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De la division Charlemagne au djihad

Le profil des jeunes Français qui partent combattre en Syrie ou en Irak rappelle étrangement celui des engagés volontaires dans la division SS Charlemagne.

La vidéo de l’État islamique montrant l’exécution de dix-huit soldats syriens et de l’humanitaire américain Peter Kassig a choqué le monde pour les raisons habituelles, plus une : les militants ne portaient pas de masque. Deux des hommes apparaissant sur cette vidéo, Michael Dos Santos et Maxime Hauchard, sont des citoyens français. Le fait qu’ils ne soient pas masqués a permis aux Français de mettre des visages sur deux de leurs compatriotes parmi les mille et quelques dont on pense qu’ils ont succombé à l’attraction de l’État islamique et à sa terrifiante vision du monde. Des visages distincts qui ont brouillé la figure type du militant islamiste français : celui d’un homme jeune au profil socio-économique et psychologique bien défini, descendant d’immigrés d’Afrique du Nord, qui n’appartient plus au monde de ses parents mais ne fait pas encore partie de la société nouvelle où il vit. Élevées dans les banlieues délabrées du pays, parquées dans des écoles détériorées, récipiendaires de diplômes sans valeur, soupçonnées de n’être pas des plus françaises en raison de leur nom et de la couleur de leur peau, les personnes correspondant à ce profil peuvent être attirées par un mouvement qui leur promet non seulement d’appartenir à une communauté, mais aussi d’avoir un but dans la vie.

Les choses sont plus compliquées à présent. Dos Santos et Hauchard sont issus de milieux relativement stables, bourgeois et, surtout, non musulmans. Ils étaient appréciés dans leur milieu et ne s’étaient que récemment convertis à l’islam. Comme l’a conclu David Thomson, un journaliste de radio français qui a suivi de près l’évolution des militants radicaux « de souche », ces recrues « étaient parfaitement insérées dans la vie active avant leur départ » pour la Syrie et pour l’Irak.

Familles et amis furent déconcertés. Ainsi que le déclara, abasourdi, le maire de Bosc-Roger-en-­Roumois, ce village de l’Eure où a grandi Hauchard : « Maxime n’a jamais été un rebelle. » Pourtant, les historiens français auront l’impression d’un certain déjà-vu. Il y a soixante-dix ans, l’Allemagne nazie créait la tristement célèbre 33e Waffen-Grenadier-Division de la SS Charlemagne. Commandée par des généraux allemands, cette division connue sous le nom de Charlemagne était formée de quelque huit mille volontaires français. Les engagés furent entraînés en Allemagne et combattirent sur le front de l’Est aux côtés des Allemands, alors que ceux-ci reculaient peu à peu devant l’inexorable progression de l’armée russe.

Il y a loin, sur le plan de la géographie, des ruines de Berlin, dans lesquelles les soldats encore vivants de la division Charlemagne ont livré leur dernier combat, aux déserts d’Irak, où les recrues françaises de l’État islamique sèment maintenant la terreur. Mais la ­distance idéologique et psychologique est loin d’être si grande. Les volontaires de l’époque étaient, comme ceux d’aujourd’hui, tous jeunes et, par conséquent, impressionnables et impétueux. Dans les deux cas, une multitude de milieux socio-économiques sont représentés : des pauvres et des ouvriers, des bourgeois et des personnes instruites. Le fait d’être un produit de l’école républicaine française n’immunisait pas contre l’attrait de ces mouvements, pas plus hier qu’aujourd’hui. Premièrement, les succès militaires de l’armée allemande ont, si l’on se réfère à la monographie de Philippe Carrard Nous avons combattu pour Hitler, marqué les esprits des jeunes hommes. Comme le dit un vétéran de la Division, « l’Allemagne était triomphante ! Où qu’elles aillent, ses armées étaient victorieuses ». Il se peut que les victoires éclairs de l’État islamique dans le nord de la Syrie et de l’Irak aient eu un effet semblable sur les enrôlés français, qui s’accrochent peut-être à ce qu’ils voient comme l’inéluctable ascension de ce mouvement. Ensuite, les vidéos de recrutement de l’État islamique partagent certains éléments de graphisme avec les images de propagande placardées à travers la France occupée. Celles-ci donnaient à voir de jeunes hommes aux traits aryens et à la détermination inébranlable, incarnation d’un idéal masculin qui transcendait les frontières nationales. Dans les vidéos, les uniformes des combattants ainsi que leurs barbes offrent à leur public cible un autre puissant idéal masculin.

En outre, les motivations de 2014 reflètent certainement celles qui animaient les cœurs et les esprits des jeunes Français en 1944. Peut-être une soif d’aventure et de ­pouvoir, ainsi que des élans plus sombres et nihilistes. Et il y a autre chose encore : une vision du monde manichéenne, totalitaire, exterminatoire, dont la simplicité frappe les esprits impatients de rejoindre une force qui change le monde. Qu’il s’agisse d’établir un nouveau califat sunnite ou un nouvel ordre européen, la promesse millénariste reste la même. Les membres de la division Charlemagne trouvaient du réconfort dans le mépris qu’avaient la plupart de ceux qu’ils laissaient derrière eux pour leur choix – un autre signe distinctif des vrais croyants. De même, une vidéo de recrutement en français de l’État islamique met en garde : « On dira que tu as été endoctriné et tu seras méprisé. »

Les combattants de la division Charlemagne se voyaient comme des croisés contre le communisme. Un engagé volontaire écrivit à sa famille : « Je pars pour la Russie combattre l’ennemi de toutes les civilisations : le bolchevisme. » Remplacez « Russie » par « Syrie » et « bolchevisme » par « libéralisme » et vous pourriez bien vous retrouver nez à nez avec Hauchard.

Tracer ainsi des parallèles entre le passé de la France et son présent est plus qu’un simple jeu de société. Cela permet de tirer des leçons qui sont à la fois réconfortantes et de nature à faire réfléchir. D’une génération à l’autre, il y aura toujours des individus sensibles aux sirènes des mouvements millénaristes qui offrent un but dans la vie, ainsi que les armes et le langage pour le poursuivre. Et, exactement comme les historiens d’aujourd’hui soulignent, à raison, le pourcentage extrêmement faible des Français qui ont rejoint les rangs de la division Charlemagne, leurs futurs confrères feront à n’en pas douter de même à propos du contingent français de l’État islamique.

Ces parallèles devraient rappeler à la France, dont la vaste communauté musulmane sert déjà injustement de paratonnerre à de nombreux mécontentements et de nombreuses déceptions, que l’islam n’est pas plus responsable des recrues de l’État islamique que ne l’était l’anticommunisme des hommes qui se rallièrent aux couleurs de la division Charlemagne il y a soixante-dix ans.

 

Cet article est paru dans le Los Angeles Times le 4 décembre 2014. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

LE LIVRE
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Nous avons combattu pour Hitler de De la division Charlemagne au djihad, Armand Colin

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