L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

La splendide illusion cubaine

La révolution cubaine est un échec cuisant. Comment expliquer la fascination qu’elle continue d’exercer ? Par l’idéalisme qu’elle a représenté, mais aussi en raison du génie politique de Fidel Castro, qui a su arracher l’île à la force d’attraction de la puissance américaine. Témoin de longue date, l’écrivain en exil José Manuel Prieto prend la plume pour répondre à ceux qui, à travers le monde, restent éblouis par un régime qu’ils ne connaissent ni ne comprennent vraiment. Extraits d’un ouvrage inédit dans sa langue d’origine.

Le jour de mon arrivée à New York, il y a plus de dix ans, lors de mon deuxième ou troisième voyage en Amérique, j’envisageai le froid, la file de taxis, le paysage des États-Unis : ce pays avec lequel le mien avait été en guerre toute ma vie. Du moins était-ce ce qu’on m’avait répété sans relâche. Le chauffeur de taxi, un Indien ou un Pakistanais à l’air peu engageant, auquel je m’escrimais à donner l’adresse où j’allais, se tourna vers moi d’un bloc, me scruta une seconde, évalua mon accent et me demanda pour m’amadouer : « De quel pays toi venir ? » Quelle ne fut pas sa réaction, à l’écoute de ma réponse : « Cuba ? » Puis il enchaîna : « Fidel Castro ! » La façon qu’il avait eue de le dire m’irrita au plus haut point : il claqua des doigts, se pourlécha les babines de plaisir, bomba le torse en me regardant une nouvelle fois dans le rétroviseur. Il prenait l’attitude, la véhémence, l’énergie de celui qui évoque avec admiration l’homme fort du village. Son anglais n’était pas meilleur que le mien, mais comme il désirait s’exprimer à tout prix, il porta la paume de sa main droite contre son poing fermé et fit entendre un sonore : « Il les a bien enc…, les Américains. » Je suis sûr de m’être penché en avant pour déchiffrer son nom derrière la vitre. C’était l’un de mes tout premiers voyages à New York, le premier, en tout cas, où je dus faire face à ce type de réaction. Mais j’ai oublié son nom. Je me rappelle bien, en revanche, la ville se profilant au loin, la masse grise des gratte-ciel. C’était l’automne et je me souviens combien j’ai été surpris de trouver là – en Amérique ! – tant de sympathie pour mon pays. Je suis resté muet, cette fois-là comme toutes les autres, perdu dans mes pensées, dans un monologue intérieur que je n’oserai jamais imposer à un brave chauffeur de taxi, dissertant pour moi-même sur cet immense malentendu que constitue la popularité stupéfiante de Fidel Castro et de la révolution cubaine. Pensant à tout ce que j’aimerais ajouter, préciser. Surpris de tout voir réduit à un nom. Mécontent, ou plutôt mal à l’aise. Après tout, ne devrais-je pas me réjouir du fait que l’on identifie si aisément mon pays entre tous ? Ne devrais-je pas me réjouir de son poids et de son importance manifestes, de sa popularité à travers le monde ? Bien sûr, mais ce que j’aimerais expliquer plus longuement à ce chauffeur, ce que j’aimerais lui faire partager, c’est une vision un tout petit peu plus complexe et nuancée. C’est peine perdue que d’entrer dans des explications trop détaillées, je le sais bien. On ne fait que compliquer les choses dans l’esprit de son interlocuteur et on le conforte finalement dans sa foi inébranlable. Là réside l’avantage des argumentations simples et brèves, qui savent exploiter toute la force du cliché et des lieux communs. Trois ou quatre points qui, clairement exposés, permettent de se faire rapidement une idée, le temps d’un dîner ou d’un trajet en taxi de l’aéroport au centre-ville. Impossible, en ce qui concerne la révolution cubaine. Car, quand on a souligné combien elle a été malfaisante et négative à bien des égards, s’impose encore la nécessité de mentionner aussi toutes ses réussites et combien elle a été bénéfique à tant d’autres égards. C’est une erreur de la décrire comme la plus noire, la plus terrible, la plus meurtrière des révolutions – parce que ce n’est pas le cas. Les touches de génie sont omniprésentes, dès sa conception même, avec pour commencer l’idée brillante, l’idée géniale, de défier comme elle le fit les États-Unis. Ne serait-ce que ce détail ! Puis, cette énergie des premières années, qui ne pouvait pas ne pas impressionner ceux qui voyaient la petite île s’atteler à un programme de grand pays, consciente d’avoir atteint la maturité, s’efforçant de rattraper en peu de temps le retard accumulé depuis des centaines d’années. Cet élan ! Et sans malversations caractérisées. Car on ne peut pas reprocher cela à la révolution cubaine : Fidel Castro n’est pas un vulgaire voleur, ni la révolution cubaine une vulgaire voleuse, dont le seul objectif aurait été de s’enrichir. Au contraire, elle se caractérise véritablement selon moi par un certain idéalisme, radical et terrible. Qui n’en a pas conscience ? Quel opposant n’a pas voulu qu’elle soit pire que ce qu’elle est réellement, pour donner plus de poids et de force à leur combat, évacuer toute complexité et éviter d’avoir à admettre, en plein milieu d’une diatribe, ses meilleures intentions. Le plus frustrant, le plus décourageant, c’est le caractère intransmissible de l’expérience révolutionnaire cubaine. Même l’interlocuteur le mieux disposé et le plus compréhensif échoue toujours à comprendre vos arguments. La description la plus minutieuse, l’énumération la plus ennuyeuse échouent à répondre à toutes les questions et à dresser un portrait intelligible de la situation. Mon analyse n’est pas une description académique bourrée de dates et de statistiques. Elle se fonde plutôt sur une connaissance de première main de la révolution, au sein de laquelle je n’ai jamais cessé de vivre toutes ces années, et dont l’éclat n’a jamais cessé de m’éblouir toutes ces années. Une argumentation faible et critiquable précisément pour cette raison. Mais nos réactions quotidiennes ne se fondent-elles pas presque exclusivement sur des perceptions, des intuitions et des certitudes ? Cet ouvrage est un inventaire de celles qui traversent mon esprit quand je pense à la révolution cubaine, chaque fois que je veux, en vain, l’expliquer à un chauffeur de taxi. Considérez ceci : s’il est vrai que Cuba fut un protectorat, une semi-colonie des États-Unis, un pays où le mode de vie américain s’imposa au prix de la perte de son identité, alors pourquoi ne pas faire aussi la déduction suivante : Fidel Castro, l’ennemi numéro un de l’Amérique, son principal accusateur et détracteur public, est un politicien américain, aussi paradoxal que cela paraisse. D’où son importance, d’où son poids. Il affronte un ennemi qui est une part de lui-même ; il connaît toutes ses faiblesses, il sait anticiper exactement son comportement, il possède l’intelligence profonde de sa dynamique interne. Il put de la sorte imaginer sa rupture totale avec l’Amérique de la seule manière possible, en utilisant la théorie de la « gravitation politique » élaborée en 1823 par le président John Quincy Adams, selon laquelle Cuba tomberait tôt ou tard, comme un fruit mûr, dans le giron américain. Partant de ce raisonnement, Fidel Castro calcula – tel un ingénieur qui met un satellite en orbite – que la seule manière possible de briser la force d’attraction des États-Unis était d’utiliser cette même force et de la détourner à son profit. Mais il présenta habilement cela comme une répulsion : il en appela à l’opinion internationale, mit en scène la rupture, en public, en s’assurant une vaste couverture médiatique. En cela aussi, Fidel Castro est un politicien américain : il a compris que tout se joue dans les médias – et il ne l’a jamais oublié. Les vérités de la rébellion parvinrent dans les foyers de la même manière, simple et didactique, que les télévisions commerciales : un feuilleton avec les Cubains eux-mêmes pour principales vedettes. Et quelle distribution ! Des acteurs aussi beaux que séduisants : le Che Guevara, Fidel Castro lui-même et cet autre, dans le rôle du méchant, John F. Kennedy, sympathique lui aussi et de belle prestance. Ce fut un duel comme le pays n’en avait pas connu au cours de ses quatre cent cinquante années d’existence : un affrontement qui allait crescendo à chaque épisode. Des escarmouches verbales, des insultes publiques continuelles, le spectacle inconcevable de la bourgeoisie en fuite, la fougue avec laquelle on nationalisa tout, et d’abord les propriétés américaines, des biens valant des milliards de dollars. Quelles ne furent pas la surprise et la colère des États-Unis face à l’ingratitude de sa propre progéniture, d’un politicien américain qui ne pouvait ignorer que tout ce qu’il y avait de bon sur cette île – sur le plan de la modernité, des avancées technologiques et du bien-être – venait des États-Unis, notre modèle ! Nous leur devions tant. Comment pouvait-on concevoir pareille ingratitude après tant de bienfaits ? C’est ce spectacle insolite – le pays le plus puissant de la planète, livrant une guerre sans merci contre un adversaire aussi minuscule – qui a subjugué l’imagination des contemporains. Et a permis à Fidel Castro de présenter son triomphe comme le plus grand, le plus invraisemblable, le plus total. Ce fut la principale contribution à sa cause, ce qui fit sa force tout au long de ces années, une subvention aussi généreuse que les subsides bien réels de l’Union soviétique. Les Russes ont contribué de façon volontaire et consciente, les Américains de manière involontaire, pathétique et maladroite. Fidel Castro a toujours eu conscience de la nature ambivalente de sa révolution (ou « Grande Œuvre ») : sans la participation enthousiaste des États-Unis, elle serait insignifiante. Sans les agissements spectaculaires de l’Amérique, sans spectateurs, l’œuvre de Fidel Castro aurait échoué depuis bien longtemps. Aucune évolution stratégique majeure ne s’est produite depuis le début de la révolution cubaine, ni aucun changement de décor. Et quand, par simple bon sens, ou du fait d’une modification de l’échiquier politique interne, les États-Unis se sont risqués à faire bouger les lignes, à assouplir les sanctions ou – horreur ! – à abandonner le petit jeu avec La Havane, on les a provoqués avec une froideur calculée pour les obliger à remonter sur le ring. C’est aux États-Unis que Fidel Castro a rendu l’une de ses premières visites officielles, en avril 1959, trois mois après le triomphe révolutionnaire. Rusé, il voulait dissimuler ses intentions. Mais il n’accepta aucune faveur pour autant, pas le moindre crédit, aussi minime fût-il, pas la moindre aide, rien qui puisse compromettre la formidable attaque qu’il concoctait (ou la trahison qu’il nourrissait en son sein). Fin stratège, Fidel Castro savait que seule une rupture totale avec les États-Unis garantirait le succès de son entreprise. Toute entente, toute main tendue aurait fatalement compromis son projet : il s’en garda. Autant dire que les États-Unis furent victimes d’une habile provocation. Dans laquelle ils tombèrent lourdement, emportés par leur conviction absolue que Cuba, dans son insolence, devait être châtiée. Mais aussi entraînés, il faut bi
en l’avouer, par le désir sincère de jouer les bienfaiteurs. Après tout, n’avaient-ils pas rendu un grand service à l’île en la tirant des griffes de l’Espagnol ? Cuba ne leur devait-elle pas son indépendance (ou, disons, sa parodie d’indépendance, mais indépendance tout de même) ? Comment concevoir pareille ingratitude ? Ne t’ai-je pas tout donné ? N’es-tu pas ce que tu es grâce à moi ? Comment peux-tu me faire cela ? Car tel fut bien le ton adopté toutes ces années : celui des protestations amères d’un époux trahi, d’un amant délaissé. Qui ne l’a pas perçu ainsi ? Sans parler de l’offense qui, par la suite, s’est ajoutée à l’offense : la confiscation des biens acquis, de l’argent accumulé pendant le mariage. Des plans d’assassinat, des dénonciations. Le spectacle affreux et avilissant d’un divorce. Quant aux enfants, cette bourgeoisie, cette classe moyenne qui se trouva abandonnée en pleine tempête révolutionnaire : je te les laisse, tu peux les emmener. Et c’est bien telle une mère furieuse et vindicative (ou se percevant comme telle) que l’Amérique les a pris pour les faire vivre sous son toit. Il n’est pas une seule page écrite sur ces premiers temps de la révolution où ne brille, d’un terrible éclat, le slogan « Au poteau ». Martelé par des groupes d’habitants, martelé sur les lieux de travail, martelé – chose terrible – par les enfants dans les écoles. Un mot, une « revendication populaire », qui eut le même effet épouvantable que le spectacle de la guillotine pendant les journées de Thermidor. Je crois que l’on ne connaîtra jamais le nombre exact de fusillés. Admettons, par ailleurs, qu’il ne fut pas particulièrement élevé par rapport à d’autres pays. Reste qu’on a beaucoup fusillé. Et qu’on l’a fait – comment dire ? – allègrement. Mais je ne veux pas m’arrêter ici sur le nombre réel de victimes. Je ne veux pas donner au fait physique, réel, la priorité sur sa dimension symbolique, dont l’impact subsiste toujours. Son ampleur fut telle qu’aujourd’hui encore, après tant d’années, ses effets se font sentir dans tout le pays. À Cuba, l’omniprésence de la peur est palpable et explique bien des comportements, inintelligibles autrement : cette façon qu’ont les habitants de baisser la voix quand ils évoquent en public une quelconque mesure étatique ; la défiance qui tenaille le pays et les délations qui rendent virtuellement impossible toute tentative d’organisation collective, d’opposition simplement pacifique ! Une peur que certains déclarent en rémission, convaincus que « notre peuple héroïque saura surmonter blablabla… ». Ils se trompent. Ses effets, profonds et durables, nous accompagneront longtemps encore. Plusieurs générations sont irrémédiablement marquées et blessées par la peur. Cela m’attriste profondément de le dire. Aucun homme politique en campagne ne voudra le reconnaître. Mais je ne fais pas de politique et je peux affirmer ceci : les dommages sont quasiment irréversibles. Dans ce pays qui compte onze millions d’habitants, on parle de victoire quand une pétition d’opposants modérés parvient à recueillir dix mille signatures – et c’en est une ! Mais n’est-ce pas, là aussi, la preuve qu’ils sont habités par la peur ? Une peur généralisée, profondément ancrée. Le pays entier en est imprégné, de cette peur qui se manifeste par le manque d’initiative et une incertitude noire, toutes choses qui différencient notre génération des précédentes, nées dans la liberté et sans peur. Certains me rétorqueront que non, il n’y a plus de peur. Je serai incapable de les contredire, de leur opposer des « faits » ; je me contenterai de leur répondre, perplexe : mais si moi-même, moi-même, tandis que j’écris ces lignes aujourd’hui, j’ai encore peur ? De ce point de vue, comme de nombreux autres, le triomphe de Fidel Castro a été total, complet, fracassant, indéniable. En témoigne par ailleurs l’échec médiatique de ceux de Miami, incapables d’expliquer au monde, en plus de quarante ans d’exil, en quoi consiste leur tragédie (car c’est bien de tragédie qu’il s’agit) : comment ils furent faussement accusés d’être des « agents de la domination américaine » à Cuba, comment ils furent dépouillés de tous leurs biens et expulsés en masse. Aucune classe moyenne, aucune autre bourgeoisie latino-américaine n’a subi un tel sort. Car face à une tâche aussi immense que celle de défier les États-Unis, quelle importance cela pouvait-il avoir de dénier à des millions de personnes (à tout le pays, en fait) un droit pourtant considéré comme inaliénable à travers l’Occident, celui de propriété ? Que pouvait importer le sort de ces « agents des États-Unis », de ces « gusanos », cette « vermine », comme on les nommait atrocement ? Quand je dis « Miami », on doit le comprendre comme une figure de style, une simplification. Miami, c’est bien des choses. Miami embrasse un spectre très large d’opinions politiques, des plus extrémistes – le pôle le plus visible – aux plus conciliatrices. D’ailleurs, de nos jours, Miami c’est le monde entier : mes amis à Mexico, mon frère en Argentine, mon ex-fiancée à Athènes, etc. Toutes les personnes que la révolution cubaine, au fil des années, a contraintes à l’exil, pour une raison ou une autre. Disons, pour aller vite, que « Miami » représente l’opposition à la révolution cubaine. Or, ce que « Miami » n’a pas su expliquer au monde, c’est que les propriétés confisquées n’étaient pas de grandes haciendas, véritable plaie de l’Amérique latine. Les petits propriétaires eux-mêmes avaient d’abord participé à leur confiscation ; à l’époque, la classe moyenne cubaine, si nationaliste et si patriote, était convaincue du bien-fondé de réduire les pouvoirs de l’oligarchie capitularde. Telle fut son erreur ! Car l’étau allait peu à peu se resserrer sur elle. On finirait par l’éradiquer elle aussi, comme un mal abominable. Peu importe que cette classe sociale ait été la plus économiquement saine du pays. On les décréta inutiles, remplaçables. En vertu de ce matérialisme volontariste qui considère les personnes comme de simples statistiques : tous ces médecins (vendus), tous ces professeurs (petits-bourgeois), tous ces intellectuels (fondamentalement mous), nous les avons remplacés en quelques années par des médecins, des professeurs et des intellectuels formés par nos soins, authentiquement nationaux, inconditionnellement révolutionnaires, meilleurs. Mais la plus grande réussite de Fidel Castro, c’est d’avoir imaginé la plus captivante des sagas de notre siècle, d’avoir fait de sa révolution une épopée héroïque, avec les très très méchants d’un côté, et les très très gentils de l’autre. Non seulement il a défié les États-Unis, mais il a su le faire de la façon la plus dramatique et électrisante qui soit, exemplaire sur le plan symbolique. Sa technique narrative plutôt primitive était magistralement en phase avec son temps, une ode rebelle contre les adultes, où quelques jeunes gens se révoltent contre leurs aînés. Elle trouvait un profond écho dans les capitales européennes, bien avant 1968. Voilà comment j’explique la loyauté sans faille de tant d’intellectuels latino-américains, de tant d’écrivains de génie envers Fidel Castro. Ils le voient tout simplement tel qu’il est : le plus grand fabuliste de notre temps, un extraordinaire artiste dont les discours tiennent de la performance. Ces écrivains savent qu’il est aussi grand qu’eux pour avoir découvert le moyen, lui, petit provincial, de se transformer en figure incontournable de la scène internationale, pour avoir su s’incruster dans les pages de la littérature (ou de la comédie) mondiale. Il est facile de voir en Fidel Castro (le terrible et odieux Fidel Castro) un grand artiste, ayant su mettre en scène (avec la participation des États-Unis dans le rôle de la grosse brute) le mythe de l’affrontement du petit pays avec l’Empire. C’est cette insubordination qui a suscité tant de sympathie, y compris à l’intérieur même des États-Unis. Ses admirateurs lui pardonnent, et avec eux le monde entier, d’avoir pris tout un pays en otage, d’avoir plongé sa population dans la pauvreté, au nom d’un affrontement dont eux-mêmes ne seraient pas prêts à payer le prix. Ainsi la révolution cubaine a-t-elle soulevé un formidable enthousiasme en Amérique latine, réactivant la haine et l’antiaméricanisme viscéral que suscite l’étonnante et incompréhensible réussite des États-Unis dans la mentalité quelque peu magique des Latino-Américains, qui ne connaissent que la rapine et le pillage, et ne peuvent s’expliquer la prospérité américaine qu’en ces termes. N’y a-t-il pas de même chez tous les Européens un certain malaise inavoué vis-à-vis de l’Amérique, de sorte qu’ils furent enchantés de la voir mise en « difficulté » par un brillant jeunot, aux manières certes détestables, mais grandiose dans son rôle de dénonciateur et de poil à gratter des États-Unis ? Il est pourtant une vérité qui ne laissera pas de surprendre les partisans de la révolution cubaine, ceux qui, sans trop comprendre les raisons de l’antagonisme, ont pris parti pour le pays le plus petit, pour le persécuté : en réalité, c’est d’une querelle d’amoureux éperdus qu’il s’agit. Cuba veut être les États-Unis. Contrairement à ceux qui, à travers le monde, critiquent, voire méprisent, le mode de vie américain, les Cubains, eux, le désirent. Ils s’imaginent leur avenir sous la forme d’une existence indépendante, mais américaine. La laideur des banlieues, le mobilier en contreplaqué et les gobelets en plastique constituent leur imaginaire du bonheur. Tout schéma qui tendrait à opposer l’« identité » cubaine à l’« identité » américaine est erroné. Dès le milieu du XIXe siècle, l’identité cubaine fut forgée et nourrie par l’identité américaine. Elle lui est consubstantielle ; et c’est valable pour n’importe lequel des éléments constitutifs de la vie cubaine pris au hasard. Notre premier président, Tomás Estrada Palma, un Cubain-Américain, instituteur, quaker de surcroît, avait vécu quinze ans en Amérique. José Martí, notre « Poète national », « Apôtre de Notre Indépendance », était passionnément épris du modèle américain. Pourtant, les États-Unis sont incroyablement inconscients de leur poids sur Cuba. Ils se comportent comme un pays normal, un de plus dans le concert des nations, alors qu’ils sont au centre même de l’existence de l’île. Les Américains ne soupçonnent pas à quel point on les aime, on les imite, on vit en fonction d’eux. De Fidel Castro lui-même (et peut-être lui le premier) au dernier enfant de l’île (qui rêve de vivre en Amérique), notre pays est soumis à leur influence, plus qu’aucun autre. Les États-Unis se trompent en réagissant avec nous de façon vindicative et tonitruante, quand ils devraient faire preuve de tendresse et de compréhension, adopter l’attitude de ceux qui grondent et admonestent leur propre sang. Tout ceci ayant été dit, si l’on considère à présent le coût exorbitant de la révolution cubaine, son bilan catastrophique, l’état calamiteux dans lequel elle a plongé le pays, les pénuries chroniques, la quasi-indigence, l’immense fracture de la nation, sa diaspora considérable, on ne peut que constater l’échec, profond et retentissant, de Fidel Castro. La dérive du projet initial saute aux yeux, qui se donnait pour objectifs de diversifier l’économie, élever le niveau de vie, transformer l’État cubain en tout ce qu’il a prétendu être successivement – sans jamais y parvenir : une « Puissance médicale » (quoi de plus ridicule ? Qu’est-ce donc qu’une « Puissance médicale » ?), une puissance agricole, etc. Mais quel était donc son plan originel, qu’était donc censée nous apporter la révolution, selon lui ? Fidel Castro pensait-il, par exemple, tirer le pays du sous-développement, ou au moins de la crise dans laquelle Cuba ne manquerait pas de tomber étant donné la confrontation qui s’annonçait avec les États-Unis ? S’il comptait là-dessus, il n’en a rien été. Au lieu de cela se sont succédé les années de très grande pénurie et de privations, immuable toile de fond pour une population plongée dans la plus grande détresse. Quelles qu’en soient les raisons – à commencer, bien sûr, par l’embargo américain –, la révolution cubaine est un échec cuisant. À tous les niveaux. Car enfin, que dire de cette nation qui, vivant pourtant sous un régime socialiste – qui relève tant du féodalisme – en est venue au fil des ans à ne rêver que de rente et d’oisiveté ? Les Cubains ont développé un mépris radical pour le travail, valeur totalement discréditée puisque « on a beau faire, il ne donne pas de quoi vivre ! Ce n’est pas là-dessus qu’il faut compter ». Telle est la déformation dont sont victimes les habitants de l’île, en raison de l’irresponsabilité sociale où plonge celui qui ne possède rien, vit « socialisé » comme un bien étatique de plus : l’homme se perd sans la colonne vertébrale de la propriété. Il n’attend plus rien, n’a aucun moyen d’améliorer sa situation, pas de métier où exercer son talent et vit aux dépens de la charité publique. Il se sait si profondément déshérité qu’il n’envisage jamais de franchir le fossé qui le sépare de ceux qu’il perçoit comme riches : le touriste, l’ami plus chanceux venu lui rendre visite de l’étranger. C’est pourquoi il tend la main sans vergogne, les importune en quémandant des « petits trucs ». Il assume sa mendicité avec la rage et la mauvaise humeur du dépossédé. On touche là au point le plus sensible, le plus polémique, de cette longue interprétation personnelle de la révolution cubaine, le plus douloureux aussi : celui de la catastrophe humaine qu’elle a engendrée. On m’accusera à l’envi de faire des déclarations sans fondement. Mais je sais bien, moi, je l’ai vu ! J’ai vu les âmes charitables se heurter, chaque fois qu’elles voulaient aider, au parasitisme et à l’apitoiement sur soi-même. Quand vous finissez par céder (« tiens, prends ça »), vous avez immédiatement le droit à une réponse du genre : « Comment peux-tu être si dur ? Je souffre. Je te demande juste une petite aide. » L’aumône est devenue comme le prolongement naturel de l’intervention de l’État. Toute proposition de travail est prise comme une offense. C’est affreux de dire cela. J’aimerais me tromper ! Mais, peut-on voir les choses autrement ? Toutes ces années de révolution ont profondément perverti le pays. Certes, on m’opposera mille exemples, « pris de la réalité », de Cubains faisant preuve d’un véritable esprit d’entreprise et ayant connu le succès. C’est indéniable. Je peux moi-même en citer beaucoup, sans que cela entame pour autant ma théorie. Le phénomène est trop étendu, touche le pays entier. C’est un état de choses que l’on mettra des années à surmonter. Comment gouverner un tel peuple, abâtardi et infatué ? Car il se pourrait bien que ce peuple soit incapable de la moindre action, qu’il soit ingouvernable sans le recours à la propagande patriotarde. En un mot : le peuple cubain est un peuple que le nationalisme a profondément avili. C’est là une assertion terrible ; permettez-moi de l’expliquer. Le sujet est tabou : c’est celui de la complicité du peuple cubain avec son « tortionnaire », Fidel Castro. Bien sûr, c’est un peuple opprimé – qui en douterait ? –, ayant subi l’une des dictatures les plus longues d’Amérique latine. Mais l’homme qui tient ce peuple sous son joug n’est en réalité que l’incarnation de son propre orgueil, de sa croyance en son caractère unique, en la singularité et l’excellence du peuple cubain. Un sentiment, un état de choses dont tout futur dirigeant devra tenir compte. Ce peuple n’acceptera aucun politicien qui prétendrait lui parler de sa culpabilité, qui lui signalerait imprudemment (comme je le fais ici) sa complicité lamentable. Les Cubains lui préféreront toujours un leader populiste, une bonne âme qui leur rappellera combien ils sont bons, vertueux et naturellement – sans offenser personne – supérieurs à tous les autres peuples de la Terre. Dès lors, la démocratie est-elle le régime adéquat pour l’île ? Je prends ici le terme « régime » dans son acception médicale : le régime convenable pour un patient atteint d’une longue maladie. Même si cela peut heurter ceux qui célèbrent en la démocratie un système intrinsèquement bon, je crois qu’il n’est pas celui dont Cuba a besoin pour le moment. L’imposer alors que le temps n’est pas encore venu, l’inoculer à un organisme aussi affaibli, pourrait avoir des effets inverses à ceux espérés. Ce dont Cuba a besoin, c’est d’une thérapie longue et réparatrice, qui lui laisserait le temps de consolider les fondations de la démocratie, de forger son socle institutionnel : mettre sur pied une cour constitutionnelle, un Institut électoral, etc. Laisser le temps à ces institutions d’être formées, de se roder, d’être mises au point en quelques petites années d’un régime plus ou moins fort. À cet égard, il est paradoxal que les États-Unis eux-mêmes, ce pays qui, durant des années, fit le choix de solutions autoritaires pour Cuba et soutint le coup d’État de 1952, celui-là même qui a anéanti le processus d’ouverture alors à l’œuvre, soit aujourd’hui le promoteur d’une cure démocratique radicale pour Cuba, ignorant le temps nécessaire à la convalescence, occultant le fait qu’il n’existe aucune base sur laquelle s’établir. En un mot, je crois qu’à Cuba, au contraire de ce qui s’est passé en Russie et en prenant plutôt pour exemple la Chine, les réformes économiques doivent précéder de quelques années les réformes politiques. Bien sûr, ce que je souhaite pour Cuba, c’est la démocratie, mais il faut d’abord se réadapter à la normalité du jeu politique, se restructurer. On ne peut pas se jeter immédiatement à l’eau, plonger d’un coup dans le subtil système démocratique, avec ses débats politiques interminables, son mécanisme complexe de pouvoirs et de contre-pouvoirs. Que cela nous plaise ou non, la révolution cubaine a eu lieu ; l’île est aujourd’hui très différente de ce qu’elle était. C’est le fondement sur lequel devra être construit l’avenir. Ne pas tenir compte de la révolution, l’occulter, serait une erreur de même ampleur que la politique révolutionnaire de la « table rase ». Il s’agit donc d’intégrer ce passé, sans chercher à trouver des coupables ; comme mal, comme ressource, comme particularité. Il faut gérer sereinement cet héritage, de manière pragmatique, sans la charge sentimentale de toutes ces photos en noir et blanc. Se livrer à une analyse rigoureuse de la révolution cubaine, plutôt qu’à une autre geste, une autre épopée. Un instant seulement, s’arrêter devant les expressions enfantines de ces adultes sur les photos. Avec compréhension. Prendre de la distance, nous défaire de tout ce vieux fatras grandiloquent. Et s’il reste un beau vieux meuble encore solide dans ce grenier de l’histoire, lui faire une place dans le salon, à côté du piano, comme un accessoire d’époque. Voilà la bonne attitude à adopter. Ne pas instaurer de tribunal, surtout pas le tribunal de l’Histoire. Car il nous faut reconnaître, à ce point de la discussion, que la révolution cubaine a gagné. Je dis cela sans une once d’ironie. Ce sont eux, les gagnants. Ce sont eux qui auront la charge de diriger le pays dans les prochaines années, que Fidel Castro soit vivant ou mort. Eux et non les dissidents, qui représentent aujourd’hui une option plus civique que proprement politique ; non les exilés, dont les possibilités sont encore moindres, compromis comme ils sont (politiquement ? Aux yeux de l’opinion ?) par un aussi long séjour en Amérique. Eux seuls, les héritiers de la révolution, qui ne croient plus à sa gloire, sont à l’abri de l’idée qu’une autre « révolution » serait nécessaire pour réparer le cataclysme de la précédente. Dieu nous en garde ! Pas de règlement de comptes, pas de jugements sommaires, pas de seconde révolution cubaine pour réparer et éliminer les maux, la violence et les dommages sociaux de la Première. En revanche, il leur faudra faire repentance, clairement et publiquement, condamner sans équivoque ses méfaits, en même temps que savoir récupérer ses réussites (les vastes programmes sociaux et éducatifs), rejeter son caractère profondément antidémocratique, reconnaître les autres acteurs du spectre politique et leur faire une place, accepter de se retirer. Arrêter de penser avec arrogance qu’ils pourront continuer de monopoliser le pouvoir sans risque et sans infliger un coût énorme au pays. En un mot, faire de leur spécificité (le fidélisme ? Son héritage ?) un simple courant idéologique parmi d’autres et s’instituer en parti politique. Un véritable parti politique qui aurait cessé d’être le Léviathan étatique d’aujourd’hui, qui aurait renoncé à ce privilège monstrueux, mille fois plus aberrant que la corruption endémique du Cuba d’avant 1959 et que la révolution avait voulu éradiquer.   Ces extraits inédits ont été traduits par Liliane Hasson.
LE LIVRE
LE LIVRE

La révolution cubaine expliquée aux chauffeurs de taxi de Une leçon de journalisme, Suhrkamp

SUR LE MÊME THÈME

Document Nasrin Sotoudeh écrit de sa prison
Document Trois nouvelles sur la guerre d'Espagne
Document Une leçon de journalisme

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.