La malédiction
par A Yi

La malédiction

Où la disparition d’un poulet illustre les mille et une mesquineries qui émaillent le quotidien des villages chinois, la morgue des cadres du parti, la corruption de la police et la condition d’une main-d’œuvre que le développement empoisonne.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par A Yi
Un poulet, ça peut disparaître aussi facilement qu’un insecte. Et Zhong Yonglian, la propriétaire du volatile porté disparu qui nous occupe ici, avait conclu que sa voisine Wu Haiying était responsable de la perte. Il y avait à charge deux éléments de preuve : d’abord, des empreintes de pattes qui menaient au potager de Wu ; ensuite, l’odeur de ragoût venant de chez elle. Wu Haiying n’était pas le genre de femme qu’on désirait se mettre à dos : elle aimait la bagarre, et pouvait réduire en cendres votre maison si elle était d’humeur à envenimer une querelle. Si seulement le fils de Zhong Yonglian avait été là, avec son regard noir d’assassin ! Mais il n’avait pas téléphoné depuis des lustres, ni envoyé d’argent. Le crépuscule approchant, deux aspects du problème s’imposèrent à Zhong Yonglian : premièrement, c’est Wu Haiying qui avait saboté leur relation en apparence harmonieuse, et le tempérament accommodant de Zhong ne saurait suffire pour une réconciliation ; deuxièmement, même si la disparition d’un poulet n’est pas une catastrophe monumentale, il n’était pas question de fermer les yeux. Si Zhong attendait jusqu’au lendemain, son heure serait passée. Elle décida donc de faire le tour du village. « Vous avez vu mon poulet ? » demandait-elle à tous ceux qu’elle rencontrait. « La dernière fois que je l’ai vu, il était vers l’est. » Elle tenait cette tactique de son mari. Il faut d’abord préparer le terrain, lui avait-il expliqué, à la fin de la longue maladie dont il était finalement mort. Yonglian s’avança enfin devant la maison de Wu Haiying : « Qui peut bien avoir volé mon poulet ? » répéta-t-elle trois fois. – Qu’est-ce qui ne va pas ?, demanda Wu Haiying. – J’essaie de trouver qui a volé mon poulet. Une fois ces mots prononcés, Zhong Yonglian fut presque prise de vertige à l’idée de cette déclaration de guerre implicite. – Il reviendra tout seul quand ça lui chantera, répondit Wu. – Et s’il est déjà tué et mangé ?, lança Zhong, renouvelant sa provocation. Elle détourna rapidement les yeux. Wu Haiying comprit enfin. – Tu crois que je l’ai pris ? – À toi de me le dire, lâcha Zhong Yonglian en faisant mine de partir. Wu Haiying la retint par la manche. Zhong se dégagea : « Va te faire foutre ! » – Tu prétends que j’ai mangé ton poulet ?, hurla Wu Haiying. – Non. Mais tu viens de le faire. – Quand ? – C’est très facile de manger un poulet. Et c’est propre, ça ne laisse pas de traces. Il commençait de pleuvoir à verse. Wu Haiying attrapa Zhong Yonglian – un bout de femme mince et fragile – par le col, dévisagea son accusatrice d’un air farouche, puis la gifla violemment. Les yeux et le nez de Zhong Yonglian laissèrent couler des larmes et du sang, ses traits étaient déformés par la double humiliation. Alors que Wu Haiying s’apprêtait à lui administrer une seconde claque, Zhong se rappela son défunt mari et, dans un sanglot mêlé d’indignation et de mélancolie, elle se jeta sur la voisine, à qui cette attaque surprise fit perdre l’équilibre. Une fois relevée, elle empoigna les cheveux de Zhong Yonglian (aussi facilement que s’il s’agissait d’une touffe d’herbe) et tira de toutes ses forces, la projetant au sol. Quand les témoins arrivèrent sur les lieux, Zhong, étendue à terre, appelait à grands cris son mari défunt et son fils absent, Wu Haiying debout à côté d’elle, qui ignorait son époux l’exhortant à rentrer à l’intérieur de la maison. – C’est elle qui a commencé, se défendit Wu. Elle a dit que j’avais volé son poulet. Zhong Yonglian martela le sol en béton avec ses poings : – Tu n’as pas honte, salope ? Quelques femmes tentèrent de l’aider à se relever, mais elle refusait de se mettre debout. Ses bras et ses jambes furent pris de spasmes. – Elle simule, dit Wu Haiying. – Ferme-la donc !, suggéra son mari. Elle n’en avait pourtant pas fini, alors même qu’il la traînait à l’intérieur. – Vous l’avez tous entendue : elle dit que j’ai volé son poulet. Que je sois foudroyée si je l’ai fait ! Alors, Zhong Yonglian se redressa et pointa le doigt dans sa direction : – Si tu as volé mon poulet, ton fils mourra dans l’année. Si tu ne l’as pas volé, c’est le mien qui mourra. – Si je l’ai volé, mon fils mourra !, répéta Wu Haiying, acceptant les termes de la malédiction. – Je ne la crois toujours pas, marmonna Zhong Yonglian. Même si elle s’endormit en pleurant cette nuit-là, elle avait le sentiment d’une injustice un peu tempérée par le fait d’avoir eu le dernier mot. Le lendemain matin, le poulet rentra, trempé par la pluie, comme un ermite miteux de retour d’une retraite, grattant le sol, un chiffon rouge noué à la patte. Elle le porta dans la maison et le tua sans bruit. À chaque fois qu’elle croisait Wu Haiying, Zhong Yonglian se sentait coupable. Jusqu’au jour où elle comprit que, même si sa voisine n’avait pas volé le poulet, cela ne faisait pas d’elle pour autant une bonne personne, ni n’empêchait qu’elle soit une voleuse. Elle se rappelait l’amertume salée de son sang et de ses larmes, et la manière dont Wu Haiying l’avait mise à terre en lui tirant les cheveux. Quand elles se rencontraient, Zhong s’efforçait de rivaliser de mépris avec son ennemie. Elle installa une bâche en plastique sur la clôture entourant le poulailler, pour empêcher les volatiles de filer, et demanda à son gendre d’écrire « Mort aux voleurs » sur le bout de tissu rouge attaché à la patte de chaque poulet. Les deux femmes veillaient à ne plus rien avoir à faire l’une avec l’autre. Quand vint le dernier mois de l’année lunaire, le village ne parla plus que du retour de Dongguan (1) du fils de Wu Haiying. Il était revenu au volant d’une Buick blanche qui avait roulé sans bruit sur l’herbe gelée et les pierres de la route menant au village. Il avait tiré sur le frein à main et claqué la portière derrière lui, avec toute la morgue d’un membre du Politburo. Il avait fermé avec la télécommande et la voiture immobile avait vagi comme un animal craintif. Du véhicule était aussi sortie une jeune femme – pas de la région, à coup sûr – âgée d’une petite vingtaine d’années, qui le regardait d’un œil enamouré. Son visage, blanc et doux, aurait pu tenir dans la paume d’une seule main ; ses yeux brillaient d’un éclat que les villageois associaient aux étrangères, pas aux Chinoises. Ses cheveux épais, teints en rouge flamboyant, étaient coupés court. C’était l’hiver, mais elle ne portait qu’un tee-shirt gris moulant sur un pantalon de cuir noir, ce qui mettait en valeur ses courbes élancées et ses longues jambes. Elle adressa à son public un sourire candide, dévoilant des dents d’une blancheur de perles. – Rentre, Xixi, lui dit Guohua, et elle disparut, docile, dans la maison de Wu Haiying. Elle était de loin ce que l’on avait vu de plus beau depuis des siècles. Toute la journée, les habitants furent troublés par une curieuse sensation de vide, de ravissement contrarié. Guohua la garda claquemurée chez lui jusqu’au jour où Wu Haiying les emmena faire le tour du village, après quoi il la conduisit enfin chez quelques membres de la famille. Wu Haiying, en revanche, rendait visite à tout le monde, l’air radieux. Sachant ce qu’elle venait entendre, ses hôtes s’empressaient de la complimenter sur sa bonne fortune. « Ses parents n’ont pas encore donné leur accord », répondait-elle, dans un accès de feinte modestie. Si son interlocuteur omettait de dire quelque chose comme « tôt ou tard, alors », elle ajoutait en hâte : « Ils ont échangé des anneaux, vous savez. » Elle était tellement euphorique qu’elle en oubliait même de mépriser sa voisine, dont l’humiliation était à présent complète. Zhong Yonglian partit pour la ville, demandant au propriétaire d’une boutique de téléphonie de composer le numéro inscrit sur le papier qu’elle lui tendait. Elle voulait dire à son propre fils, Guofeng, qu’il devait ramener une fille pour le Nouvel An, quitte à la payer. Personne ne décrocha, malgré plusieurs tentatives. « Réessayez, insista Zhong Yonglian. Vous ne vous êtes pas trompé de numéro ? » Quand l’homme s’exécuta, le téléphone avait été éteint par celui – quel qu’il soit – qui se trouvait à l’autre bout. Guofeng avait toujours été solitaire : il n’avait jamais dit à sa mère où il travaillait, il ne lui téléphonait pas. « Je ne me soucie pas de toi, moi, disait-il quand elle avouait s’inquiéter pour lui. Tu n’as rien de plus important à penser ? » Presque tous les ans, il allait en ville pour le Nouvel An, et revenait bien après la tombée de la nuit : pieds nus, le visage en sang. Il ne lui disait jamais ce qui s’était passé. Une année, il n’y était pas allé parce qu’il aidait son oncle, qui faisait du transport routier. Quand l’oncle tomba malade, Guofeng disparut avec le camion jusque dans la province d’Anhui, là-bas dans le Sud-Est, et finit par appeler pour dire qu’il était tombé en panne. L’oncle partit le chercher, parcourant des centaines de kilomètres à travers la Chine, pour retrouver le camion la portière ouverte, la clé sur le contact, mais sans la moindre trace du chauffeur. « Ça fait des siècles que tu aurais dû te débarrasser de cette merde », voilà tout ce que Guofeng avait trouvé à dire après coup. À présent, Zhong Yonglian allait au commissariat, un foulard noué sur sa tête. Un agent lui demanda ce qu’elle voulait. – Je suis venue signaler un crime. – Votre nom ? – Peu importe. Elle mit sa main en cornet autour de sa bouche et murmura à l’oreille de son interlocuteur : – Guohua est de retour. – Qui ? – Celui qui s’est enfui après la descente de police…
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