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La rédemption de Lobo Antunes

La critique portugaise s’enthousiasme pour le dernier roman d’António Lobo Antunes. Cet hymne à la vie et à la littérature serait son chef d’œuvre.

Le titre du dernier roman d’António Lobo Antunes, « Sur les fleuves qui coulent », reprend le premier vers d’un célèbre poème de Camoëns, le Virgile portugais : « Sur les fleuves qui coulent / dans Babylone, je me suis retrouvé, / et assis j’ai pleuré / en me souvenant de Sion / quand je l’avais traversée. / Là le fleuve courant / de mes yeux s’est déversé, / et tout fut bien comparé, / Babylone au mal présent, / Sion au temps passé. »

Publié en octobre, ce livre est le troisième d’une série où Lobo Antunes explore la géographie et la société portugaises. « Ces “fleuves qui coulent”, explique la critique littéraire Maria Alzira Seixo dans le Jornal de letras, sont ceux qui constituent le plus long cours d’eau du Portugal – le Mondego –, depuis le minuscule endroit où il prend sa source, en passant par les frêles veines d’eau et les affluents qui le gonflent, jusqu’à l’imposante embouchure par laquelle il se jette dans l’Atlantique. »

Après la région méridionale de l’Alentejo dépeinte dans « L’archipel de l’insomnie » (non traduit, 2008), et les plaines du Ribatejo central parcourues dans « Qui sont ces chevaux qui font de l’ombre à la mer ? » (non traduit, 2009), le romancier remonte cette fois le cours du fleuve au nord du pays.

Dès les premières pages, le narrateur, qui parle à la troisième personne – « un “il” dont on comprend vite qu’il a à voir avec l’auteur » –, se souvient qu’enfant, son père l’emmena voir la source du Mondego, dans la chaîne montagneuse de la Serra da Estrela, à 1 300 mètres d’altitude. « Une excursion qui revient de façon récurrente dans le texte, poursuit le Jornal de letras, jusqu’à devenir un puissant symbole de vie pour ce personnage cloué sur un lit d’hôpital, rongé par le cancer. Sa seule évocation est affirmation de la vie face à l’imminence de la mort, qui approche et terrorise. »

Le cours d’eau est aussi celui de l’existence écoulée qui nous est contée, soumise à la linéarité du temps comme aux méandres de la mémoire d’où surgissent la figure tutélaire du père, associé à l’origine, et la vision protectrice de la mère, habitant les dernières pages d’un roman qui s’achève sur une forme de renaissance.

« Ce n’est pas vraiment un livre sur la mort ni la vieillesse, pas même sur les prémices de la fin ou les symptômes de la maladie », commente le journaliste Rui Catalão dans le supplément « Livres » du quotidien Público. L’ensemble de la presse portugaise relève au contraire la mention latine sur laquelle s’achève le roman, la convention théâtrale par laquelle un dramaturge indique la fin d’une scène : « Tous sortent. » « Comme pour dire, analyse Maria Alzira Seixo, qu’ils sortent de la scène, oui, mais que la vie, elle, se poursuit », pour les personnages, pour les lecteurs, et aussi pour l’auteur, opéré en 2007 d’un cancer de l’intestin.

« Sur les fleuves qui coulent » a surpris autant qu’émerveillé la critique portugaise. « Il y a dans ce roman une dimension libératrice et rédemptrice à laquelle Lobo Antunes ne nous avait pas habitués, souligne le Jornal de letras. Dans la Bible, les hommes obtiennent le salut grâce à la vie et à la mort du Christ. Ici, on assiste à la rédemption par la parole poétique. C’est la création littéraire qui nous libère des cancers de tous ordres qui rongent l’humanité. Bien qu’il aborde un thème sinistre, le livre est fait d’une écriture exceptionnellement claire pour Antunes, quasi lumineuse. De lui on pourrait bien dire ce que Nabokov disait de Flaubert, qu’il a écrit un roman comme on écrirait de la poésie. »

→ Lire l’article Britannica sur la littérature portugaise.

LE LIVRE
LE LIVRE

Sur les fleuves qui coulent, Dom Quixote

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