L’économie est malade de ses chiffres
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L’économie est malade de ses chiffres

Économistes, institutions internationales, politiques et médias entretiennent une absurde révérence pour les statistiques. Ce faisant, ils pratiquent une forme de pensée magique qui n’a cessé de nous influencer depuis l’Antiquité : in numero veritas. Les effets pervers de cette croyance sont redoutables.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par
L’entretien dont est extrait cet échange s’est déroulé à Prague à la fin de l’année 2011. Il a été modéré par le journaliste tchèque Roman Chlupatym.   Grâce aux différentes crises que l’on connaît depuis 2008,la science économique est devenue plus intéressante aux yeux de bien des gens. Mais les choses ont-elles changé pour autant ? Tomáš Sedláček : À l’échelle de l’histoire, le passage d’une croyance à une autre a toujours été difficile. Il est douloureux d’abandonner une foi. Et l’économie est une croyance comme une autre. Je crois que l’un des plus grands blasphèmes de notre temps est de faire croire qu’il existe un degré zéro de la croyance – que quelque chose peut être réel, vrai, neutre, scientifique. Cette foi qui est la nôtre, qu’on appelle économie, est pénétrée par le mythe : on croit à la rationalité des êtres humains, on croit à la possibilité de décrire l’avenir au moyen de modèles mathématiques. On croit aussi que l’on peut s’attendre à l’imprévu, ce qui est un oxymore.   Notre expérience de la crise peut-elle changer quelque chose à cette croyance en l’économie, à la perception que nous en avons ? T. S. : La crise n’a pas été suffisamment forte pour cela. C’est comme un mal de dent modéré, dont on s’accommode sans aller chez le dentiste, en prenant un peu de slivovitz [eau-de-vie de prune]. C’est seulement à partir d’un certain niveau de douleur que l’on consulte un médecin, qui réglera le problème en une demi-heure. Je crois que l’Europe et les États-Unis sont en deçà de ce seuil de douleur. Nous continuons de penser que nous pouvons nous contenter des vieux remèdes.   Faites-vous allusion à l’obsession de la croissance, omni-présente en ce moment ? T. S. : Ah ! croire qu’il est absolument normal de croître ! Croire que la croissance est le destin des systèmes, c’est absurde. Historiquement, la stabilité est au fondement de la science économique. Les théoriciens classiques pensaient en termes d’équilibre, ou se demandaient à quoi ressemblerait notre société une fois que nous serions arrivés à cet état stable ; ils ne s’intéressaient pas au chemin de croissance mais à l’état de repos. Aujourd’hui, c’est le contraire. Très peu de penseurs se disent : « Imaginons un siècle de croissance, puis un arrêt. À quoi ressemblera alors la société ? Sera-t-elle une bonne ou une mauvaise société ? La croissance nous aura-t-elle conduits dans la direction que nous souhaitons ? » Je n’ai aucune certitude, mais je m’inquiète que personne ne pose ces questions. Une autre remarque, sur un phénomène que je trouve vraiment très étonnant à propos de PIB : nous nous sommes réjouis des 2 ou 3 % de croissance enregistrés par certains pays européens en 2010. Personne ne dit que, la même année, le déficit public de ces pays avait atteint 7 ou 8 % du PIB. Donc, si l’on schématise, ils ont payé 7 % de dette et en ont tiré 3 % de profit. Aucune raison de se réjouir ! Nous ne savons pas disjoindre la croissance de l’endettement. C’est la cause des problèmes dans le secteur bancaire, au niveau individuel comme au niveau macroéconomique. L’emprunt a généré une croissance artificielle. C’est l’une des explications de l’état désastreux de la situation financière. Et depuis, rien n’a changé.   Le PIB, la croissance et les autres notions économiques sont un peu comme des fétiches… D. O. : C’est assez drôle. Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, on prédisait 0,2 % de croissance ou quelque chose de cet ordre. Puis un organisme a annoncé une croissance de 0,1 %. Et les journaux ont titré : la croissance du PIB moitié moins importante que prévu. Peu importait le biais statistique… T. S. : Un psychodrame pour un dixième, ça n’a pas de sens… D. O. : … Exactement, un ou deux dixièmes de point de croissance peuvent tout simplement disparaître ou apparaître au cours du processus. Et, pourtant, nous accordons à ces chiffres une valeur presque religieuse. T. S. : Je supprimerais le presque. Nous attachons une importance religieuse à des valeurs que nous savons faillibles. Et cela deux ans après que tout le monde s’est trompé sur la croissance de tous les indices, PIB inclus ; les économistes n’ont pas réussi à tirer de ces indices fétiches des conclusions justes. Il faut ici revenir à ce mythe, l’un des plus anciens récits de l’humanité : le meurtre d’Abel par Caïn. En hébreu ancien, Caïn signifie « forgeron » – une activité très suspecte à l’époque – et Abel signifie « vent », « brume ». Depuis lors, le dur (hard) l’emporte sur le doux (soft). Le pouvoir de la publicité – et de tout ce qui peut être considéré comme « dur » – l’emporte sur l’intuition que l’on ne devrait pas détruire notre environnement, abîmer le paysage, anéantir le plaisir de l’air pur. La bataille est inégale car traduire quelque chose en chiffres, c’est le rendre « dur ». Il est très difficile de traduire en chiffres le soft… Le doux perd donc la partie avant même qu’elle ait vraiment commencé.   C’est exactement la raison pour laquelle l’économie écologique propose de quantifier la valeur de l’air pur et autres ressources « douces » qui ne sont pas prises en compte par l’économie traditionnelle. Qu’en pensez-vous ? T. S. : C’est l’une des deux manières de résoudre…
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