit si peu de temps ? L’existence du poulpe ne dure en effet pas plus de deux ans, après quoi l’animal part littéralement en morceaux (les calamars et les seiches s’en sortent un peu mieux). Il pourrait en fait s’agir d’un « accident de l’évolution ».
Autre question, carrément méta­physique : le poulpe a-t-il une conscience ? Il dispose certes de tous les ingrédients nécessaires, y compris la mémoire. Mais les relations entre corps et cerveau sont chez lui complètement inédites. Chez nous autres vertébrés, le corps fournit les informations sensorielles, puis le cerveau les décrypte et les exploite. Rien de tel pour le poulpe : son corps n’est qu’un amas gélatineux, un corps désincarné qui fait office de cerveau mobile. Le poulpe se caractérise à la fois par un déficit corporel et par un « surplus mental ». Dans ces conditions, comment interprète-t-il son environnement ? Peut-il se penser comme poulpe ? « Il faut tenter par tous les moyens ­possibles d’appréhender l’aube de la conscience afin de ne pas ­percevoir celle-ci comme l’irrup­tion d’une nature nouvelle inexistante jusqu’alors », postulait à la fin du XIXe siècle le psychologue William James. Le poulpe est un témoin inappréciable de cette « aube de la conscience ».

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Prince des profondeurs. L’intelligence exceptionnelle des poulpes de Peter Godfrey-Smith, Flammarion, 2018

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