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L’improbable machine à explorer le temps

Le rêve conçu par H. G. Wells pourrait, en théorie, devenir réalité. Mais, en pratique, le voyage temporel se heurte à des obstacles techniques insurmontables.


« Le temps, disait Borges, est le mystère essentiel (1). » L’écrivain argentin raffolait du temps subversif imaginé par H. G. Wells dans sa Machine à explorer le temps, et Brian Clegg commence son récit sur le sujet par l’escapade fictive de Wells dans la quatrième dimension. Bien sûr, en un sens, nous voyageons tous dans le temps. Nous progressons au rythme d’une seconde par seconde. Nous pouvons aussi reculer grâce à la mémoire, véhicule préféré d’un autre voyageur dans le temps fictif, Van Veen, l’« Épicure de la durée » que décrit Nabokov dans Ada ou l’ardeur. Mais, bien que la couverture de son livre évoque l’univers de la science-fiction, Clegg ne s’intéresse ni à la mémoire ni aux occurrences du voyage temporel dans les romans. Son ouvrage est en fait un bilan détaillé de ce que nous dit la science à ce sujet. « Aucune loi physique n’interdit de voyager dans le temps », écrit-il d’emblée. En principe, les rêveries de Wells pourraient tout à fait devenir réalité, mais – Clegg est très clair sur ce point – les difficultés d’ordre pratique et technologique sont immenses.

Comme tout essai sur la physique contemporaine, son livre commence – c’est la loi du genre – par la relativité. Ce sont les théories d’Einstein qui fixent les règles conceptuelles régissant ce qui est possible ou ne l’est pas en matière de voyage dans la quatrième dimension. Les calculs de la relativité restreinte (1905) montrent que si l’on dépasse la vitesse de la lumière, alors on remontera dans le temps : « S’il est possible d’atteindre une vitesse suffisante, le résultat peut être une inversion de l’écoulement du temps. » Après quoi la théorie de la relativité générale avança aussi l’idée que l’espace-temps lui-même peut être déformé : « La gravité a un effet sur le temps comme sur l’espace. » La manipulation du temps est donc possible – du moins en théorie.

Le 7 mai 2005, une manifestation assez singulière s’est tenue au MIT. Il s’agissait d’une fête organisée pour accueillir d’éventuels voyageurs dans le temps. On dressa une estrade dans une cour et on répandit de la fumée de théâtre pour créer l’ambiance de suspense adéquate. Idée astucieuse : cette soirée, objet d’une publicité abondante et d’une bonne couverture média­tique (ce qui revenait à envoyer des cartons d’invitation dans le futur), offrait à tout voyageur temporel une occasion unique de sortir de l’ombre. Malheureusement, aucun visiteur venu du futur ne se présenta. Aux yeux du physicien Stephen Hawking, cela prouve que le voyage dans le temps est impossible. Pas pour Clegg. Celui-ci avance une explication séduisante : une machine respectant la théorie de la relativité ne peut rien transporter dans un temps antérieur au moment où elle a commencé de fonctionner. Personne n’ayant encore mis au point un tel dispositif, nous ne devons pas nous attendre à croiser des touristes venus de l’avenir. Mais, nuance-t-il, cela n’exclut pas que des civilisations extraterrestres inconnues se soient déjà assuré la maîtrise de cette technologie. Et, s’ils sont assez avancés pour parcourir la quatrième dimension, il est possible qu’ils soient également passés maîtres dans l’art et la science de rester invisibles.

Aussi fantastiques que puissent sembler ces hypothèses, Clegg ne manque jamais de souligner les difficultés pratiques que soulève le voyage dans le temps. Pour les illustrer, il a recours au fameux paradoxe des jumeaux, une expérience de pensée inspirée par la relativité : si l’un des jumeaux reste sur Terre tandis que l’autre voyage à bord d’un vaisseau à une très grande vitesse, la dilatation du temps ainsi produite et l’accélération auront pour effet de les faire vieillir à des rythmes différents. Comme l’écrit Van Veen dans La Texture du temps, « le voyageur intergalactique, et ses animaux domestiques, après avoir fait le tour des spas de vitesse de l’espace, reviendrait plus jeune que s’il était resté chez lui pendant tout ce temps ». Mais, même si les concepts scientifiques ont l’air (relativement) simples, la maîtrise concrète du voyage temporel constitue pour le moins un défi. D’après les calculs de Clegg, il faudrait dix milliards de fois l’énergie produite pendant deux cent cinquante ans par toutes les centrales électriques des États-Unis pour porter un vaisseau de la taille d’une navette spatiale à 90 % de la vitesse de la lumière. Et, bien sûr, selon la théorie de la relativité, plus un corps se déplace vite et plus sa masse augmente. En réalité, la quantité d’énergie requise serait donc bien supérieure encore – peut-être autour de huit cent ans de production électrique. Et même alors, il faudrait huit ans de voyage pour n’avancer que de onze ans dans le futur.

Malgré le titre, la conclusion de « Construire sa machine à voyager dans le temps » est que personne ne le fera avant longtemps : les difficultés pratiques sont quasiment insurmontables. Les candidats au voyage temporel ont le choix entre différentes options : sectionner une étoile à neutrons pour en extraire des matériaux dont le champ gravitationnel a pour effet de ralentir le temps ; l’intrication quantique (qu’Einstein décrivait comme un « phénomène effrayant d’action à distance »), qui permet une téléportation à petite échelle ; ou l’hypothèse, formulée par Gödel, d’un univers en rotation dont l’espace-temps incurvé permet, en théorie, de revenir dans le passé. Le plus long chapitre du livre examine la physique déconcertante des trous noirs et blancs. Un trou blanc étant défini comme « un trou noir qui remonte dans le temps,… une singularité source de création et non de destruction ». En théorie, deux trous blancs placés dos à dos dans l’univers peuvent former un « trou de ver », c’est-à-dire un raccourci à travers l’espace et, bien sûr, à travers le temps, car on y circulerait à des vitesses excédant celle de la lumière. Le célèbre physicien et futurologue Michio Kaku a même conçu une machine reposant sur cette idée. Mais Clegg reste sceptique, et Kaku lui-même reconnaît : « C’est pour une civilisation très avancée, pas pour nous. »

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 21 mai 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Notes

1| Willis Barnstone, Borges at Eighty: Conversations, Indiana University Press, 1982. Non traduit.

LE LIVRE
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Construire sa machine à voyager dans le temps de L’improbable machine à explorer le temps, Duckworth

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