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Passager de la fin du jour

Tous les week-ends, Pedro, libraire dans une métropole brésilienne, part retrouver sa fiancée dans une banlieue délabrée, à 40 kilomètres de là. Le temps du trajet en bus, son esprit vagabonde. Comme ici, quand il se rappelle le jour du licenciement de Rosane. Extrait d’un livre conçu comme une traversée de la violence sociale brésilienne.

Le médecin avait reçu Rosane, après deux heures d’attente sur un banc. À côté d’elle patientait également une grosse femme d’une soixantaine d’années, l’air gêné, qui étouffait sa toux dans un mouchoir roulé en boule dans sa main. Sous le banc, un chat, allongé sur ses pattes recroquevillées, se léchait avec nonchalance. Blanc, le museau sombre, le chat relevait la tête de temps en temps et ses yeux verts zébrés de noir regardaient Rosane à travers les lattes de bois.

Le soleil tombait en oblique sur le feuillage d’un manguier, quelques mètres plus loin, à côté de voitures garées là et d’une ambulance à laquelle manquait une des roues avant, l’essieu posé sur un tréteau. Un arbre jeune qui portait néanmoins des mangues, petites encore mais déjà bien formées à l’extrémité des pédoncules verts. Rosane sentait, devinait que ces pédoncules étaient gorgés de sève, de résine. À travers cette masse de feuilles, presque comprimées les unes contre les autres, on avait la plus grande peine à apercevoir les branches noires du manguier. Certaines feuilles avaient des taches sombres, qu’on pouvait observer en revanche, du côté extérieur : des feuilles d’une couleur huileuse, qui allait du vert à un ton rouille ou rouge flamboyant.

Rosane voyait comme la lumière du soleil changeait de couleur en se reflétant sur le feuillage et, à force d’observer, elle avait fini par percevoir également, là derrière, au cœur du houppier, l’obscurité close, une noirceur de grotte. Suspendu, loin du sol, isolé en l’air, il se formait à l’intérieur un abri camouflé. Le regard attiré par ce point, Rosane s’était imaginé des insectes, des chauves-souris, elle avait installé là-dedans, tout au fond, un silence, avec des petits yeux brillants comme la braise dans l’obscurité, même lorsque midi brûlait dans le ciel.

Son cas n’avait rien de nouveau pour le médecin, après quinze ans de travail dans ce dispensaire. Un homme qui approchait la soixantaine, l’air fatigué, le visage contracté par des rides rougissantes qui venaient de derrière, de tous les côtés, et se concentraient en éventail autour des yeux et de la bouche. On devinait un paquet de cigarettes dans la poche de sa blouse. Le tissu blanc marqué de fines traces de cendre.

Il avait rapidement examiné le poignet de Rosane, maugréé entre ses dents, les lèvres tordues, et ce n’est qu’après qu’il avait observé ses traits : sur son très jeune visage, il avait vu deux cernes, les coins de la bouche affaissés, les os encore plus saillants sous la peau contractée par les frissons que provoquait la douleur au poignet. Le médecin avait pris la fiche sur la vieille table métallique, avait griffonné deux lignes à la hâte, regardé derrière lui, par-dessus son épaule, vers un coin de la salle à demi plongée dans la pénombre, à la recherche de quelque chose.

– Est-ce qu’on a de quoi plâtrer ici, aujourd’hui ? On va vous faire un plâtre tout de suite. Il avait jeté un œil vers Rosane. Cette bon sang d’usine, hein ? Il n’y a guère qu’en y mettant le feu…

À la fin, il lui avait dit de revenir lorsque le plâtre commencerait à flotter, car le bras devait désenfler sans tarder. Lui ou quelqu’un d’autre lui mettrait alors un nouveau plâtre à la place de celui-ci. Ce n’était pas formidable, mais on n’avait pas le choix. Sans plâtre, ils allaient renvoyer Rosane à ses gobelets et la forcer à rester à travailler, debout, jusqu’à ce que sa main durcie tombe par terre. Il avait ouvert un tiroir, farfouillé dans un tas de médicaments sous blister, choisi une plaquette de six et l’avait donnée à Rosane, elle devait en prendre un par jour jusqu’à la fin. Il lui avait également rédigé un certificat médical d’une écriture illisible, une feuille tamponnée et signée : deux semaines de plâtre. Il avait demandé à Rosane d’aller faire une copie qu’elle devrait conserver. Il avait répété : faire une copie et la conserver.

– Vous savez déjà ce qu’ils feront de vous à la fin, n’est-ce pas ? (Il avait regardé Rosane, plus lentement cette fois. Une espèce de sympathie, presque dénuée de chaleur, avait estompé les rainures jaunes, tremblantes, à l’intérieur de ses yeux.) Au moins, pour votre poignet, ça va s’arranger. Il suffit juste de ne pas arracher le plâtre et de ne pas le mettre sous l’eau, comme le font vos amis qui viennent ici, ces espèces de fous.

Rosane avait été renvoyée peu après les deux semaines du certificat. Ils avaient retenu comme autant d’absences les jours où elle n’avait pas travaillé avant qu’on lui plâtre le poignet. Ils avaient retenu le goûter qu’elle mangeait, les gants qui avaient meurtri ses mains, des toques en tissu qu’elle avait perdues, ils avaient retenu des gobelets qui s’étaient percés sur le tapis roulant, ils avaient retenu les chaussons, de la même couleur que les gobelets, dont les semelles s’étaient percées sur le sol chaud en fer – ils avaient retenu des minutes de retard, à l’embauche et au déjeuner, attrapées avec des pinces mathématiques, centime par centime, au long des quatre ou cinq derniers mois.

Sur le mur du service du personnel où Rosane était venue solder ses comptes, il y avait une grande affiche colorée. Elle évoquait un programme de protection d’un certain type d’oiseau de mer qui vivait sur une île déserte. Le programme était parrainé par l’usine de boissons rafraîchissantes, l’affiche arborait son logo – la silhouette d’une planche de surf traversée par un palmier en demi-cercle. Devant cette affiche, sous les longues ailes blanches de cet oiseau de mer, qui agrandissaient le ciel de la photo et adoucissaient l’horizon, Rosane avait reçu et signé les documents formalisant son licenciement.

Loin de s’en attrister, Rosane avait été soulagée de partir : avec le salaire qu’elle touchait pour ce travail, une fois effectués les prélèvements de rigueur, il ne lui restait guère que de quoi payer le bus et sa nourriture. Elle n’avait pas d’horaires fixes, était obligée de faire des heures supplémentaires à tout moment et sans percevoir la rémunération correspondante, il y avait sans arrêt des changements d’équipe inopinés, ce qui l’avait obligée à renoncer à ses cours : ses journées, à peine commencées, lui étaient dérobées une à une, en échange de trois fois rien. Qui plus est, une odeur de sirop ou d’huile épaississait en permanence l’atmosphère à l’usine, s’accumulait petit à petit au fond de son estomac et lui donnait constamment la nausée. Sans parler du bruit : elle rentrait chez elle avec la tête dans un tel état qu’elle devait rester les yeux fermés pendant quasiment une demi-heure, le visage enfoui dans son traversin. Même regarder la télévision, elle ne supportait pas.

Une fois le plâtre retiré, elle avait commencé à faire de la kiné dans un hôpital d’un autre quartier. Elle s’y rendait à pied pour économiser le prix du bus. La salle se trouvait dans un sous-sol un peu humide : une quinzaine de patients en même temps – jambe, épaule, genou, colonne vertébrale. Des boiteux, des tordus – ça en devenait comique : parfois, ils riaient les uns et les autres de voir rassemblée cette brochette d’estropiés. Couchée sur une planche froide, le bras retenu à un appareil à ondes courtes, Rosane attendait que les vingt minutes requises se soient écoulées, en observant les cartes que la moisissure dessinait au plafond. Une radio était allumée à l’autre bout du sous-sol et donnait des informations : la circulation routière, la Bourse, un braquage ici ou là, les conditions de vol dans les aéroports et les prévisions météo pour le lendemain dans les villes de tout le pays.

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La kinésithérapeute, très jeune, originaire d’un autre État, avec une façon différente de prononcer la lettre s, voix basse et bouche toujours très rouge, avait convaincu Rosane de s’adresser aux avocats d’une certaine association. C’est gratuit, avait-elle dit. Vous avez le droit, avait-elle dit. Pour Rosane, le droit signifiait qu’elle devait reprendre quelque chose à quelqu’un – quelqu’un qui lui avait pris quelque chose.

Mais ça n’avait mené à rien, avait raconté Rosane à Pedro devant la télévision, après avoir changé de chaîne pour ne pas voir la tête de cette femme des spots publicitaires, sa silhouette tout en longueur, rayonnante, allongée sur une pelouse, une boisson rafraîchissante à la main. – Des cas comme le mien soumis à la justice, il y en avait des quantités, au tribunal on payait un employé pour empiler les dossiers de toutes les affaires dans un coin, avait expliqué Rosane. Ils m’ont dit que les piles atteignaient presque le plafond, quelqu’un était entré là-dedans et avait vu – vu les taches de moisissure sur les chemises cartonnées, même vu des araignées sur les dossiers, sur les murs, avait raconté Rosane. Et elle s’était blottie contre Pedro sur le canapé. Les deux bras autour de son cou, la tête enfouie avec force sous son menton, le corps oblique, tout recroquevillé, pour se trouver le plus près possible de lui.

Pedro avait pensé que ce désarroi soudain ne s’expliquait pas tant par les araignées, les toiles sur les dossiers empilés. Même si les araignées devaient tout de même jouer un rôle dans tout cela. En réponse, il avait doucement serré Rosane contre lui, des deux bras. Il avait senti ses os sous la peau chaude, lisse – os articulés dans plusieurs directions, recroquevillés, pliés, presque sur lui. Et à présent, dans le bus, un bras levé pour se tenir à la barre d’aluminium du plafond et l’autre autour de son sac contre sa poitrine, Pedro se demanda pendant une seconde si ces araignées sur les dossiers étaient grandes, petites ou tachetées, si elles portaient sur le corps des écailles ou plutôt un revêtement rappelant le cuir – coriace, comme disait l’auteur du livre qu’il portait dans son sac.

 

Ce texte est extrait du roman Passager de la fin du jour, de Rubens Figueiredo, à paraître chez Books éditions le 23 avril 2013. Il a été traduit par Dominique Nédellec.

LE LIVRE
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Passager de la fin du jour de Passager de la fin du jour, Books éditions

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