Neurosexisme(s)
par Diane Halpern

Neurosexisme(s)

Bien sûr, les recherches biaisées sont légion. Mais de nombreux scientifiques travaillant sur les différences sexuelles dans le cerveau sont scrupuleux et produisent des travaux de qualité. Sans verser dans l’essentialisme, force est de reconnaître qu’il existe des disparités significatives. L’influence du biologique ne fait pas de doute.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par Diane Halpern

En septembre 2010, au journal télévisé de CBS News, une correspondante médicale, Jennifer Ashton, déclarait que « les hommes ont 6,5 fois plus de matière grise que les femmes. La matière grise est en partie responsable du traitement de l’information, cela peut donc expliquer pourquoi, en général, les hommes sont meilleurs en maths ». Ashton poursuivait en expliquant que les femmes « ont parfois jusqu’à 10 fois plus de matière blanche », ce qui peut « expliquer leur talent pour mener de front des tâches multiples ». Pas besoin d’être spécialiste pour contester ces chiffres. Pas la peine, non plus, de connaître les différences sexuelles présentes dans les structures cérébrales pour s’apercevoir qu’il y a un pas entre les neurones et le don pour les maths ou la capacité à partager son attention entre plusieurs tâches. Fondés sur des études précises et sur un raisonnement solide, les livres de Rebecca Jordan-Young, Brain Storm, et de Cordelia Fine, Delusions of Gender, offrent un antidote aux neuro-mensonges de ce genre. « Impostures cérébrales » La facilité avec laquelle un héraut des médias peut partir de la matière grise et de la matière blanche (c’est-à-dire, respectivement, les corps cellulaires des neurones et leurs axones myélinisés) pour expliquer que tel sexe est plus doué pour les maths ou pour mener de front plusieurs tâches est un parfait exemple de ce que Jordan-Young qualifie d’« “infopub” pour croyances chéries ». La journaliste-médecin avait à peu près tout faux. Les hommes et les femmes ont en moyenne des capacités comparables en maths (même s’il y a plus d’hommes que de femmes aux deux extrémités du spectre), et nous pouvons tous apprendre à faire plusieurs choses à la fois avec un peu d’entraînement. La faille la plus flagrante de ce reportage se situe peut-être dans ce qui n’y est pas dit : notre cerveau évolue en fonction de notre expérience, si bien que les prétendues différences cérébrales entre hommes et femmes pourraient être l’effet (et non la cause) d’un vécu différent. Même si ce reportage télévisé se révèle défaillant sur tous les plans, il transmet aux spectateurs le message suivant : la neuro-science moderne peut expliquer les stéréotypes courants quant aux différences entre hommes et femmes. Semblables à bien des égards, ces deux livres protestent contre ce que Fine (psychologue à l’université Macquarie en Australie) appelle les « impostures cérébrales », l’usage irresponsable des résultats scientifiques pour affirmer que les deux sexes sont fondamentalement différents, l’idée que l’on peut utiliser la morphologie du cerveau pour expliquer les stéréotypes. Les deux auteurs s’inscrivent en faux contre la croyance que les hommes sont bons en maths et les femmes douées pour les relations humaines parce que les uns et les autres seraient fabriqués comme ça, selon la distinction entre cerveau synthétique (masculin) et empathique (féminin), pour reprendre la terminologie du psychologue Simon Baron-Cohen [lire son article p. 34]. Outre leurs assauts contre la distinction entre ces deux types cérébraux hypothétiques, Fine et Jordan-Young critiquent aussi des exemples extrêmes empruntés aux écrits de la psychiatre Louann Brizendine, pour qui les différences entre cerveau masculin et cerveau féminin apparaissent dans nos interactions quotidiennes (1). Les deux auteures soulignent les préjugés à l’œuvre chez les « essentialistes » (pour qui hommes et femmes sont « essentiellement » et immuablement différents), et toutes deux soulignent que l’identité sexuelle est acquise, même à un très jeune âge. Elles visent les chercheurs apparemment aveugles au fait qu’il y a très loin de la découverte de différences sexuées dans le cerveau à l’explication de comportements complexes. Même si ces livres se ressemblent plus qu’ils ne diffèrent, chaque auteure a un message spécifique. Fine forge le terme « neurosexisme » pour parler de la façon dont la neuroscience est mise au service d’un projet sexiste proclamant que « les filles sont comme ceci » et « les garçons sont comme cela » parce que leur cerveau fonctionne différemment. Ce mot correspond bien au travail de certains chercheurs peu scrupuleux ou de vulgarisateurs non scientifiques qui prétendent pouvoir expliquer, sur la base de la neuroanatomie, pourquoi les hommes ne demandent jamais leur chemin et pourquoi les femmes aiment papoter. Ce terme…
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