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La grande traversée des Noirs américains

Comté de Chickasaw, Mississippi, une nuit de 1937. Ida Mae a 24 ans. M. Edd, le propriétaire de la terre, frappe à la porte. Joe Lee, un cousin de George Gladney, mari d’Ida Mae, lui a volé des dindes. M. Edd est accompagné de quatre autres Blancs, armés.

Comté de Chickasaw, Mississippi, une nuit de 1937. Ida Mae a 24 ans. M. Edd, le propriétaire de la terre, frappe à la porte. Joe Lee, un cousin de George Gladney, mari d’Ida Mae, lui a volé des dindes. M. Edd est accompagné de quatre autres Blancs, armés. Ils trouvent Joe, l’attachent, le traînent à travers bois, le tabassent à coups de chaînes et l’abandonnent finalement dans la prison de la ville. George sort son cousin de prison et rentre chez lui en disant à Ida Mae de se préparer à partir.

« En ce temps-là, dans le Sud, rappelle Jill Lepore dans le New Yorker, un homme était pendu ou brûlé vif tous les quatre jours. » Le couple de métayers noirs vend le peu qu’il possède. Et monte à bord du Mobile and Ohio Railroad avec quelques couvertures, leurs enfants, une bible et du poulet frit. Ils descendront à Chicago. C’est ainsi que les Gladney ont rejoint la « Grande Migration », ce vaste mouvement de population qui a conduit entre 1915 et 1970 six millions de Noirs du sud des États-Unis vers le nord, l’est et l’ouest du pays, pour se donner une chance de ressentir « la chaleur d’autres soleils » – expression de l’écrivain Richard Wright, qui donne son titre au livre d’Isabel Wilkerson.

Ce fut « l’une des révolutions les plus importantes et les plus sous-estimées de l’histoire des États-Unis », rappelle l’historien John Stauffer dans le Wall Street Journal. « Avant, plus de 90 % des Noirs vivaient dans le Sud, souligne-t-il. Après, la moitié ou presque vivaient ailleurs. L’exode a redessiné le visage de New York, Philadelphie, Detroit, Chicago, Los Angeles, et bien d’autres villes plus petites. »

Journaliste reconnue, elle-même fille d’un couple de migrants, Isabel Wilkerson a consacré quinze ans à ce projet. « Elle fait pour la Grande Migration ce que John Steinbeck a fait pour les habitants de l’Oklahoma dans Les Raisins de la colère, estime John Stauffer. Elle a humanisé l’histoire, en lui donnant une intensité psychologique et émotionnelle exceptionnelle. »

Car Wilkinson raconte cette « grande » histoire par la « petite », celle des individus ordinaires qui l’ont faite, fuyant une ségrégation qui s’insinuait partout. The Warmth of Other Suns tourne autour de trois personnages : Ida Mae ; George Starling, qui fuit sa Floride natale pour New York en 1945, après avoir été menacé de lynchage pour avoir tenté d’organiser une grève des cueilleurs de citrons ; et Robert Foster, jeune et brillant chirurgien qui abandonne la Louisiane pour la Californie en 1951, afin d’échapper à une carrière promise à la médiocrité.

« L’ouvrage évolue à la manière d’un roman entre ces trois principaux personnages, tout en insérant leurs histoires dans un tableau plus général », relève Charles McGrath dans le New York Times. Grâce à cette facture particulière, les destins singuliers d’Ida Mae, de George Starling et de Robert Foster prennent une portée universelle. Cela permet notamment à l’auteur d’ébranler le consensus historique longtemps dominant, qui voyait dans ces Noirs venus du Sud la lie de la société, les principaux responsables de la multiplication des familles éclatées, de la misère et du chômage parmi les Noirs du Nord. En fait, rappelle Isabel Wilkerson, à l’unisson des recherches les plus récentes, cette population possédait les mêmes caractéristiques que les immigrés européens : ceux qui partaient étaient plus instruits que ceux qui restaient ; une fois arrivés, ils étaient plus nombreux à occuper un emploi que les natifs du Nord, plus stables.

L’historien David Oshinsky salue également le livre dans le New York Times, mais regrette néanmoins une valorisation excessive de l’histoire individuelle : « Isabel Wilkerson a trop tendance à privilégier les sentiments personnels des migrants et à négliger les facteurs structurels qui expliquent la Grande Migration, comme la cueillette automatique du coton, qui priva de travail des milliers de Noirs du Sud. »

=> Lire l’article Universalis sur l’histoire des Noirs américains.

LE LIVRE
LE LIVRE

La chaleur d’autres soleils. L’histoire épique de la Grande Migration américaine de La grande traversée des Noirs américains, Random House

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