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La guerre après la guerre

Transferts massifs de populations, massacres, nettoyages ethniques : l’après-Seconde Guerre mondiale n’eut rien d’un lendemain radieux.


© Roger-Viollet

Berlin, 1945. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, « l'anarchie est descendue sur l'Europe », écrit l'historien Keith Lowe.

Après la guerre, souvent c’est encore la guerre – la même ou presque. La Seconde Guerre mondiale a été longue et atroce, et ses lendemains immédiats ne furent pas la période de liesse et de prospérité qu’on imagine parfois. En 1945, l’Europe est une immense fourmilière dans laquelle on a donné un énorme coup de pied. Les transferts de population bouleversent tout le continent, et ce sont les Germaniques qui en souffrent le plus. « Le nombre d’Allemands expulsés entre 1945 et 1949 défie l’imagination. Plus de 7 millions d’entre eux ont été déplacés, la plupart depuis les terres à l’est de la ligne Oder-Neisse intégrées à la nouvelle Pologne », écrit Keith Lowe dans un ouvrage dont la parution au Royaume-Uni, en 2017, avait été chaleureusement accueillie par la critique.  

L’antisémitisme s’est accentué après la guerre

Beaucoup d’autres pays se sont livrés, eux aussi, à une « orgie d’expulsions, pour aboutir à des paysages “ethniquement purifiés” et une Europe infiniment moins multiculturelle que celle d’avant guerre », note Jonathan Yardley dans The Washington Post. « C’était le dernier acte de la guerre raciale déclenchée par Hitler, continuée par Staline et complétée par les autorités polo­naises », résume brutalement Dominic Sandbrook dans The Sunday
Times. On a encore vu des pogroms en 1946 en Hongrie et en Pologne. « L’antisémitisme s’est en fait accentué après la guerre, et l’Europe en 1948 sera encore plus Judenfrei qu’elle ne l’était sous Hitler », ajoute Jonathan Yardley. À en croire l’historien Brendan Simms dans The Independent, ce serait cette recrudescence, « plus que la Shoah elle-même, qui a incité ses survivants à chercher refuge aux états-Unis ou en Israël ». L’autre convul­sion qui secoue l’Europe d’après guerre, c’est évidemment le désir de vengeance. Sans surprise, ce sont les Allemands et leurs complices qui en sont les premières victimes (par exemple, 20 000 tués dans le seul nord de l’Italie pendant les dernières semaines de la guerre). Et aussi les Allemandes, massivement violées par les soldats russes, les GI, les Tommies et les soldats français.  

L'anarchie descendue sur l'Europe

L’horreur déferle d’autant plus que la fin du combat contre l’Axe permet, souvent sous couvert de justes représailles, la reprise de « dizaines d’autres guerres plus locales, sous des formes et avec des motivations différentes dans chaque pays ou région. Dans certains cas, c’étaient des conflits de classe, ou politiques ; dans d’autres, des affaires d’ethnie ou de nationalité », observe Jonathan Yardley. L’anarchie, ­selon l’expression de Keith Lowe, « est descendue sur l’Europe », balayant sur son passage tous les repères traditionnels. La Seconde Guerre mondiale ne marque heureusement pas que la fin d’un monde mais aussi le « commencement » d’un autre, mondialisé, régi par de nouvelles institutions, décolonisé, économiquement revigoré mais, hélas, polarisé aussi. Hitler est mort depuis à peine deux ans que commence déjà la Guerre froide – une guerre pas si froide que cela : « Comme le souligne Keith Lowe, entre 1944 et 1950, jusqu’à 400 000 personnes étaient engagées dans la résistance antisoviétique dans l’ouest de l’Ukraine ; et, dans les États baltes dont Staline s’était emparé, les partisans antirusses, les “Frères de la forêt”, ont lutté en vain pour leur indépendance. […] En 1965 encore, les partisans lituaniens combattaient la police, tandis que le dernier résistant estonien, August Sabbe, n’a fini par être abattu qu’en 1978 », écrit Dominic Sandbrook. S’il y a un message à retenir de cet ouvrage magistral et foisonnant, c’est celui-ci : il faut beaucoup, beaucoup de temps à un pays ou une région pour se remettre d’une guerre. Quand on réalise « le temps qu’il a ­fallu pour ­reconstruire l’Europe et permettre à la démocratie d’y prendre ou d’y reprendre ­racine », comment s’étonner des « difficultés persistantes de l’Irak et de l’Afghanistan » ? conclut Brendan Simms.
LE LIVRE
LE LIVRE

La Peur et la Liberté. Comment la Seconde Guerre mondiale a bouleversé nos vies de Keith Lowe, Perrin, 2019

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