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Fin de partie pour les « mondialistes » ?

Le mouvement des Gilets jaunes suscite l’enthousiasme d’un ultraconservateur américain, qui y voit une épine plantée en profondeur dans la chair de la mondialisation libérale.

En 2018, les Gilets jaunes n’ont pas seulement mis à mal les Champs-Élysées et l’assise politique d’Emmanuel Macron. Ils ont aussi porté un coup à la mondialisation, se ­réjouit un enseignant et conférencier américain ultraconservateur, Stephen R. Turley. Ce mouvement, dans lequel il voit un authentique soulèvement populaire, pourrait annoncer la fin de la mondialisation actuelle, vouée au même sort que ses versions précédentes, « babylonienne, persane, grecque, romaine, byzantine, des Lumières, coloniale ». Et réfuter par la même occasion la thèse de la « fin de l’histoire » hâtivement annoncée par Francis Fuku­yama, c’est-à-dire le triomphe de la ­démocratie libérale.

 

Car le mouvement des Gilets jaunes se caractérise, d’après Stephen R. Turley, par le rejet de la démocratie sous sa forme « pragmatique », c’est-à-dire néolibérale et mondialisée, au profit d’une « retraditionalisation », c’est-à-dire une remise en selle du nationalisme et des valeurs religieuses (il note avec délectation la présence sur le plastron des Gilets jaunes d’emblèmes du symbolisme chrétien, notamment de slogans tels que « Deus Vult [« Dieu le veut »], ­célèbre cri de ralliement des croisés »).

 

Il est clair que l’heure est propice. Les droites nationales ­populistes ont fait un retour en force en ­Europe, tandis que « près de trente démocraties libérales ont disparu de la planète entre 2000 et 2015 – sans même compter la Turquie sous la présidence de Recep Tayyip Erdoğan ».

 

Mais pourquoi est-ce à nouveau la rue française qui se mêle d’ébranler l’ordre présent du monde en s’en prenant à la sacro-sainte mondialisation ? Celle-ci serait-­elle en France plus injuste qu’ailleurs, moins bien ­gérée ? Derrière ses revendications hétéroclites, le mouvement des Gilets jaunes se veut l’expression d’antagonismes très profonds – France des élites contre celle de la périphérie, béné­ficiaires contre laissés-pour-compte de la mondialisation, monde urbain contre monde rural… Mais ailleurs, jusqu’en ­Israël, voire plus loin, un mécon­tentement similaire s’exprime sous des étiquettes différentes. Et, aux États-Unis mêmes, les victimes de la mondialisation sont légion, car, comme l’a écrit Joseph Stiglitz, « l’accent y a trop été mis sur les intérêts des entreprises, les gains potentiels de la mondialisation ont été surestimés, et l’impact sur la croissance des inégalités sous-estimé » 1.

 

Autre explication : les gens sont en France plus qu’ailleurs « unanimement convaincus de l’incapacité des représentants politiques et économiques de l’ordre mondialiste à trouver des solutions à leurs difficultés économiques et culturelles ». De fait, « le mouvement des Gilets jaunes ne se réclame pas d’un parti », constate la journaliste et historienne Anne Applebaum dans The Washington Post : « Ses membres ne se sont pas rencontrés dans des organisations de la vie réelle mais sur Internet, grâce aux réseaux ­sociaux et aux pétitions en ligne, qui peuvent faire émerger des groupes et des identités nouvelles du jour au lendemain. »

 

Turley souligne lui aussi l’opposition farouche des Gilets jaunes à toute forme de récupération par quelque parti que ce soit – à l’exception du Rassemblement national, ajoute-t-il, tout à son obsession du retour en grâce de la droite nationaliste. Le facteur déclenchant ? Emmanuel Macron lui-même, ce symbole vivant du mondialisme dont il incarnerait personnellement tous les attraits et tous les errements. S’attachant exclusivement aux ­seconds, ­Turley souligne dans son ouvrage combien le locataire de l’Élysée lui semble hermétique aux émois de ceux qui ont enfilé un gilet jaune, « une tenue en laquelle tout le monde reconnaît un signal de détresse ». Non seulement il n’a pas su « mesurer l’ampleur du mouvement tectonique en cours depuis plusieurs années », mais « il a jugé, comme tant de ses semblables, que les problèmes sociétaux ne peuvent se résoudre que par des mesures économiques ».

 

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L’originalité du phénomène réside pourtant moins dans son socle idéologique que dans son mode d’expression : reven­dications disparates voire contradictoires, manifestations accompagnées de violences et de dégradations. Beaucoup de commentateurs y voient la conséquence directe de la Constitution de 1958. « En centralisant à l’excès le pouvoir à l’Élysée, juge le journaliste Adam Gopnik dans The New Yorker, la Ve République a fait en sorte qu’on ne peut pas en France influer sur la vie poli­tique autrement qu’en descendant dans la rue ».

 

Rares sont les commentateurs étrangers à s’intéresser ­d’aussi près à cette lutte qui semble aujourd’hui s’étioler. Stephen R. Turley, qui est aussi théologien, musicologue et youtubeur (244 000 personnes sont abonnées à sa chaîne), annonçait en janvier sur son site, Turley Talks, que le mouvement des Gilets jaunes entrait dans sa 60e semaine, et que, malgré sa dissolution dans des revendications plus franco-françaises, on brandissait toujours sur les ronds-points le flambeau du « national-populisme ». Pourquoi perdre espoir en la rue française, qui ne déçoit jamais ? « Les revendications abso­lument incessantes [des ­Gilets jaunes] sont en effet presque impossibles à satisfaire dans le cadre des structures mondialistes existantes et des élites qui les représentent », assure, impavide, celui que ses fans appellent Steve.

Notes

1. Peuple, pouvoir et profits. Le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale, traduit de l’anglais par Paul Chemla, Les Liens qui libèrent, 2019.

LE LIVRE
LE LIVRE

Uprising: How the Yellow Vest Protests are Changing France and Overturning the World Order de Stephen R. Turley, publié à compte d’auteur, 2019

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