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L’importance du biologique

N’en déplaise aux tenants du politiquement correct, il existe des différences essentielles entre cerveau masculin et cerveau féminin, comme en témoigne le cas de l’autisme. Certes, les variables sociales peuvent influencer et modifier ces caractéristiques, mais elles ne les abolissent pas. L’admettre ne relève d’aucune forme de sexisme.

Le dernier livre de Cordelia Fine [lire l’article de Diane Halpern p. 31 et celui de Margaret McCarthy et Gregory Ball p. 37] est une nouvelle attaque hardie contre l’idée même de différences sexuelles essentielles dans le cerveau humain. Son objectif à peine dissimulé est de montrer que l’on peut faire disparaître toute dissemblance en la matière chez l’être humain. Comment ? Simplement par la manipulation rapide d’une variable socio-psychologique. Si, par exemple, les hommes obtiennent en moyenne de meilleurs scores lors de tests de mathématiques ou de rotation mentale (spatiale), il suffit de dire préalablement aux femmes qu’elles font en général mieux que les hommes pour qu’elles dépassent leurs résultats habituels et même abolissent la différence entre les deux sexes.

Ce n’est que l’une des dizaines d’études sociopsychologiques que Fine passe en revue, et son argument est d’une simplicité séduisante : si les hommes et les femmes peuvent obtenir les mêmes résultats dans des domaines où une solide disparité entre sexes a été constatée, alors il ne peut s’agir de différences essentielles, mais de vestiges des siècles de sexisme au cours desquels on a toujours tenté de dépeindre les femmes comme moins intelligentes que les hommes. Fine va plus loin et affirme que tout spécialiste moderne de neuro-science cognitive suggérant l’existence de différences sexuelles essentielles dans l’esprit humain ne fait que perpétuer ce sexisme historique. Et elle forge un nouveau terme pour qualifier l’exploration, par les chercheurs modernes, des caractéristiques mentales des hommes et des femmes : « neurosexisme ». Son livre est généreusement émaillé de citations empruntées aux sexistes des XVIIIe et XIXe siècles, comme si nos contemporains ne valaient pas mieux que ceux qui voulaient priver la femme du droit de vote et la confiner dans l’espace domestique. Comme si elle voulait nous dire : « Regardez, rien n’a changé. »

Alors qu’est-ce qui fonctionne et qu’est-ce qui cloche dans sa thèse fondamentale ? Ce qui fonctionne, c’est que le livre étudie le rôle des facteurs sociopsychologiques dans les résultats obtenus par les hommes et par les femmes lors de tests psychologiques, et c’est là une contribution tout à fait bienvenue. Étant moi-même l’un de ces psychologues que Fine a en ligne de mire, je pense qu’elle serait très étonnée d’apprendre que je suis d’accord : les variables sociales sont importantes et jouent sans aucun doute un rôle clé dans la détermination de notre comportement. Les effets mis en lumière par l’auteure peuvent être conçus comme la démonstration d’une réalité de bon sens : si vous donnez de l’assurance à quelqu’un, il réussira mieux ; si vous modifiez les espérances de cette personne sur ses performances, ses résultats seront influencés par ses attentes. Merci à Fine de rappeler qu’il ne faut pas oublier l’importance de l’environnement en matière de différences sexuelles.

Mais montrer que la manipulation des variables sociales peut modifier le comportement ne prouve pas qu’elles soient la cause des disparités spontanées. La manipulation sociale est une forme d’intervention, et il ne faut pas se laisser prendre au piège classique qui consiste à supposer que l’absence de traitement est la cause d’une maladie. L’aspirine peut faire disparaître le mal de tête, mais le mal de tête n’est pas forcément causé par l’absence d’aspirine. Là où je suis en désaccord, comme bien d’autres scientifiques probablement, c’est lorsque l’auteure nie avec un extrémisme virulent le rôle que peut jouer la biologie dans l’émergence de toute différence sexuelle dans l’esprit et dans le cerveau. Mon livre The Essential Difference soutient de façon modérée, me semble-t-il, que ces dissemblances sont le fruit d’influences à la fois sociales et biologiques, remarque qui vaut aussi pour l’excellent ouvrage de Melissa Hines Brain Gender. (1) Mais pour Fine, même un soupçon d’influence biologique, c’est encore trop de biologie.

Alors, comment réagit-elle aux expériences qui attestent des influences prénatales ou néonatales sur les différences sexuelles ? Ici, sa principale stratégie (prétendre que les différences sexuelles disparaissent dès qu’on manipule des variables sociopsychologiques) ne tient plus. Elle est donc obligée d’adopter une autre méthode, et dissèque les recherches qui mettent cela en évidence, pour en contester la validité et donc les conclusions.

Étant coauteur de certaines de ces expériences, j’ai pu examiner ses critiques en ayant l’avantage de bien connaître les études dont elle parle, ce qui m’a permis de repérer des erreurs dans ses reproches. Par exemple, Fine tente d’anéantir le résultat de notre étude du nouveau-né, qui a montré que les filles regardent plus longtemps un visage humain tandis que les garçons se concentrent plus longtemps sur un mobile mécanique, en arguant que nous aurions dû présenter les deux stimuli en même temps, plutôt qu’un à la fois, notre façon de procéder pouvant provoquer des effets liés à la fatigue. Elle oublie que nous avions précisément prévu des contrepoids, pour cette raison même, afin d’éviter tout risque de biais de ce type.

Ensuite, elle affirme que l’expérimentateur n’était peut-être pas totalement inconscient du sexe du bébé, parce qu’il pouvait y avoir autour du lit des cartes de félicitations (du genre : « Bravo, c’est un garçon ! »). Elle oublie que c’est précisément pour cette raison que nous avons fait coder les vidéos par des personnes étrangères à l’expérience, afin de ne laisser visibles que les yeux du bébé, zone du visage à partir de laquelle il est pratiquement impossible de déterminer le sexe de l’enfant. Fine a raison de dire que notre étude sur les nouveau-nés mériterait d’être reproduite par d’autres chercheurs, étant donné son importance pour établir une différence sexuelle à une étape du développement antérieure à l’influence de la culture (2). Mais l’érudition de Fine montre aussi ses limites, lorsqu’elle néglige des détails pour faire coïncider les faits avec une théorie des différences sexuelles où la biologie n’a pas sa place.

Même si nous aimerions tous croire en ce déterminisme social extrême, la situation devient absurde lorsqu’on veut expliquer (uniquement en termes de variables sociales) pourquoi des conditions neuro-développementales comme l’autisme, les difficultés d’apprentissage et le retard d’acquisition du langage affectent les garçons plus souvent que les filles : on en vient à attribuer ces états aux facteurs sexistes présents dans la société (ou chez les parents). Et le déterminisme social extrême a beaucoup de mal à expliquer pourquoi l’on trouve bien plus de gauchers parmi les garçons (12 %) que parmi les filles (8 %). Par comparaison, un point de vue plus modéré – qui admet que, par-delà le rôle important de l’environnement social, la biologie peut aussi jouer un petit rôle – ouvre toutes sortes de possibilités d’enquête (notamment sur les effets des hormones prénatales et des gènes). L’autisme est héréditaire, beaucoup de gènes y sont impliqués, et certains pourraient expliquer pourquoi ce phénomène est lié au sexe.

J’ai aussi été impressionné de constater une corrélation régulière entre le niveau de testostérone amniotique fœtale (TF) et le développement social [les rapports avec les autres] mesuré grâce à une étude menée sur dix ans auprès d’un échantillon représentatif d’enfants suivis tout au long de leur développement, et dont les mères avaient toutes subi une amniocentèse pendant leur grossesse (3). Un déterminisme biologique extrême serait tout aussi ridicule, puisqu’il ne fait aucun doute que les variables sociales peuvent amplifier ces effets biologiques et inter-agir avec eux.

Fine est bien sûr obligée de tenter de trouver des failles dans ces études hormonales, en niant notamment que le taux de TF dans le liquide amniotique reflète le taux de TF dans le cerveau. Là encore, elle oublie que s’il existait une manière éthiquement acceptable de mesurer le niveau de TF dans le cerveau, nous l’utiliserions. Mesurer la TF dans le liquide amniotique est la meilleure solution dont nous disposions, et elle semble montrer qu’elle est associée aux différences sexuelles présentes dans l’esprit.

Mais la principale faiblesse des allégations de neurosexisme avancées par Fine me paraît être la manière dont elle mélange science et politique. Son livre est un pamphlet contre les préjugés implicites qui sous-tendent à ses yeux la recherche sur les différences sexuelles. Cela revient à ignorer que l’on peut, en tant que scientifique, s’intéresser à la nature des dissemblances tout en étant fermement partisan de l’égalité des chances et vigoureusement hostile à toutes les formes de discrimination. Les deux domaines ne sont pas nécessairement liés. Il n’y a selon moi aucune raison de confondre la science et la politique.

Cet article a été publié dans la revue The Psychologist en novembre 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.

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Notes

1| Brain Gender, Oxford University Press, 2004 (non traduit). Melissa Hines est endocrinologue.
2| « Sex differences in human neonatal social perception », Infant Behavior and Development, 2001.
3| « Sex differences in the brain: implications for explaining autism », Science, 2005.

Pour aller plus loin

Les meilleurs livres récents sur les différences sexuées dans le cerveau sont en langue anglaise et ne sont pas traduits en français. Nous les évoquons dans notre dossier. Pour deux points de vue opposés, on peut lire : Jean-François Bouvet, Le Camion et la Poupée. L’homme et la femme ont-ils un cerveau différent ?, Flammarion, 2012, et Catherine Vidal, Hommes, femmes, avons-nous le même cerveau ?, Le Pommier, 2007.

LE LIVRE
LE LIVRE

La différence essentielle de L’importance du biologique, Basic Books

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