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Le roman du Brexit

Quand la politique divise les familles et sépare les couples, le romancier britannique Jonathan Coe capte les petits et grands séismes qui secouent ses compatriotes. Éclairant.

Avec Le Cœur de l’An­gleterre, troisième volet d’un cycle romanesque entamé avec Bienvenue au club (2001) et poursuivi par Le Cercle fermé (2004), Jonathan Coe est « le premier auteur à aborder la crise d’identité nationale que nous traversons », estime Alex Preston dans l’hebdomadaire britannique The Observer. Pour saisir un pays déchiré par le Brexit, le romancier adopte en effet la forme littéraire « la plus appropriée », note le critique, à savoir celle d’une vaste fresque, comme une introspection collective, dont les critiques outre-Manche apprécient autant l’humour (britannique) que la « mélancolie ». L’action se déroule à partir de 2010, année marquée par la formation d’un gouvernement de coalition entre conservateurs et libéraux-démocrates. Coe revisite les émeutes communautaires de 2011, qui avaient opposé, dans les quartiers défavorisés, des jeunes issus de mino­rités ethniques aux forces de l’ordre. Il évoque ensuite le bref et intense moment de communion nationale qu’ont suscité les jeux Olympiques de Londres en 2012, puis le séisme du référendum sur le Brexit en 2016, et enfin le chaos qui s’ensuit. Auparavant, aucun romancier outre-Manche n’avait osé une approche aussi directe de l’actualité, remarque le chroniqueur de The Observer. Certes, précise-t-il, Ali Smith aborde la montée du nationalisme dans
-malgre-tout/">son cycle des saisons, mais ses romans ne traitent des fractures de la ­société britannique que de façon oblique, parcellaire. Chez Coe, en revanche, les trajectoires des personnages donnent à voir très clairement « l’état de la nation », et ce de façon panoramique, vu la diversité des destins qui s’entrecroisent. À l’instar d’un échantillon soigneusement constitué par un institut de sondages, les personnages (qui peuplaient déjà les précédents volets du cycle) sont représentatifs. Côté « Leave », on rencontre Ian, sympathique moniteur d’auto-école de Birmingham, sa vieille mère acariâtre, Helena, ainsi que Colin, ouvrier retraité d’une industrie automobile dévastée par la mondialisation. Côté « Remain », on retrouve Benjamin Trotter, fils de Colin, pilier du ­cycle romanesque. Désor­mais quinquagé­naire, l’ex-comptable s’est retiré dans une campagne idyllique des Midlands pour écrire un roman d’amour. Sa nièce Sophie, qui est aussi l’épouse de Ian, est une universitaire londonienne ayant fait sa thèse sur « les représentations picturales des écrivains européens d’ascendance noire au XIXe siècle » : elle incarne l’intel­lectuelle cosmopolite. Doug, journaliste à l’hebdomadaire New Statesman, proche des travaillistes mais amoureux d’une députée tory, campe une gauche britannique aussi embar­rassée qu’embourgeoisée, tandis que sa fille Coriandre, ­farouche partisane de Jeremy Corbyn, le dirigeant du Labour, figure une jeunesse radi­calisée jusqu’à ­l’aveuglement. Coe révèle ainsi la part intime de la politique. Au fond, le Brexit n’a peut-être pas d’autres motifs que ceux qu’il dévoile à travers ses personnages. À un moment, note Sam Leith dans le quotidien The Guardian, ce « roman doux-amer » donne à voir un couple en thérapie post-­référendaire : Sophie déplore que son mari, Ian, ait voté « Leave », preuve selon elle qu’il n’est « pas aussi ouvert » que cela et que son modèle de relations humaines est « l’antagonisme ». Lui, de son côté, reproche à son épouse favorable au maintien dans l’Union européenne de vivre dans une bulle, imbue de sa supério­rité morale. Ni l’un ni l’autre ne parlent d’Europe, preuve selon leur conseillère conjugale que « quelque chose de bien plus fondamental et personnel » se joue dans les difficultés de ce couple et, sans doute, suggère The Guardian, dans celles du Royaume-Uni. Jonathan Coe se garde bien de prendre position – dans The Times Literary Supplement, la critique Alex Clark lui reproche même son « ambivalence ». On chercherait vainement en effet dans Le Cœur de l’Angleterre un manifeste anti-­Brexit. Le roman­cier britannique saisit plutôt la « colère » qui monte dans le pays, écrit Alex Clark.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe, Gallimard, 2019

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