Books prolonge les fêtes ! Profitez de 10 euros de remise sur l’abonnement 11 numéros avec le code promo: BOOKS2020.

Neurosexisme(s)

Bien sûr, les recherches biaisées sont légion. Mais de nombreux scientifiques travaillant sur les différences sexuelles dans le cerveau sont scrupuleux et produisent des travaux de qualité. Sans verser dans l’essentialisme, force est de reconnaître qu’il existe des disparités significatives. L’influence du biologique ne fait pas de doute.


En septembre 2010, au journal télévisé de CBS News, une correspondante médicale, Jennifer Ashton, déclarait que « les hommes ont 6,5 fois plus de matière grise que les femmes. La matière grise est en partie responsable du traitement de l’information, cela peut donc expliquer pourquoi, en général, les hommes sont meilleurs en maths ». Ashton poursuivait en expliquant que les femmes « ont parfois jusqu’à 10 fois plus de matière blanche », ce qui peut « expliquer leur talent pour mener de front des tâches multiples ». Pas besoin d’être spécialiste pour contester ces chiffres. Pas la peine, non plus, de connaître les différences sexuelles présentes dans les structures cérébrales pour s’apercevoir qu’il y a un pas entre les neurones et le don pour les maths ou la capacité à partager son attention entre plusieurs tâches. Fondés sur des études précises et sur un raisonnement solide, les livres de Rebecca Jordan-Young, Brain Storm, et de Cordelia Fine, Delusions of Gender, offrent un antidote aux neuro-mensonges de ce genre.

« Impostures cérébrales »

La facilité avec laquelle un héraut des médias peut partir de la matière grise et de la matière blanche (c’est-à-dire, respectivement, les corps cellulaires des neurones et leurs axones myélinisés) pour expliquer que tel sexe est plus doué pour les maths ou pour mener de front plusieurs tâches est un parfait exemple de ce que Jordan-Young qualifie d’« “infopub” pour croyances chéries ». La journaliste-médecin avait à peu près tout faux. Les hommes et les femmes ont en moyenne des capacités comparables en maths (même s’il y a plus d’hommes que de femmes aux deux extrémités du spectre), et nous pouvons tous apprendre à faire plusieurs choses à la fois avec un peu d’entraînement. La faille la plus flagrante de ce reportage se situe peut-être dans ce qui n’y est pas dit : notre cerveau évolue en fonction de notre expérience, si bien que les prétendues différences cérébrales entre hommes et femmes pourraient être l’effet (et non la cause) d’un vécu différent. Même si ce reportage télévisé se révèle défaillant sur tous les plans, il transmet aux spectateurs le message suivant : la neuro-science moderne peut expliquer les stéréotypes courants quant aux différences entre hommes et femmes.

Semblables à bien des égards, ces deux livres protestent contre ce que Fine (psychologue à l’université Macquarie en Australie) appelle les « impostures cérébrales », l’usage irresponsable des résultats scientifiques pour affirmer que les deux sexes sont fondamentalement différents, l’idée que l’on peut utiliser la morphologie du cerveau pour expliquer les stéréotypes. Les deux auteurs s’inscrivent en faux contre la croyance que les hommes sont bons en maths et les femmes douées pour les relations humaines parce que les uns et les autres seraient fabriqués comme ça, selon la distinction entre cerveau synthétique (masculin) et empathique (féminin), pour reprendre la terminologie du psychologue Simon Baron-Cohen [lire son article p. 34]. Outre leurs assauts contre la distinction entre ces deux types cérébraux hypothétiques, Fine et Jordan-Young critiquent aussi des exemples extrêmes empruntés aux écrits de la psychiatre Louann Brizendine, pour qui les différences entre cerveau masculin et cerveau féminin apparaissent dans nos interactions quotidiennes (1). Les deux auteures soulignent les préjugés à l’œuvre chez les « essentialistes » (pour qui hommes et femmes sont « essentiellement » et immuablement différents), et toutes deux soulignent que l’identité sexuelle est acquise, même à un très jeune âge. Elles visent les chercheurs apparemment aveugles au fait qu’il y a très loin de la découverte de différences sexuées dans le cerveau à l’explication de comportements complexes.

Même si ces livres se ressemblent plus qu’ils ne diffèrent, chaque auteure a un message spécifique. Fine forge le terme « neurosexisme » pour parler de la façon dont la neuroscience est mise au service d’un projet sexiste proclamant que « les filles sont comme ceci » et « les garçons sont comme cela » parce que leur cerveau fonctionne différemment. Ce mot correspond bien au travail de certains chercheurs peu scrupuleux ou de vulgarisateurs non scientifiques qui prétendent pouvoir expliquer, sur la base de la neuroanatomie, pourquoi les hommes ne demandent jamais leur chemin et pourquoi les femmes aiment papoter. Ce terme savant ne s’applique pourtant pas à quiconque étudie le sujet. De nombreux scientifiques travaillent de manière responsable et se montrent prudents dans l’énoncé de leurs conclusions.

Malgré l’immense quantité de pseudoscience relayée par les médias grand public et par certains universitaires, il existe certaines différences sexuelles observées dans toutes les études, toutes les espèces et toutes les cultures. La plupart d’entre elles sont négligées par Fine. Cela reflète peut-être en partie le fait que, si les différences sexuelles apparaissent bel et bien dans plusieurs domaines de recherche, aucune ne confirme l’idée essentialiste qu’il faudrait offrir aux garçons et aux filles un type d’éducation spécifique selon leur modèle cérébral, que les ingénieurs se recrutent chez un sexe plutôt que l’autre, ou qu’un des deux genres est intrinsèquement plus intelligent, pour ne reprendre que quelques-unes des allégations qu’on trouve souvent présentées sous couvert de science. Par exemple, dans un récent ensemble d’études réalisées auprès de 200 000 hommes et femmes grâce à un site Web de la BBC, un test consistant à évaluer l’orientation de lignes, entre autres tâches visuospatiales, a révélé des différences non négligeables en faveur des hommes dans 53 pays. En revanche, les études sur la formation de l’intelligence montrent que tout le monde peut améliorer ses compétences visuospatiales, de sorte que toute explication doit prendre en compte les différentes manières dont les facteurs biologiques et psychosociaux s’affectent les uns les autres.

Envisageons un modèle biopsychosocial dans lequel la biologie prédispose les individus à acquérir certaines compétences plus facilement que d’autres, alors que chacun choisit ses expériences en fonction de l’éducation qu’il a reçue jusque-là, des possibilités offertes par son environnement, et de ses croyances quant aux comportements appropriés pour les hommes et pour les femmes. Ces expériences modifient les structures neuronales, qui à leur tour modifient la façon dont les individus réagissent, et ainsi de suite. Dans la mesure où de nombreux stéréotypes concernant les différences sexuelles reflètent les disparités entre hommes et femmes au sein du groupe, les individus choisissent peut-être, en adoptant ces stéréotypes, des environnements et des expériences qui renforcent ou réduisent ces différences.

L’influence de l’égalité des sexes

Un paradigme relativement récent montre à quel point les différences sexuelles peuvent être complexes. Plusieurs chercheurs ont examiné la façon dont elles varient en fonction de l’égalité des sexes. Dans les sociétés plus égalitaires, les femmes obtiennent d’aussi bons résultats que les hommes en mathématiques, de bien meilleurs en lecture, et de bien pires dans les tâches visuospatiales. Aucune théorie simple ne peut expliquer ces résultats, ni l’hypothèse selon laquelle les différences reflètent les normes ambiantes, ni l’idée qu’une société égalitaire réduit toutes les disparités de ce type.

Il n’est pas toujours erroné ou néfaste d’évoquer les influences biologiques. Au niveau le plus simple, il existe une base génétique pour certains types de retard mental plus fréquents chez les hommes. Le cerveau inclut de nombreux récepteurs d’hormones gonadiques, hormones qui influencent bel et bien certains comportements sexuels, dans la période prénatale et, à un moindre degré, après la puberté. Ce qui manque à ces deux livres, c’est une approche plus nuancée qui pourrait apprendre aux lecteurs comment distinguer entre les affirmations médiatiques simplistes et la recherche authentique sur les influences hormonales et génétiques dans le comportement des hommes et des femmes. Se plonger dans les détails parfois confus que doit aborder la vraie recherche est beaucoup plus difficile que d’adopter une approche univoque mettant uniquement l’accent sur les mauvais travaux. Hélas, il est aussi beaucoup moins divertissant de lire un ouvrage équilibré sur des questions complexes. Un point de vue nuancé refléterait pourtant mieux l’état actuel de la recherche sur les différences sexuelles.

Le sous-titre de Brain Storm promet d’attirer l’attention du lecteur sur « les carences de la science des différences sexuées ». Il y en a beaucoup, mais, comme Fine, Jordan-Young (spécialiste de sociomédecine au Barnard College) n’est pas toujours capable de distinguer entre recherches valides et blabla fumeux. Tout au long de son livre, l’auteure explore trois thèmes principaux : le sexe, le genre et la sexualité. Elle nous rappelle à juste titre que le contexte est une variable cruciale pour comprendre ces trois aspects de l’expérience humaine. Comme Fine, elle met l’accent sur la socialisation.

Elle s’en prend particulièrement aux résultats collectés auprès de jeunes filles souffrant d’hyperplasie congé­nitale des surrénales, famille de désordres récessifs autosomaux qui détériorent la synthèse du cortisol dans les glandes surrénales [sur l’HCS, voir aussi l’article de Hillary et Steven Rose p. 26]. La plupart des cas sont liés à une déficience enzymatique qui pousse les glandes surrénales à excréter un taux excessif d’hormones androgènes au cours de la gestation. Jordan-Young note que cette population atypique livre des résultats contradictoires, et elle suggère que l’expérience unique propre à chaque jeune fille explique leurs réactions sexuelles inhabituelles. Elle s’attaque aussi au cas célèbre d’un enfant élevé comme une fille après que son pénis eut été détruit par un accident survenu lors de sa circoncision, à sept mois. Ses critiques sont fondées, mais elle néglige aussi bien des recherches pertinentes et de qualité, menées par des scientifiques scrupuleux et prudents. Quelques exemples : Jay Giedd (National Institute of Mental Health) a découvert des différences sexuelles dans des cerveaux normaux à toutes les étapes du développement (2) ; Larry Cahill (université de Californie, Irvine) a montré que le sexe et la latéralisation du cerveau ont une influence considérable sur l’émotion et la mémoire (3) ; Bruce McEwen (université Rockefeller) a consacré des décennies à étudier minutieusement les effets des œstrogènes et autres hormones sur le développement neuronal (4).

Écrits dans un style brillant et lisible, Delusions of Gender et Brain Storm contiennent assez de citations et de notes de bas de page pour montrer qu’il s’agit aussi d’ouvrages universitaires sérieux. Fine et Jordan-Young dénichent des affirmations exagérées et isolées, mettent le doigt sur quantité de sottises dans la recherche sur les différences sexuelles. La force de ces livres est de dénoncer des conclusions plus proches de la fiction que de la science. Leur faiblesse est de passer sous silence des différences confirmées par de nombreuses recherches menées avec soin et dûment reproduites. La question n’est pas de savoir si le cerveau des femmes est différent ou semblable au cerveau des hommes, parce qu’il est les deux à la fois. Les questions auxquelles nous devons répondre sont les suivantes : comment pouvons-nous comprendre en quoi nous sommes semblables et différents ? Et comment utiliser ce savoir pour aider chacun à développer tout son potentiel ?

Cet article est paru dans la revue américaine Science le 3 décembre 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Notes

1| Louann Brizendine, Les Secrets du cerveau feminin (Grasset, 2008 et Livre de Poche, 2010). La neuropsychiatre américaine a plus récemment publié The Male Brain, Three Rivers Press, 2011. (Non traduit.)
2| Jay Giedd a en particulier travaillé sur les transformations du cerveau à l’adolescence.
3| La dernière publication de Larry Cahill est « A half-truth is a whole lie : on the necessity of investigating sex influences on the brain », Endocrinology, juin 2012.
4| Bruce McEwen a publié un livre sur la biochimie du cerveau intitulé The End of Stress As We Know It, Joseph Henry Press, 2003.

Pour aller plus loin

Les meilleurs livres récents sur les différences sexuées dans le cerveau sont en langue anglaise et ne sont pas traduits en français. Nous les évoquons dans notre dossier. Pour deux points de vue opposés, on peut lire : Jean-François Bouvet, Le Camion et la Poupée. L’homme et la femme ont-ils un cerveau différent ?, Flammarion, 2012, et Catherine Vidal, Hommes, femmes, avons-nous le même cerveau ?, Le Pommier, 2007.

LE LIVRE
LE LIVRE

Différences sexuées dans les facultés cognitives de Neurosexisme(s), Psychology Press

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Vieillir dans la dignité, mourir avec grâce
Dossier Vieillir : à partir de quand la vie ne vaut plus la peine d'être vécue ?
Dossier La vieillesse est bien un naufrage

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.