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Houellebecq bien au-delà du désespoir

Loin d’être un grossier pamphlet anti-islam, le roman de Michel Houellebecq invite à réfléchir sur ce qui ne va pas chez nous, les Occidentaux. à méditer sur le vide que nous avons installé dans nos têtes, en acceptant une société sans projet, sans croyances véritables et qui a rompu avec son héritage culturel.

Pour ceux qui n’aiment pas croire aux coïncidences, la date de l’attentat terroriste contre Charlie Hebdo, le 7 janvier, et celle de la parution du dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission, où un musulman est élu président de la République française, sont unies par un lien mystérieux, même si l’on n’en connaîtra jamais la nature exacte. À coup sûr, le roman avait fait l’objet d’une énorme publicité avant sa publication, de sorte que tout le monde avait connaissance de son propos. Si le roman est mort, comme beaucoup l’ont prétendu, son fantôme est assurément encore capable de nous hanter. Houellebecq est un écrivain animé par un unique thème sous-jacent : le vide de l’existence humaine dans une société de consommation dénuée de croyance religieuse, de projet politique, de continuité culturelle, où de plus, grâce à l’abondance matérielle et à la Sécurité sociale, il n’existe aucune véritable lutte pour l’existence, qui pourrait donner un sens à la vie de millions de gens. Une telle société ne vous laissera pas avoir faim ou vivre dans cette pauvreté abjecte qui était jadis la rançon de l’oisiveté, volontaire ou involontaire. Dans la vision du monde de Houellebecq, cela confère une intense inutilité à toute l’activité humaine, qui n’est plus que lutte pour l’acquisition de biens de consommation superflus incapables d’apporter le moindre bonheur, ni de nous distraire de ce vide même. Pour Houellebecq, donc, la vie intellectuelle ou culturelle est de l’ordre du soap opera pour personnes intelligentes, plutôt qu’un exercice possédant une importance ou une valeur intrinsèque. C’est pourquoi, dans l’un de ses livres, un professeur d’économie à l’université décrit son travail comme l’enseignement de mensonges flagrants à des crétins carriéristes, et non comme l’éveil de jeunes esprits à la tâche fascinante de réduire la complexité des interactions sociales à des principes généraux, par exemple. Houellebecq décrit si brillamment la pénible vacuité de la vie de ses protagonistes que l’on soupçonne (on sait ?) le contenu fortement autobiographique de ses livres, non au sens superficiel où l’écrivain aurait nécessairement vécu les incidents qu’ils relatent, mais au sens plus profond où ce qu’on pourrait appeler l’intonation affective de ses protagonistes est bel et bien la sienne. Cette intonation est en un sens pire que le simple désespoir, qui a du moins le mérite de la force et de formuler une solution possible, le suicide ; l’humeur houellebecquienne est ce que la maladie chronique est à la maladie aiguë – une douleur diffuse plutôt qu’une souffrance ponctuelle. Dans Soumission, par exemple, le protagoniste, professeur de littérature à l’université, décrit son quotidien (et, par extension implicite, le nôtre) comme une simple succession de problèmes triviaux et ennuyeux et de tâches impératives qui sont, pour ainsi dire, le côté obscur du confort moderne : « lavabo bouché, Internet en panne, perte de points de permis, femme de ménage malhonnête, erreur de déclaration d’impôts ». Je pense que personne – dans la bourgeoisie, en tout cas – n’ignore ces agacements qui, s’ils s’accumulent, en viennent si facilement à dominer nos pensées et affecter notre attitude envers la vie. La nourriture et le sexe participent du manque de sens du monde chez Houellebecq. Par exemple, le micro-ondes est presque le seul élément de sa batterie de cuisine, et, lorsque cet appareil refuse de réchauffer les repas tout prêts achetés au supermarché, le héros est réduit au houmous et au tarama ou à la livraison à domicile. Quant au sexe, c’est simplement une démangeaison intermittente à laquelle il faut céder ; ce n’est jamais l’expression de l’affection, encore moins de l’amour, et si par hasard un lien se tisse entre les participants, il est voué à dégénérer en ennui ou à se terminer en récriminations. La facilité même avec laquelle le sexe est désormais possible le prive de toute signification particulière et le rend purement physiologique. L’apparence physique de Houellebecq, telle qu’elle apparaît dans la presse, laisse entendre qu’il habite pleinement le monde qu’il décrit. Il a l’air d’être sorti à quatre pattes d’un cendrier géant après une beuverie prolongée, portant des vêtements qui n’ont pas été lavés depuis des semaines. Cela ne signifie pas qu’il approuve le monde où il vit : simplement, il ne peut en concevoir d’autre, au moins pour l’homme occidental, et si quelqu’un pense autrement, il se trompe. Le sordide, c’est le réel ; tout le reste n’est que vernis illusoire. La réussite même du projet des Lumières est l’origine de son échec. Ayant exclu de la vie humaine le mythe et la magie, il a extirpé de la société jusqu’à la foi en les Lumières même. C’est ce que Houellebecq laisse entendre avec son économie de moyens caractéristique lorsque son protagoniste part, de manière arbitraire et sans objectif clair, pour le village de Martel, du nom de Charles Martel, le vainqueur de la bataille de Poitiers, qui arrêta l’avancée de l’islam en 732. Le héros de Soumission songe que dans cette région, « les hommes de Cro-Magnon chassaient le mammouth et le renne ; ceux d’aujourd’hui ont le choix entre un Auchan et un Leclerc, tous deux situés à Souillac »
. Le courage et l’enthousiasme ont cédé la place au confort et à la commodité ; la dégénérescence en est le résultat inévitable. Peu importe que le monde occidental, tel que le dépeint Houellebecq, soit en réalité bien plus complexe, bien moins déprimant qu’il ne le prétend, peu importe que le progrès technique continue, par exemple, ou que tout le monde ne mène pas l’existence semi-hobbesienne (désagréable, brutale, longue et solitaire) qu’il décrit. Cela reviendrait à prendre Le Meilleur des mondes et 1984 pour des prévisions météo plutôt que pour des présages. Des présages qui, en avertissant l’opinion des dangers annoncés, peuvent contribuer à éviter la catastrophe. Houellebecq est un visionnaire plutôt qu’un sociologue empirique ; s’il tient à vivre cette vie dont ses livres nous affirment qu’elle est – ou pourrait être – notre avenir, il faut supposer que c’est en raison de particularités psychologiques qui lui sont propres. L’intrigue de Soumission est simple, mais intelligente et plausible (ce qui ne veut évidemment pas dire que, étant située dans l’avenir, elle relève de la prédiction). Après avoir été réélu en 2017 pour un second mandat, François Hollande préside à un déclin économique et social encore plus catastrophique. Aux élections de 2022, une lutte quadrangulaire oppose le Parti socialiste, l’Union pour un mouvement populaire, le Front national et la Fraternité musulmane, nouvelle formation politique islamique imaginée par l’auteur, prétendument modérée, dirigée par Mohammed Ben Abbes, diplômé d’une grande école et fils d’immigrés algériens. Le Front national arrive en première position et la Fraternité musulmane en deuxième. Au second tour, ce dernier parti gagne néanmoins sans mal, les socialistes et l’UMP lui ayant accordé leur soutien plutôt qu’au Front national et ayant formé une coalition avec celui qui est désormais le président Ben Abbes. La Fraternité musulmane a pris pour modèle les Frères musulmans ; s’appuyant sur une évolution démographique favorable à l’islam en France, et ayant compris que la culture est en fin de compte plus importante que l’économie pour déterminer l’avenir d’une société, ce parti insiste seulement pour prendre le contrôle des écoles et des universités. Le protagoniste et narrateur de Soumission est professeur de littérature dans une université parisienne, spécialiste de l’œuvre de Joris-Karl Huysmans, aujourd’hui surtout connu pour son roman à l’esthétisme décadent À rebours. C’est un choix malin de la part de Houellebecq, car Huysmans revint au catholicisme vers la fin de sa vie et se fit oblat, son dernier livre étant Les Foules de Lourdes. En d’autres termes, Huysmans suivit le chemin que prendra le héros de Houellebecq, avec son besoin forcené d’échapper au nihilisme de son existence ; pourtant, le catholicisme ayant perdu sa foi et devenant, sous le pape François, à peine plus qu’une forme transcendantale d’action sociale au son des hosannas des bien-pensants, l’islam est désormais en France la seule foi vivante à laquelle se convertir. C’est l’islam faute de mieux. La subtilité du livre de Houellebecq consiste à prouver que le besoin spirituel du protagoniste peut coïncider avec son intérêt matériel. Après l’arrivée au pouvoir de Ben Abbes, les universités restent un moment fermées, puis rouvrent bientôt. Les enseignants se voient offrir une mise à la retraite avec l’intégralité de leur traitement, et le protagoniste de Soumission est très content d’accepter ces conditions. L’alternative serait de garder son poste, pour un salaire trois fois supérieur, la différence étant financée par les subventions de l’Arabie Saoudite et du Qatar, subventions qui, soit dit en passant, permettent aux universités parisiennes d’échapper à la misère déprimante infligée par les finances de la République pour retrouver un semblant de grandeur de la Sorbonne médiévale. Mais la contrepartie de ce salaire plus élevé et du droit d’enseigner à l’université, c’est la conversion à l’islam. Le protagoniste accepte d’abord la retraite anticipée avec salaire complet, mais si sa vie était fondamentalement creuse avant cette retraite – la tâche d’enseigner la littérature à des étudiants étant absurde, puisqu’elle mène soit une infime minorité d’entre eux à perpétuer l’enseignement de la littérature, soit la grande majorité à travailler dans des domaines sans la moindre relation avec leur études –, elle atteint désormais le vide absolu. Les conditions généreuses de cette retraite privent les universités de la plupart des enseignants de renom, mais les bailleurs de fonds saoudiens et qataris souhaitent que « leurs » universités préservent et, si possible, accroissent leur prestige et leur statut mondial (tout comme les propriétaires qatariens de la meilleure équipe française de football, le Paris Saint-Germain, veulent que « leur » équipe compte parmi les premières d’Europe, avec d’énormes avantages financiers pour les footballeurs en question, dont la plupart sont actuellement à peu près aussi parisiens que la reine d’Angleterre). On pense ce qu’on veut du protagoniste, mais c’est en tout cas un spécialiste éminent de la vie et de l’œuvre de Huysmans – parce qu’il n’y en a pas beaucoup d’autres. Pour sa part, il ne se fait aucune illusion quant à l’importance, intellectuelle ou pratique, de son savoir, mais le prestige d’une université dépend de la réputation de ses enseignants, même pour ceux qui n’ouvrent jamais un livre, comme les nouveaux bailleurs de fonds ou propriétaires de facto des universités parisiennes. Avant l’arrivée au pouvoir de Ben Abbes, le professeur Rediger, président de la Sorbonne, était depuis longtemps connu pour son islamophilie, son antisionisme et son soutien au boycott universitaire d’Israël. D’origine belge, issu d’une famille catholique, il s’est converti à l’islam, mais reste mondain et raffiné et habite une maison magnifique à Paris. Il veut faire revenir le protagoniste dans le giron de l’université et l’invite chez lui, où il lui sert un meursault vraiment excellent pour accompagner des mezze libanais. Le professeur est polygame : il a une épouse âgée, responsable de la bonne gestion de la maisonnée, et une épouse de 15 ans qui l’excite sexuellement mais n’a pas le droit de se montrer à un autre homme, si ce n’est entièrement voilée. Le protagoniste n’ose pas demander au professeur pourquoi il boit encore de l’alcool malgré l’interdit très clair de sa nouvelle religion. Poser une telle question serait naïf, mal élevé ou cuistre et, pour le moment du moins, le vieux savoir-vivre parisien survit encore suffisamment sous le nouveau régime pour que le protagoniste n’ait pas envie de sembler naïf, mal élevé ou cuistre, comme ce serait le cas s’il posait une question aussi évidente, que seul un Anglo-Saxon pourrait poser. Et les relations du professeur avec ses deux épouses – peut-être en a-t-il deux autres cachées quelque part – semblent relever de la domination sans effort, sans problème, en fait. Puisque les rapports du protagoniste avec les femmes ont toujours été difficiles – il n’a jamais pu passer plus d’un an avec la même –, en grande partie parce que l’égalité sexuelle crée si souvent des luttes de pouvoir au sein du couple, le patriarcat impénitent qu’encourage l’islam serait une solution à sa solitude. L’islam du professeur est un état d’hypocrisie heureuse, qui ne semble avoir aucun inconvénient. Le professeur a écrit un petit livre de 128 pages, avec illustrations calligraphiques, une apologie de la religion musulmane intitulée Dix questions sur l’islam, qui s’est vendu à trois millions d’exemplaires et que, de manière on ne peut plus jésuitique, il remet au héros alors que celui-ci prend congé. Le protagoniste trouve cet ouvrage convaincant et se convertit donc devant douze témoins, à la Grande Mosquée de Paris. Un cocktail est organisé ensuite pour célébrer sa conversion, qui lui vaut de grandes récompenses : il recommence peu après à donner ses cours à l’université, devant des étudiantes « jolies, voilées, timides ». Il vit au septième ciel : « Chacune de ces filles, aussi jolie soit-elle, se sent heureuse et fière d’être choisie par moi, et honorée de partager ma couche. Elles méritent d’être aimées ; et pour ma part, j’ai appris à les aimer. » Le protagoniste a atteint le paradis islamique sur terre : une aisance économique sans limites, avec à sa disposition autant de vierges qu’il en désire. Le livre s’arrête là. « On perd rarement une liberté d’un seul coup, écrivit Hume. L’esclavage présente un aspect si effrayant aux hommes habitués à la liberté qu’il doit s’insinuer en eux par degrés et se déguiser sous mille formes afin d’être reçu. » Ce livre est une illustration de l’idée de Hume, ou peut être perçu comme tel. L’auteur n’estime pas nécessaire de souligner que le protagoniste, une fois converti, ne sera pas libre de faire machine arrière s’il décide qu’il a commis une erreur ; l’islam est comme nos veines, il possède un mécanisme interne qui empêche tout reflux, de sorte que les conversions sont à sens unique. La libre investigation de nombreux sujets lui sera désormais interdite ; même son sujet d’étude risque finalement d’être prohibé, mais peut-être pas dans l’immédiat. Ce roman est pourtant loin d’être un grossier pamphlet anti-islam, comme beaucoup auraient pu le supposer d’après la publicité qui a précédé sa parution (Houellebecq s’est exprimé ailleurs sur l’islam en des termes très négatifs). C’est plutôt une méditation, qui certes reprend tous les tropes habituels de l’auteur, tropes heureusement – ou malheureusement, peut-être – susceptibles d’un nombre infini de variations à l’aigreur amusante sur l’état de la civilisation occidentale. Une réflexion sur les raisons pour lesquelles cette civilisation est si vulnérable aux assauts d’une force aussi intellectuellement insignifiante que l’islamisme, qui, selon tous les critères raisonnables, n’a absolument rien de valable à dire aux hommes du XXIe siècle. En d’autres termes, c’est une invitation implicite à l’introspection, à la réflexion sur ce qui ne va pas en nous plutôt qu’en eux. Je doute que nous le lisions ainsi ou qu’ils le lisent ainsi. Quant à offrir une solution, ce n’est guère le rôle d’un roman. Mais quoi qu’il en soit, cette solution n’est certainement pas l’islam.  Cet article est paru dans The New Criterion en février 2015.  Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
LE LIVRE

Soumission de Michel Houellebecq, Flammarion, 2015

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