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Deux Todorov en un

Un recueil posthume rassemble plusieurs textes remarquables du grand historien des idées.

Aux deux tiers de son dernier livre, Tzvetan Todorov donne une défi­nition de l’essai : un « texte de connaissance et de réflexion qui n’oublie pas pour autant qu’il est littérature ». Cette description lui est inspirée par un texte de Kundera, mais elle s’appliquerait aussi à merveille à ses propres travaux. Lire et vivre rassemble une quarantaine d’articles, d’interventions et de contributions diverses (dont sept parus initialement dans Books), rédigés entre 1988 et 2016. Todorov en a dicté l’ordonnancement à ses enfants, sur son lit d’hôpital, juste avant son décès en février 2017. Un recueil d’écrits de circonstance court toujours le risque de n’être qu’une juxtaposition arbitraire de textes prématurément vieillis. Rien de tel avec Lire et vivre. L’ouvrage offre, au contraire, un ultime feu d’artifice de l’esprit
. Comme le rappelle André Comte-Sponville dans une préface vibrante, il y a eu deux Todorov : « Todorov I », le brillant théoricien de la littérature, et « Todorov II », qui s’intéressait « de moins en moins aux structures et aux signes, de plus en plus aux individus et au sens ». Lire et vivre réunit les deux ; on y retrouve une grande partie des thèmes qui obsédaient Todorov ces dernières années : la guerre (qui peut être nécessaire mais n’est jamais juste), le mal (qu’il est dangereux de croire toujours extérieur à nous), le rôle et les dévoiements de la mémoire, la grandeur des Lumières (qui, pour la première fois, ont conçu la pluralité). Mais, à la faveur d’un article sur Romain Gary, nous voilà aussi violemment ramenés à cette vérité aujourd’hui un peu oubliée : Todorov reste l’un des plus grands critiques du XXe siècle. Il nous démontre, par l’exemple, que l’essai est un genre littéraire à part entière : lui dont le français n’était pas la langue maternelle écrit merveilleusement bien, sans jamais se payer de mots. Son style parvient à embrasser la complexité du réel sans renoncer à la clarté, ni à l’émotion. L’un des textes les plus bouleversants arrive à la fin de l’ouvrage. Il est consacré au grand linguiste Émile Benveniste. Todorov l’a connu, et il en dresse un portrait presque tragique : mort prématurément et diminué, Benveniste offre l’exemple d’une vie qui ne fut pas totalement accomplie. Pour beaucoup d’intellectuels, se revendiquer de la nuance et de la voie moyenne est une façon de ne pas penser. Chez Todorov, la nuance n’a rien d’une paresseuse démission, elle est une forme d’intransigeance qui, loin d’affa­dir, stimule et féconde.
LE LIVRE
LE LIVRE

Tzvetan Todorov, Devoirs et délices. Une vie de passeur de Tzvetan Todorov, Seuil, 2002

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