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Georges Perec, du jeu au je

L’auteur de La Vie mode d’emploi s’imposait dans ses textes des contraintes aussi rigoureuses que ludiques. Autant de ruses pour dissimuler sa quête ou en travestir le véritable objet.

Georges Perec, ­décédé en 1982, est le plus moderne des romanciers français. N’est-il pas le grand promoteur du roman à contraintes, où l’écrivain emprisonne volontairement son élan créateur dans une camisole de règles, un « cahier des charges » parcimonieusement divulgué ? Une technique à vrai dire aussi vieille que la littérature – la poésie du moins. Voir par exemple la sextine, la « reprise dans un ordre différent des mots rimes de la première des six strophes du poème » 1, inventée au XIIe siècle par le troubadour ­Arnaut Daniel puis utilisée plus tard par Dante, Pétrarque, Camões et Pound, parmi d’autres.

 

Perec était le « pur produit » de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo), qui réunissait mathé­maticiens et littérateurs dans « la recherche de formes, de structures nouvelles qui pourraient être utilisées par les écrivains de la façon qu’il leur plaira ». Après le décès de Raymond Queneau, le fondateur de l’Oulipo, Perec en devient le porte-flambeau.

 

Perec a passé sa (courte) vie d’écrivain à s’inventer des contraintes de plus en plus élaborées, fondées sur des règles mathématiques mais aussi rhétoriques, lexicales, orthographiques, sémantiques, linguistiques, taxinomiques, biographiques, topologiques ou typo­graphiques 2. L’Oulipo et ses membres mathématiciens l’équipaient en outils mathématiques ; sa prodigieuse inventivité, sa culture littéraire (essentiellement autodidacte) et son expérience de documentaliste au CNRS ­faisaient le reste.

 

Impossible de ne pas citer ses deux procédés rhétoriques les plus emblématiques : le palindrome (mot ou texte qui se lit indifféremment de gauche à droite et de droite à gauche), dont Perec détient le record français avec son « grand palindrome » de 5 566 lettres et 1 247 mots (lequel fait pourtant piètre figure à côté d’un palindrome en finnois de presque 50 000 lettres) ; et le lipogramme (exclusion d’une ou de plusieurs lettres), figure de style dans laquelle il s’illustre avec La Disparition, un roman de près de 300 pages où ne figure jamais la voyelle « e », puis avec Les Revenentes, d’où sont bannies cette fois toutes les voyelles sauf le « e ». Pour tout simplifier (ce qui n’est évidemment pas le but) Perec s’attribue le droit de déroger à ses propres contraintes en les assouplissant (« sous-contraintes »), en les durcissant (« sur-contraintes ») ou en les démultipliant (« méta-­contraintes »).

 

Il ne dédaigne pas pour autant des procédés plus rudimentaires comme la répétition, l’énumération, l’accumulation – ces formes sonores qui deviennent vite poésie – ou l’insertion de son récit dans un cadre spatio-temporel très strict (dans Espèces d’espaces, de la page en face de lui à l’Univers en passant par son lit, sa chambre, son appartement, son immeuble, sa rue…).

 

Ces efforts – ces exploits – destinés d’abord au roman, il les étend vite aux pièces radiophoniques, au cinéma, à la poésie – réceptacle naturel de son singulier talent –, sans oublier les mots croisés, l’activité littéraire peut-être la plus intrinsèquement ­perecquienne, et la traduction, autre forme essentielle de production littéraire sous contrainte.

 

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Les sujets traités couvrent pour leur part tout le champ des acti­vités humaines ordinaires, voire « infra-ordinaires », de la consommation (Les Choses) à l’habitation (Espèces d’espaces) en passant par la cuisine (81 fiches cuisine à l’usage des débutants), les lunettes (Considérations sur les lunettes), l’art et la manière de ranger les livres, les jeux, les vacances…

 

Et le lecteur ? Perec requiert-il de lui autant d’efforts masochistes qu’il en a déployés lui-même ? En réalité, le lecteur est le principal bénéficiaire de cette créativité multiple. Les contraintes transforment la dégustation des œuvres perecquiennes en jeu de piste, ou en jeu tout court dont il faut décrypter la règle. L’adepte acharné de jeux de société qu’était Perec s’y entend pour faire de ses créations une source de récréa­tion, afin d’intriguer autant que d’épater le lecteur. Par exemple, à la publication de La Disparition chez Denoël, l’absence du « e » dans l’ensemble du texte n’avait pas été signa­lée ; lecteurs (et critiques) ne l’ont pas remarquée non plus. Pourtant, Perec avait semé des ­indices, à commencer par le grand « e » rouge sur la couverture, les indi­cations de cruciverbiste, les allu­sions ; il avait aussi déformé des expressions usuelles pour contourner le problème – « à malin, malin et demi » devenant ainsi « à malin, malin un quart ».

 

Ces contraintes ludiques sont aussi bénéfiques au lecteur en ce qu’elles servent – c’est leur but revendiqué – à stimuler l’imagination de Perec, déficiente selon lui, et lui permettre de « travailler la matière romanesque pour la rendre proliférante », de transformer le roman en « une véritable machine à raconter des histoires ». « La contrainte […], en bornant l’imaginaire, fait paradoxalement prendre conscience à l’écrivain de l’étendue de sa liberté, d’où son efficacité en matière de production du texte. Le texte jaillit, ici et maintenant, poussé par une nécessité externe qui permet de lutter contre les vents internes qui pourraient se montrer contraires » explique l’oulipien Paul Fournel, autre adepte du procédé 3.

 

On pourrait plus trivialement comparer la contrainte à la résis­tance que rencontre le projectile dans le tube d’une sarbacane, et qui booste sa propulsion. La preuve par le grand œuvre de Georges Perec, autrement dit La Vie mode d’emploi, un feu d’artifice d’histoires (une centaine) mais aussi de contraintes. Un roman en forme de puzzle, dont le plan suit celui d’un ­immeuble (une pièce par chapitre) dans lequel le lecteur circule dans un ordre lui-même dérivé d’un problème d’échecs, la « poly­graphie du cavalier » (comment ne passer qu’une seule fois par chaque case ?), lui-même régi par un tableau de type « bi-carré latin orthogonal d’ordre 10 ». Le prix Médicis 1978 a salué non seulement l’exploit mais son résul­tat narratif. Ce qui montre que toutes les muses grecques peuvent se retrouver dans cette œuvre et que, en déconstruisant le roman moderne, Perec a réussi à remettre en selle, comme il le souhaitait, le « vrai » roman à la façon du XIXe siècle.

 

Chez Perec, ludique ne veut pourtant pas dire futile, et ses exploits de virtuose cachent aussi un dessein métaphysique. La règle qui régit les jeux dans lesquels il entraîne son lecteur est « une règle du “je” ». Calembours, trucages, jeux de mots, substitutions ou disparitions de lettres sont autant de ruses que Perec emploie pour dissimuler sa quête ou en travestir le véritable objet, qui est de sonder le trou béant qu’une « disparition » fondatrice a laissé au centre de sa propre biographie : celle de sa mère au coin de la rue Vilin, dans le 20e arron­dissement de Paris, une triste nuit de 1943.

 

Perec aura passé sa courte vie à tourner, année après année, en cercles concentriques de plus en plus serrés, autour d’une énigme qui débute d’ailleurs dans le champ lexical avec son propre nom : Perec, Peretz, Peres ou Peretzes ? Caractères hébreux, cyrilliques ou latins ? Autobiographie, autoréférence, autobibliographie, histoire de son histoire, mémoire de sa mémoire, anthropologie endotique : toute l’œuvre de Perec est, d’une façon ou d’une autre, « auto ». Comme Bartlebooth, le personnage central de La Vie mode d’emploi, Perec cherche inlassablement à reconstituer un puzzle dont la dernière pièce manque – dans le roman, une pièce en forme de « w », la lettre fétiche de ­Perec, la désignation d’une île qu’il avait imaginée enfant : un lieu ­effroyable, dystopique, celui-là même où a dû disparaître sa mère, victime de « l’Histoire avec sa grande hache » 4.

Notes

1. Oulipo, Atlas de littérature potentielle, (Folio, 1988).

2. Pour un recensement plus complet, voir « De l’écart à la trace : avatars de la contrainte » de Bernard Magné, Études Littéraires, vol. 23, été-automne 1990.

3. Dans la postface de son roman La Liseuse (P.O.L, 2012).

4. W ou le Souvenir d’enfance (Gallimard, « L’Imaginaire », 1993).

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

La Disparition de Georges Perec, Gallimard, « L’Imaginaire », 1989

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