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Masculinité et agressivité : culture ou nature ?

Une sourde querelle perdure entre tenants des déterminants socioculturels et partisans de l’explication biologique. En réalité, les deux approches se complètent. Pour rendre compte de la propension des hommes à l’agression, il faut aussi se tourner vers la génétique et l’évolution d’Homo sapiens.


© Pavel Volkov / LAIF / Réa

Selon un chercheur américain, la testostérone ne cause pas l'agressivité mais peut accentuer une tendance préexistante. Ici, des hooligans russes lors d'un match de leur équipe.

« Pendant de nombreuses ­années, nous n’avons même pas eu le droit de dire qu’il existe des différences cérébrales entre les sexes », constatait en 2005 Jill Goldstein, professeure de psychiatrie à l’école de méde­cine de Harvard. Heureusement, on n’en est plus là, se réjouissait-elle en conclusion d’un article publié dans la prestigieuse revue Science sur l’état des connaissances sur le sujet. Mais les choses avaient-elles réellement changé, et ont-elles beaucoup changé depuis ? On peut en douter.

 

Dans la préface de son livre « Le genre du cerveau » 1, la neuroendocrinologue britannique Melissa Hines écrivait : « En commençant à travailler sur les différences entre les sexes, j’ai été surprise de constater la polarisation de la recherche dans ce domaine. En général, les chercheurs traitent leur sujet soit dans une perspective sociale, soit sous l’angle hormonal ou génétique. Ils peuvent ­reconnaître du bout des lèvres l’intérêt de l’autre point de vue, mais il est rare qu’ils essaient sérieusement de l’intégrer. Pis, ces deux points de vue sont souvent perçus comme antagonistes ; non seulement ceux qui souscrivent à l’un méconnaissent l’autre, mais ils ont tendance à lui manquer de respect. Ceux qui penchent du côté de la biologie considèrent volontiers les tenants de la prééminence des facteurs sociaux comme des victimes du politiquement correct ; quant à ceux qui s’orientent vers la perspective sociale, ils sont tentés de prendre les autres pour des réductionnistes simplistes. »

 

Plus de quinze ans plus tard, le clivage reste visiblement très marqué. Il plonge ses racines loin dans notre histoire idéologique et remonte au moins au philosophe John Locke, lequel, au XVIIe siècle, soutenait que l’esprit ­humain est à la naissance comme une « feuille de ­papier blanc » qui va peu à peu être imprimée par les expériences sensorielles. La décou­verte des gènes et des hormones, au début du XXe siècle, va faire pencher fortement la balance dans l’autre sens, celui d’une détermination innée. Cela a conduit à une vive réaction en sens ­inverse. L’histoire est bien racon­tée, entre autres, par le psychologue ­américain Steven Pinker dans son livre The Blank Slate (« La page blanche »), dont le titre français, Comprendre la nature humaine, gomme curieusement l’intention ­initiale 2.

 

Le dernier livre publié en France sur la question du masculin ne déroge pas à la règle. Son auteur, l’historien et écrivain Ivan Jablonka, s’inscrit à fond dans la tradition du déterminisme socio­culturel et écarte vite les facteurs biologiques, qu’il n’explore guère 3. Presque simultanément paraissait un livre défendant au contraire le poids des déterminants biologiques. Il est dû à Jacques Balthazart, un neuroendocrinologue belge que nous avions interviewé à propos de son livre précédent, consacré aux déterminants de l’homosexualité. Il fait la part des déter­minants socioculturels mais prêche vigou­reusement pour sa paroisse 4.

 

Est-il simplement possible d’être objectif sur un sujet aussi profondément instruit par notre histoire idéologique ? Qui pourrait prétendre, sans éveiller la suspicion, être exempt de biais cognitifs en la matière ? Prenons l’exemple de la testostérone.

 

Notre dossier s’ouvre avec un article écrit par Rebecca M. Jordan-Young et Katrina Karkazis, deux chercheuses ­issues des sciences sociales qui ont écrit un livre sur le sujet. Aucune n’est biologiste. Cela ne leur interdit certes pas de critiquer à bon droit une partie de la littérature scientifique sur cette hormone et de dénoncer des idées reçues. Mais faut-il prendre tout ce qu’elles écrivent pour argent comptant ? Quand une autre chercheuse en sciences sociales, Erika Lorraine ­Milam, également spécialiste des gender studies, juge qu’elles enterrent un peu vite la relation entre testostérone et agressivité, ou entre testostérone et activité sexuelle, qui faut-il croire ? Elle s’est aussi plongée dans la littérature scientifique récente, et en tire d’autres conclusions. Pour aller dans son sens, on peut ajouter qu’une étude contre placebo publiée en 2017 et portant sur 243 hommes montre que l’administration d’une dose unique de testostérone produit une diminution de la réflexion cognitive, mesurée par un test standard. Et, en décembre 2019 a été publiée une méta-analyse (synthèse de la littérature disponible). Résultat : le taux naturel de testostérone entretient « une relation faible mais significative avec l’agressivité » ; l’effet est plus fort et significatif chez les hommes ; un changement de taux de testostérone est corrélé positivement avec l’agressivité, effet lui aussi plus fort et significatif chez les hommes. Par contre – et là cette nouvelle étude rejoint ce que disent nos deux auteures – en termes de causalité, la relation n’est pas démontrée. Comme le souligne le neuroendocrinologue américain ­Robert Sapolsky dans un livre récent, la testostérone ne cause pas l’agressivité mais peut accentuer une tendance préexistante 5.

 

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Venons-en à la masculinité toxique. Le sociologue australien Michael Flood estime manifestement que ce n’est affaire que de culture, de société et de contexte social : « Le concept est utile [parce qu’] il met en évidence le fait que le problème est d’ordre social. […] Il nous évite de tomber dans l’essentialisme ou le déterminisme biologique. » Très bien. Mais ne s’agit-il vraiment que d’un problème social ? Voici quelques éléments de réflexion.

 

Le taux d’incarcération varie beaucoup d’un pays à l’autre. C’est l’effet de facteurs socioculturels. Mais globalement, dans tous les pays, moins de 10 % des détenus sont des femmes (la proportion varie de 3 à 8 %). Quel déter­minant socioculturel pourrait-on avancer pour expliquer que plus de 90 % des détenus sont des hommes ? Dans un livre de 1991 que cite Jablonka, l’anthropologue Donald E. Brown a listé ce qu’il considère être les « universaux humains ». Il en voit plusieurs centaines. Steven Pinker les énumère en annexe de Comprendre la nature humaine. On y trouve le fait que les humains parlent et entretiennent de fausses croyances, mais aussi par exemple qu’il y a des différences selon le sexe dans la cognition spatiale et les comportements, que le mari est en moyenne plus âgé que son épouse, que la mère s’occupe davantage des enfants et que les hommes « s’engagent davantage dans des coalitions violentes » et « sont plus enclins à la violence létale ». Il est bien établi que l’autisme et le trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité sont en gros quatre fois plus fréquents chez les garçons, que la schizophrénie affecte différemment les hommes et les femmes, que les hommes sont plus susceptibles que les femmes d’être dépendants à l’alcool et aux autres drogues et plus sujets au « trouble de la personnalité antisociale ». Cela se vérifie dans toutes les sociétés analysées. Inversement, l’anorexie est un trouble très majoritairement féminin et les femmes sont plus sujettes aux troubles de l’humeur – dépression, ­anxiété, phobies, panique, « trouble de la personnalité dépendante ». Comme le notait l’article de Science cité plus haut, elles sont « plus vulnérables aux troubles qui affectent les émotions ».

 

 

Bien que la chose reste niée par ceux ou celles que cela dérange, il est bien établi aussi qu’il existe des différences substantielles d’organisation entre les cerveaux féminin et masculin : en matière de symétrie entre les deux hémisphères, de texture de la matière blanche et de bien d’autres caractères. Une étude récente d’imagerie cérébrale portant sur 428 garçons et 521 filles âgés de 8 à 22 ans révèle une forte différence dans le degré d’interconnexion entre hémisphères et à l’intérieur de chaque hémisphère, le cerveau des filles étant plus interconnecté, celui des garçons nettement plus modulaire 6.

 

Comme l’observe Jacques Balthazart, les Français cultivés sont particulièrement réfractaires à l’idée que la biologie puisse intervenir dans nos comportements. Il hésite à expliquer ce déni, invoquant la place importante que la psychanalyse continue d’occuper dans le paysage mental de l’intelligentsia et le fait que celle-ci est largement orientée à gauche, la notion de déterminants biologiques étant pour des raisons historiques connotée à droite.

 

Il y a une autre raison, liée aux deux premières : c’est que le monde intellectuel français est, de tous les pays développés, celui qui a le moins assimilé la théorie de l’évolution. Aucun des philosophes français à avoir tenu le haut du pavé depuis la Seconde Guerre mondiale ne semble s’y être vraiment intéressé. Si bien que la théorie est restée largement méconnue et incomprise, même chez certains chercheurs formés en biologie.

 

Nous sommes des mammifères. La différence des sexes chez tous les mammifères se traduit par des différences de comportement et d’organisation céré­brale. Comment pourrait-il se faire que nous échappions à la règle ? Aussi ­aurions-nous tort de négliger, concernant la masculinité toxique, l’apport des travaux sur l’évolution de l’espèce humaine. Les comparaisons avec le chimpanzé, le bonobo et le gorille, nos proches cousins, ne sont pas dénuées de sens. Concernant l’histoire longue d’Homo sapiens, les travaux menés sur les tendances agressives sont indispensables si l’on entend éclairer en profondeur la situation actuelle. Il faut au moins faire un détour par les recherches du primatologue Richard Wrangham, professeur d’anthropologie biologique à Harvard. Il est significatif que le livre qu’il a écrit avec Dale Peterson, Demonic Males: Apes and the Origins of ­Human Violence (« Mâles démoniaques : grands singes et origines de la violence ­humaine »), publié en 1996, n’ait pas été traduit en français. Wrangham a poursuivi ses recherches sur les comportements d’agression et l’agressivité chez les humains. Dans un article récent, il s’interroge sur la fonction de la peine capitale, encore un élément commun à toutes les sociétés humaines depuis le Pléistocène, que les effets de l’évolution culturelle viennent seulement de mettre à mal dans certains pays. Il cite aussi une étude portant sur 79 pays montrant que, en moyenne, 30 % des femmes ont subi des violences de la part de leur conjoint au cours de leur vie : autre universel, même si l’on constate de grandes varia­tions d’une région du monde à une autre. Wrangham souligne également un fait méconnu mais troublant : au cours des deux cent mille dernières années, on observe une réduction progressive des caractères anatomiques crâniaux associés à l’agression. Les spécialistes parlent aussi de féminisation craniofaciale. Un phénomène également observable chez le chien, imputable aux effets de la domestication7.

 

« Les hommes dominent le domaine public/politique » : autre universel relevé par Brown. C’est la fameuse « domination masculine », détaillée en France par l’anthropologue Françoise Héritier ou encore, de façon différente, par le socio­logue Pierre Bourdieu.

 

Mais d’où vient-elle, cette domination ? « Le patriarcat n’est pas ancré dans la nature humaine ; il ne résulte pas d’un déterminisme biologique », affirme Ivan Jablonka. Mais il n’apporte guère d’arguments propres à étayer cette thèse. Vu l’universalité du phénomène, tout indique au contraire que le poids de la nature est considérable.

 

Plutôt que de nier notre nature de mammifères et notre ancrage dans la biologie, une double négation qui confine à l’absurde, il est beaucoup plus intéressant de considérer ce qui fait le propre de l’homme : qu’il est dans notre nature de greffer sur l’évolution naturelle une extraordinaire évolution culturelle, capable de rétroagir sur le biologique et d’influer sur certains au moins des universaux identifiés par Brown.

 

C’est ce que fait par exemple l’anthropologue Melvin Konner dans son livre Women After All, consacré à « la fin de la suprématie masculine ». Évoquons un seul exemple : aujourd’hui dans tous les pays, les filles ont de meilleurs résultats scolaires que les garçons. Un nouvel universel est né, sous l’effet de forces socioculturelles. Mais sur quoi se greffe cet universel d’apparence pure­ment culturel ? Sur des différences naturelles de facultés cognitives entre filles et garçons, différences bien analysées depuis longtemps 8.

 

C’est sous cet angle, celui des rétro­actions entre nature et culture, que l’on peut utilement réfléchir, par exemple, aux moyens de freiner la propension à l’agressivité d’une bonne part des garçons et des hommes et, pour rejoindre Jablonka et tant d’autres, de contrecarrer les effets pervers de la ­domination masculine.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Notes

1. Brain Gender (Oxford University Press USA, 2005).

2. Odile Jacob, 2005.

3. Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités (Seuil, 2019).

4. Quand le cerveau devient masculin (Humensciences, 2019).

5. Behave: The Biology of Humans at Our Best and Worst (Penguin, 2017).

6. Larry Cahill, « Fundamental sex difference in human brain architecture », PNAS, 14 janvier 2014.

7. « Two types of aggression in human evolution », PNAS, 9 janvier 2018.

8. Diane Halpern, Sex Differences in Cognitive Abilities, 4e édition (Routledge, 2011). Un ouvrage de référence non traduit en français – d’ailleurs cité par Ivan Jablonka.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Women After All: Sex, Evolution and the End of Male Supremacy (« Les femmes en fin de compte : sexe, évolution et fin de la suprématie masculine ») de Melvin Konner, Norton, 2016

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