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L’épopée viking revisitée

Les Vikings pâtissent d’une réputation désastreuse. Pourtant, leurs accomplissements forcent le respect. Et leurs rapines ont sans doute contribué au décollage économique de l’Europe.


Le phénomène viking a pris fin il y a presque un millénaire. Et il ne laisse pas de stupéfier. Les guerriers venus du nord ont terrorisé l’Europe pendant trois siècles, conquis plusieurs fois l’Angleterre, fait plier les descendants de Charlemagne, créé des États destinés à un brillant avenir (dont celui qui deviendra un jour la Russie), colonisé l’Islande et le Groenland, sans doute découvert l’Amérique… Mais le plus ahurissant reste la disproportion entre l’étendue de ces prouesses et le nombre restreint de personnes qui les ont accomplies. Car les Vikings ne furent jamais ces hordes innom­brables que se sont figurées leurs contemporains. Dans son dernier ouvrage, le premier à être traduit en français, le médiéviste suédois Anders Winroth rappelle que cette idée d’une « Scandinavie surpeuplée à l’origine de déferlements barbares » est un topos plus vieux que les Vikings eux-mêmes. « Elle ­découle de l’ancienne théorie des climats développée par Hippocrate et Aristote », selon laquelle le froid du Nord serait plus sain et favo­riserait donc « la multiplication de l’espèce ». C’est ainsi, par exemple, qu’au VIe siècle l’historien Jordanès ­expliquait l’origine des Goths qui avaient envahi l’Empire romain.
En réalité, la Scandinavie des IXe, Xe et XIe siècles n’était pas particulièrement peuplée, et à aucun moment durant cette période elle ne connut une émigration de masse, comme ce sera le cas, au XIXe siècle, vers les États-Unis. Selon Winroth, ce qui provoqua le mouvement viking, c’est « l’existence de réelles opportunités ailleurs ». Une litote pour désigner des possibilités de pillages faciles et d’enrichissement rapide. De fait, le début des raids et leur intensification correspondent au déclin puis à l’éclatement de la superpuissance de l’époque, l’Empire carolingien. Comme le relevait déjà François Neveux dans L’Aventure des Normands (Perrin, 2006), « la principale cause du mouvement viking est la faiblesse des États qu’ils étaient amenés à fréquenter ». Commerçants avant toute chose, les hommes du Nord glanaient des informations dans les ports anglais et francs et constataient souvent que ces États n’étaient plus en mesure de se défendre – ce dont ils auraient eu tort de ne pas profiter.
L’autre facteur décisif fut la mise au point d’un navire remar­quable. En effet, pas de Vikings sans bateau. C’est ce qui les distingue de leurs prédécesseurs cimbres, teutons, burgondes ou goths, qui tous étaient des envahisseurs terrestres. En France, ce navire est appelé de façon tout à fait impropre « drakkar » alors que, comme le note Régis Boyer dans Les Vikings. Histoire, mythes, dictionnaire (Robert Laffont, 2008), « ce terme n’existe simplement pas en vieux norrois [la langue parlée par les Vikings], c’est l’invention d’un petit journaliste français un peu barbouillé de suédois et écrivant au milieu du XIXe siècle ».
Avant la fin du VIIIe siècle, les Scandinaves, pour une raison qui reste mystérieuse, n’utilisaient pas la voile. Mais, à partir du moment où ils l’adoptent, ils inventent très vite l’une des embarcations les plus exceptionnelles de l’histoire maritime. Elle a la particularité d’être extrêmement polyvalente. Son faible tirant d’eau lui permet de s’enfoncer dans les terres en suivant les fleuves ; sa relative légèreté, de pouvoir être portée à dos d’homme (entre deux bassins fluviaux, par exemple). Mais elle est tout aussi capable d’effectuer de longues traversées en mer, comme le prouve la distance qui sépare les côtes norvégiennes de l’Islande. Sa coque est d’une souplesse inédite grâce aux planches qui la constituent : elles ne sont pas sciées, mais « obtenues en fendant des bûches à l’aide de coins et de cognée », ce qui fait qu’elles épousent la fibre du bois, explique Winroth, qui nous apprend en outre que des copies modernes de ces navires atteignent la vitesse impressionnante de 15 nœuds (soit près de 30 km/h).
L’ouvrage de Winroth, professeur à l’université Yale, aux États-Unis, ne révolutionne pas la vision que l’on pouvait avoir des Vikings, mais il constitue une très bonne synthèse des connaissances actuelles. Et ­balaie certains mythes qui ont la peau dure. Le fameux casque à cornes ? Il remonte à la première de L’Anneau du Nibe­lung de ­Wagner, en 1876. Les redoutables bersekir, ces guerriers-­fauves presque invincibles ? Une invention délirante à partir d’une expression ne signifiant rien d’autre que « tunique d’ours ». Le terrifiant supplice de l’« aigle de sang » ? Des élucubrations dues à la mauvaise interprétation d’une strophe en vieux norrois. Celle-ci est tirée d’une saga islandaise du XIe siècle assez laconique et que ses premiers lecteurs comprenaient sans doute ainsi : « Et Ivar […] fit en sorte que l’aigle taille dans le dos d’Ella [son ennemi et le meurtrier de son père] ». Ce qui signifiait tout simplement qu’Ivar tuait Ella et laissait son corps être dévoré par l’aigle (sans sépulture donc). Mais une autre lecture possible était : « Ivar tailla l’aigle sur le dos d’Ella ». Elle était moins vraisemblable, parce qu’elle n’avait pas grand sens. Qu’importe, des exégètes ultérieurs se sont chargés de lui en trouver un : « Dans un premier temps, on a imaginé qu’Ivar avait torturé Ella de son vivant en gravant l’image d’un aigle sur son dos, rapporte Winroth. L’histoire a néanmoins culminé au XIVe siècle, quand un autre conteur a imaginé une horrible torture. ». Il s’agissait, en plus de tailler un aigle dans le dos de la victime, de lui « séparer toutes les côtes de l’échine avec une épée, de façon à lui arracher par là les poumons ». Et puis, comme il aurait été bête de s’arrêter en si bon chemin, on ajouta encore quelques détails horrifiques, comme le sel appli­qué sur les blessures pour les rendre plus douloureuses.
Le point commun de ces défor­mations et autres malentendus est qu’ils tendaient tous à mettre en avant la brutalité extrême des Vikings. Or, comme le montre très bien Winroth, si les Vikings furent bel et bien violents, ils ne le furent pas outre mesure. Il compare l’ampleur de leurs dévas­tations à celles qu’ont causées les incessantes campagnes militaires de Charlemagne et note, à juste titre, que même les pires méfaits des barbares scandinaves font pâle figure à côté des massacres quasi génocidaires perpétrés par le glorieux « père de l’Europe ». Au bout du compte, Charlemagne ne se comportait pas autrement que les chefs vikings. Comme eux, il obtenait butins et tributs par la force et en partageait les bénéfices avec ses fidèles pour conserver leur loyauté. Simplement, il le faisait à une échelle bien plus vaste.
La mauvaise réputation des Vikings doit beaucoup à ceux qui furent leurs victimes de prédilection : les hommes d’Église. C’est un point qui a souvent été relevé et que Winroth mentionne à son tour : les édifices religieux, notam­ment les monastères, constituaient des cibles idéales pour les raids. Ils présentaient le double avantage d’être riches et mal protégés – puisque jusqu’alors, dans les conflits qui les opposaient entre eux, les seigneurs francs, anglais ou irlandais les avaient respectés. Les païens nordiques n’eurent bien sûr pas ce genre de scrupules, et leurs premières attaques ­semèrent la sidération. Elles furent d’autant plus dommageables à leur réputation auprès de la postérité que, en s’en prenant au clergé, ils s’en prirent aux seules personnes sachant lire et écrire à cette époque – et donc aux auteurs d’une bonne partie des témoignages qui nous sont parvenus sur eux.
Dès qu’il est question des ­ravages causés par les Vikings, les ­récits des moines ou des évêques n’hésitent pas à verser dans l’exagération, même la plus invraisemblable. Win­roth montre ainsi les contradictions d’une chronique relatant le pillage de Nantes en 843 : les Vikings, ­décrits comme de véritables ­machines à tuer, ­auraient massacré abso­lument tout le monde, nous dit-on dans un premier temps (à grand renfort d’images saisissantes, comme celle de la cathé­drale inondée de sang). Sauf qu’on apprend plus loin qu’il y eut aussi un grand nombre de ­prisonniers…
Ces pillages, si terribles furent-ils, eurent une vertu paradoxale : ils stimulèrent l’économie européenne. « Le commerce et les échanges étaient tombés au plus bas après la chute de l’Empire romain », rappelle Winroth. Une timide reprise s’était amorcée sous les Carolingiens, mais elle était freinée par le manque de monnaie. Pour une raison simple : l’or et l’argent disponibles avaient « servi à fabriquer des calices, des reliquaires et autres objets d’orfèvrerie à usage religieux. Les trésors des églises et des monastères ­regorgeaient de métaux précieux, en principe indisponibles pour le monnayage. On doit aux Vikings d’avoir changé cela. » Grâce à leurs extorsions, tous ces métaux qui avaient été thésaurisés purent être réinjectés dans l’économie européenne, et le commerce se fluidifia.
Mais les Vikings firent mieux encore. Leurs exploits maritimes à l’ouest – en Islande, au Groenland et au Labrador – sont bien connus, leurs percées à l’est beaucoup moins. Ils y établirent pourtant le long des grands fleuves eurasiens, entre la Baltique et la Caspienne, de nouvelles routes commerciales. On les retrouve à Byzance et à Bagdad, où ils contribuèrent à renflouer un Occident jusqu’alors déficitaire. « Même si on ne dispose d’aucune statistique, on peut penser que les Scandinaves, en exportant entre autres des ­esclaves, des fourrures et d’autres marchandises vers le califat arabe et Byzance, ont rééquilibré pour un temps le solde de la balance commerciale entre l’Europe de l’Ouest et l’Orient, mettant un point d’arrêt, voire peut-être inversant le flux d’argent et d’or qui s’échappait de l’économie occidentale », explique Winroth.
Les Vikings ont donc joué un rôle central dans le décollage de l’Europe médiévale, qu’ils ont revivifiée et désenclavée. Leur champ d’action s’étendait sur des milliers et des milliers de kilo­mètres : des côtes canadiennes aux rives de l’Euphrate ! Certains individus connurent, de ce fait, des destinées hors norme. Winroth retrace ainsi celle d’Harald le Sévère. Contraint de fuir la Norvège, il trouve ­refuge dans la Rus’ de Kiev avant de ­rejoindre Constantinople et la fameuse garde varègue, composée pour l’essentiel de Scandinaves et chargée de la protection rapprochée de l’empereur byzantin. Le voilà qui guerroie dans tout l’est du bassin méditerranéen, s’enrichit formidablement et peut retourner en Norvège, où il prend le pouvoir. S’ouvre alors le dernier acte de cette vie tumultueuse : Harald se lance à la conquête de l’Angleterre. La tentative tourne au fiasco : son armée est défaite à Stamford Bridge et lui-même tué d’une flèche dans la gorge. Nous sommes en 1066. Pour Win­roth, cette bataille marque la fin de l’ère viking. Quelques ­semaines plus tard, Guillaume de Normandie réussit là où ­Harald le Sévère a échoué : il s’empare de l’Angleterre. Guillaume est descendant de Vikings, mais ce n’est déjà plus un Viking. C’est un monarque franc.
Diverses hypothèses ont été avancées pour expliquer le déclin des Vikings. On a évoqué leurs navires, parfaits pour le transport du fruit de leurs rapines mais, à cause de leur faible tonnage, inadaptés au commerce de gros. Régis Boyer a parlé de la concurrence des Frisons et de leurs grosses cogues lourdes et pansues, tout à fait aptes, elles, à transporter des matières premières. Win­roth (après d’autres) préfère insister sur l’émergence en Scandinavie de monarchies stables et ­christianisées.
Dès le départ, le mouvement viking avait eu partie liée avec la décentralisation du pouvoir et l’éclatement de l’autorité, les chefs de guerre rivalisant d’audace contre leurs ennemis et de générosité envers leurs fidèles. À partir du moment où des États imposent un contrôle de la violence et où, de surcroît, il n’est plus dans leur intérêt d’attaquer d’autres nations chrétiennes, l’ancien modèle vole en éclats. Comme le résume Winroth, « quand les Scandinaves firent le choix de rejoindre l’Europe, d’embrasser le christianisme […], quand [ils] devinrent des sujets de rois et des serviteurs de l’Église universelle, ils cessèrent d’être des Vikings. »

— Ce texte a été écrit pour Books.

LE LIVRE
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Au temps des Vikings de Anders Winroth, La Découverte, 2018

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