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Pour en finir avec l’essentialisme

Depuis Aristote, l’idée que la différence entre les sexes est « naturelle » a droit de cité, y compris dans le monde scientifique. Aujourd’hui encore, des recherches sur le cerveau menées en dépit du bon sens alimentent ce préjugé et contribuent à légitimer les inégalités.

Il existe entre les sexes, selon Aristote, une différence essentielle : le cerveau des hommes est plus gros, les femmes sont plus incohérentes, émotives et compatissantes, au moins en partie parce qu’elles ne produisent pas de sperme, d’où les divergences de comportement et de place dans l’ordre social. Sur le plan symbolique, c’est ici que commence la longue et souvent lamentable histoire du recours à la biologie pour définir la nature de la femme et lui attribuer un statut inférieur.

Pour les naturalistes, l’origine des différences sexuelles résidait dans les organes génitaux de l’homme et le cycle menstruel des femmes. Les testicules étaient source de masculinité, comme l’attestait la nature efféminée des eunuques ; ingérer des extraits de testicules d’animaux est depuis longtemps censé renforcer la puissance de l’homme, son tempérament belliqueux et sa domination intellectuelle. À la fin du XIXe siècle, le physiologiste Charles-Édouard Brown-Séquard s’injecta des extraits de testi­cules de chien et de cochon d’Inde pour retrouver la jeunesse (en vain). Dans la culture populaire, l’élixir du savant se transforma en « glandes de singe », qui connurent une vogue durable, même si l’on s’en moquait fort ; vogue qui n’a pas disparu, comme en témoigne la batterie de produits à base de testicules vendus pour leurs vertus « rajeunissantes » sur Internet et dans les boutiques spécialisées (1). De même, la féminité essentielle résidait dans les ovaires et leurs fluides, et expliquait le rôle naturellement nourricier de la femme, tout en la rendant étrangère à des activités comme la guerre ou la science.

Dans les années 1930, les principes actifs découverts dans les testicules et les ovaires – les hormones – furent isolés et leur structure chimique analysée. Les jugeant spécifiquement sexués, les endocrinologues les baptisèrent testostérone et œstrogène. Hélas pour les subtilités révélées par les recherches ultérieures, ces appellations restèrent. Peu importe que les deux sexes produisent les deux hormones, ou qu’elles aient des effets physiologiques nombreux et variés ; peu importe qu’elles soient, sur le plan chimique, des membres très semblables d’une famille de molécules stéroïdes que le corps convertit aisément les unes en les autres. Dans la conception populaire, la testostérone est le principe mâle et l’œstrogène le principe femelle, avec cette conséquence : on juge invariablement que les Alastair Campbell (2) de ce monde sont « gouvernés par leur testostérone » [pour une critique de la critique, lire l’article de Margaret McCarthy et Gregory Ball p. 37].

Le lourd cerveau de l’homme

En ce qui concerne le cerveau, si la phrénologie a décliné à la fin du XIXe siècle, elle a été remplacée par la craniométrie, science postulant que la taille de la chose était un bon marqueur de l’intelligence. Selon le chirurgien français Paul Broca, le cerveau de l’homme était en moyenne de 14 % plus lourd que celui de la femme. Ses données ont été élégamment contestées par Stephen Jay Gould dans La Mal-mesure de l’homme. Cette différence de poids tient surtout aux différences de taille et de carrure ; dès qu’on les neutralise, elle disparaît. Après la mort de Broca – dont l’autopsie révéla un cerveau d’une taille fort décevante –, on cessa d’associer avec enthousiasme dimension du crâne et intelligence.

Il fallut attendre les années 1960 pour que des mesures plus fines révèlent de subtiles différences anatomiques entre le cerveau de l’homme et celui de la femme. Le premier a l’air légèrement de guingois : les hémisphères y sont un peu plus asymétriques que chez la femme. D’aucuns ont affirmé que la forme et la taille du corps calleux – la large bande de matière blanche qui relie les deux hémisphères – diffèrent d’un sexe à l’autre, mais cette thèse a été vigoureusement contestée. Même si ces dissemblances étaient prouvées sans équivoque, personne n’a la moindre idée de ce que cela impliquerait en termes de différences prétendument essentielles entre les sexes. Le mythe du masculin cognitif (hémisphère gauche) et du féminin affectif (hémisphère droit) persiste, et la supposée épaisseur du corps calleux de la femme a été invoquée pour expliquer que les hommes sont plus aptes à se concentrer sur une mission tandis qu’elles sont plus douées pour mener plusieurs tâches à la fois.

Les études fondées sur l’imagerie cérébrale n’aident guère. La plupart des expériences consistent à placer quelqu’un dans un appareil IRM pour lui demander d’accomplir des tâches et de résoudre des problèmes. En matière de modèle d’activité cérébrale, on trouve assez fréquemment des différences. Pourtant, quel que soit le modèle, le temps mis à résoudre les problèmes et les solutions proposées ne varient généralement pas d’un sexe à l’autre ; c’est donc aller trop loin que de déduire des différences cognitives ou comportementales à partir d’une disparité mesurable dans les processus cérébraux. La logique inverse serait même possible : la structure et l’activité de nos neurones pourraient bien être influencées par notre vécu quotidien. On a ainsi découvert que la partie postérieure de l’hippocampe des chauffeurs de taxi londoniens est plus grosse que celle du groupe de contrôle (un chauffeur nous a néanmoins déclaré qu’il n’en croyait pas un mot puisqu’il conduisait son taxi depuis trente ans, comme l’avait fait son père avant lui, et que, si c’était vrai, son cerveau aurait depuis longtemps jailli hors de son crâne) (3).

C’est la découverte que certains amas de cellules nerveuses de l’hypothalamus sont plus abondants chez l’homme qui a permis de relier explications hormonales et explications cérébrales des différences entre les sexes, ces cellules étant porteuses de récepteurs qui fixent la testostérone. Mais l’étude des dissemblances entre cerveaux adultes n’explique pas l’origine du phénomène : résultent-elles d’une « programmation » interne différente, ou sont-elles – comme l’hippocampe du chauffeur de taxi – imposées par le vécu à la structure très malléable du cerveau ? Une réponse partielle est apportée par l’étude du fœtus. Les biologistes s’accordent aujourd’hui à reconnaître que, durant les premières étapes in utero, les cerveaux masculins et féminins sont impossibles à différencier. Cependant, au cours du développement normal d’un garçon, la production de testostérone augmente d’un coup, ce qui déclenche les processus structurels et biochimiques qui masculinisent le cerveau. C’est ce qu’on appelle la théorie de l’organisation du cerveau, concept avancé par John Money dans les années 1960. C’est actuellement la principale explication de la différence essentielle entre hommes et femmes.

Mais la véritable question remonte plus que jamais à Aristote : ces disparités légitiment-elles, au nom du naturel, les places différentes qu’occupent les hommes et les femmes dans l’ordre social ? Parmi ceux qui insistent sur la « différence essentielle » figure Simon Baron-Cohen, connu pour ses recherches sur l’autisme. Il pense que la brusque montée de la production de testostérone crée des cerveaux de type S chez les hommes (« systématisants ») et de type E chez les femmes (« émotionnels »), et que l’autisme se situe à l’une des extrémités du spectre masculin. Peu importe que certains hommes et certaines femmes – nous deux, par exemple – risquent de découvrir en remplissant le questionnaire de Baron-Cohen qu’ils ont le cerveau du sexe opposé. Pour lui, comme pour d’autres déterministes, la différence sexuelle doit être comprise dans le cadre d’une idéologie de la diversité plutôt que de l’infériorité. Mais cet éloge du pluriel ne pèse pas lourd face à la relation persistante des femmes au travail à bas salaire et à la pauvreté dans les pays en développement, que l’économie libérale explique davantage que la neuroscience [lire l’article de Simon Baron-Cohen p. 34].

Le « cerveau gay »

Dans ce monde binaire, où trouver une place pour l’ambiguïté sexuelle, les gays, les lesbiennes ou les transsexuels ? Leur existence pose depuis longtemps un problème aux essentialistes, problème résolu culturellement en les pathologisant. Dans ses premières versions, la bible des psychiatres américains, le Diagnostic and Statistical Manual (DSM) définissait l’homosexualité comme une maladie : c’est en 1974 seulement, avec l’essor du mouvement gay et lesbien, qu’elle a officiellement cessé de l’être (4). Mais aujourd’hui encore, les individus intersexués doivent lutter contre une puissante culture biomédicale qui affirme que la fracture binaire est fondamentale. Ceux dont le corps et la sexualité ne respectent pas ce clivage sont incités, ou obligés, à demander une intervention médicale dont le but est de les replacer en toute sécurité d’un côté ou de l’autre, par le biais du scalpel, des hormones et de la psychothérapie.

À mesure que l’ambiguïté sexuelle devenait plus visible à travers l’intervention clinique, ces personnes ont été perçues comme une perspective pour la recherche : si les différences dans la façon dont hommes et femmes pensent et agissent sont liées à la structure cérébrale et à l’équilibre hormonal, alors les individus intersexués ou homosexuels devaient également avoir une biologie et des schémas de pensée intermédiaires. Dans ce cas, le « cerveau gay » devait ressembler à un cerveau féminin, ou du moins être entre celui des hétéros de l’un et l’autre sexe. En 1991, s’appuyant en partie sur l’autopsie d’homosexuels morts du sida, le neuroscientifique gay Simon LeVay affirmait avoir découvert cette région intermédiaire dans l’hypothalamus (5). Ses résultats n’ont pas été reproduits, même si le chercheur néerlandais Dick Swaab a ensuite localisé la « gayté » dans une région un peu différente de l’hypothalamus (6). Deux ans après la publication des conclusions de LeVay, le généticien Dean Hamer prétendait avoir identifié un « gène gay » (ou, plus précisément, une région chromosomique contenant ce gène). Pas plus que celles de LeVay, les théories androcentriques de Hamer n’ont résisté à l’épreuve du temps (7). Mais elles ont été aussitôt accueillies avec enthousiasme par la communauté gay américaine, qui voyait là une manière de légitimer l’homosexualité, alors qu’elles suscitaient une certaine hostilité en Angleterre, la naturalisation de l’orientation sexuelle étant perçue comme une forme de déterminisme.

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Les chercheurs en biopsychologie qui travaillent sur le sexe et l’identité sexuelle ont un autre centre d’intérêt : la théorie de l’organisation du cerveau. Un facteur affectant la montée de testostérone fœtale pourrait-il modifier l’orientation sexuelle ? L’une des causes les plus courantes d’ambiguïté sexuelle, qui est au centre de Brain Storm de Rebecca Jordan-Young, est une maladie génétique récessive, l’hyperplasie congénitale des surrénales (HCS), qui touche un enfant sur 15 000 en Europe et aux États-Unis. L’HCS peut entraîner une surproduction d’hormones surrénales in utero. L’une des nombreuses conséquences est que les femmes (chromosomes XX) naissent avec des organes génitaux ambigus, dont parfois un pénis et un scrotum miniatures (les garçons – chromosomes XY – atteints de cette maladie naissent avec un pénis très gros et atteignent prématurément la puberté) (8). Le milieu médical considère cette pathologie comme un grave problème sexuel et personnel pour l’enfant et sa famille, situation que la médecine doit aider à normaliser. Persuadés qu’il existe deux genres, et seulement deux, les cliniciens cherchent des critères objectifs pour attribuer à l’enfant son « vrai » sexe. La taille du pénis contribue donc à déterminer si l’enfant est mâle ou femelle. Les jeunes garçons doivent être capable d’uriner debout, et l’homme doit avoir un pénis assez grand pour permettre la pénétration vaginale durant le rapport sexuel ; c’est un point de vue typiquement hétérosexuel et masculin. Dans cette quête de signes mesurables débouchant sur l’inscription scientifique dans un sexe ou un autre, un bébé né avec un pénis long de moins de 1,5 cm et large de moins de 0,7 cm sera considéré comme une fille, et le processus visant à lui donner des organes génitaux féminins « normaux » est entrepris peu après la naissance. Il existe toute une série d’opérations, s’étendant sur plusieurs mois ; ces interventions reposent sur une norme culturelle, partagée par les médecins et les parents, selon laquelle le sexe est et doit être binaire. Cette pensée commence à être contestée par le mouvement intersexuel aux États-Unis. Néanmoins, si les théoriciens de l’organisation du cerveau ont raison, la montée hormonale qu’entraîne l’HCS masculinise un cerveau jusque-là asexué et, par conséquent, malgré toutes les interventions chirurgicales en sens inverse, le comportement de l’enfant en est masculinisé et ne peut être « rectifié » qu’au prix d’un traitement hormonal à vie [sur l’HCS, lire l’article de Diane Halpern p. 31 et celui de Margaret McCarthy et Gregory Ball p. 37].

Pour les féministes, cet essentialisme n’a rien de nouveau. À la fin du XIXe siècle, lorsqu’elles luttaient pour obtenir le droit aux études supérieures, elles se heurtaient à une science patriarcale qui affirmait qu’aller à l’université nuirait irrémédiablement aux fonctions reproductrices des femmes et qu’il fallait donc, au nom de leur propre bonheur, leur en interdire l’accès. Les féministes étaient passionnément hostiles à ces arguments, mais ces mêmes forces qui avaient réussi à les empêcher d’étudier les sciences les empêchaient également de contrer les arguments scientifiques par leurs propres arguments scientifiques. Mais dès les années 1970, même si les femmes étaient sous-représentées dans les universités – particulièrement dans les sciences –, elles étaient présentes dans les labos et comptaient dans leurs rangs suffisamment de féministes pour pouvoir lancer une vigoureuse contre-attaque.

Tradition féministe

Le livre de Steven Goldberg The Inevitability of Patriarchy (1973) suscita quelques escarmouches : l’auteur affirmait que la puissance masculine dans le monde était le fruit d’un désir de réussir provoqué par la testostérone, quelle que soit la définition de la réussite donnée par telle ou telle société. Mais s’il fondait ses arguments sur la recherche hormonale lancée par John Money et ses collègues, Goldberg était sociologue. Les biologistes féministes entreprirent de lui répondre sur le terrain de la science autant que sur le terrain politique (9). Le premier combat réel ne vint cependant qu’avec la publication en 1975 du livre de E. O. Wilson La Sociobiologie, qui prétendait qu’une nouvelle synthèse évolutionnaire allait réduire le social au biologique, entérinant la position d’infériorité imposée aux femmes. Les militantes parmi les biologistes ripostèrent via un numéro spécial de la revue Signs, consacré aux rapports entre science et féminisme. Entre autres pionnières d’une alliance multidisciplinaire, Ethel Tobach et Betty Rosoff inaugurèrent la série Genes and Gender (10) ; Ruth Hubbard, Mary Sue Henifer et Barbara Fried coéditèrent une collection intitulée Women Look at Biology Looking at Women (11) tandis qu’Anne Fausto-Sterling explora la société dans la biologie et la biologie dans la société, avant de se tourner vers la recherche hormonale et la fabrication de l’identité sexuelle et de la sexualité [sur Anne Fausto-Sterling, lire l’article de Margaret McCarthy et Gregory Ball p. 37].

Le nouveau livre de Rebecca Jordan-Young s’inscrit dans cette tradition. En tant que spécialiste en recherche socio-médicale, elle prend directement pour cible la théorie de l’organisation du cerveau, et les preuves sur lesquelles ses partisans s’appuient pour affirmer que la sexualité, l’orientation et ce qu’elle désigne poliment comme les « intérêts sexués » sont tous déterminés par cette fatidique montée de testostérone. Bien qu’elle soit parfaitement au courant des travaux ethnographiques réalisés sur la construction sociale du savoir scientifique, elle s’intéresse principalement à la pratique de la recherche, dont elle a une connaissance de première main. Elle cite les entretiens que lui ont accordés d’éminents chercheurs, et se demande si les nombreuses études qui s’efforcent d’étayer cette théorie par des exemples concrets satisfont les critères de la méthode scientifique.

Même si beaucoup de déductions sur la biologie et le comportement humains sont tirées d’observations et d’expériences réalisées sur des animaux, en particulier des rats de laboratoire, dont on peut manipuler le taux d’hormones, les organes génitaux et la structure cérébrale, l’extrapolation a évidemment ses limites. Comme on ne peut pas faire de même directement sur l’humain, les spécialistes des différences sexuelles doivent se fier à ce que Jordan-Young appelle des « quasi-expériences ». En font l’objet des maladies génétiques comme l’HCS ou les accidents chirurgicaux rares qui détruisent le pénis de bébés ensuite élevés comme des filles. Les études de cohorte suivent les enfants tout au long de leur développement et jusqu’à l’âge adulte. On peut aussi recourir à une approche par contrôle de cas, pour tenter d’identifier les facteurs qui, dans l’expérience hormonale prénatale, peuvent expliquer la sexualité ou l’orientation sexuelle d’un adulte.

Le contexte fait tout

Dans son examen exhaustif des sources, Jordan-Young découvre un méli-mélo d’échantillons minuscules, de contrôles inadéquats, de données contradictoires et de conclusions extravagantes. Le stress prénatal peut soit augmenter soit réduire la probabilité de devenir homosexuel (ou n’avoir aucun effet). Il y a plus de gauchers parmi les gays, mais le fait d’être gaucher s’accompagne apparemment d’une « hypermasculinité » plutôt que de la féminisation prévisible. Les filles soumises in utero à un fort taux de progestérones, qui induisent une androgénisation prénatale, sont décrites comme des garçons manqués à l’adolescence, mais ont un « comportement sexuel correspondant aux stéréotypes féminins » à l’âge adulte. Et ainsi de suite. Mais le plus flagrant, dans toutes ces études, c’est la façon dont les expériences sont influencées par les idées préconçues des chercheurs quant au comportement approprié pour un homme ou pour une femme. Les filles (et apparemment même les jeunes guenons vervets) sont censées préférer les casseroles et les poupées aux camions et au Meccano (12). Quand les filles se sont révélées tout autant attirées que les garçons par un jeu de construction appelé Lincoln Logs, on y a substitué un avion Lego. Comment ne pas en conclure que ces expériences nous en apprennent davantage sur l’idéologie des chercheurs que sur leur objet d’étude ?

Comme le souligne Jordan-Young, les préconceptions essentialistes des scientifiques les poussent à ignorer le contexte, et surtout le fait que les identités sexuelles ne jaillissent pas tout armées du génome ou de l’organisation cérébrale du nouveau-né. Elle cite les travaux de l’ethnographe Suzanne Kessler sur la détresse des mères et de leurs filles atteintes d’HCS lors des examens vaginaux humiliants (13). Comment ces procédures médicales interminables et indiscrètes, ces traitements médicamenteux à vie, auxquels sont soumis les enfants atteints d’HCS, pourraient-ils ne pas affecter l’idée qu’ils se font de leur identité ? Au lendemain du séquençage du génome humain, même les généticiens les plus extrémistes commencent à reconnaître que les gènes seuls ne déterminent pas la totalité du développement. Ils sont contraints de ressusciter l’épigénétique, l’étude de la manière dont les gènes sont activés et régulés par l’expérience et l’environnement au cours du développement, initialement formulée par C. H. Waddington il y a soixante-dix ans et à présent endossée par les scientifiques les plus reconnus. Comme le dit Jordan-Young, le contexte fait tout.

« Prendre le contexte au sérieux » et « substituer le potentiel à l’essentiel » sont les deux thèmes de ses derniers chapitres. Les critiques des générations précédentes, tant des biologistes féministes que des marxistes radicaux dénonçant le déterminisme génétique comme Richard Lewontin, ont été les premiers à avancer des théories plus ouvertes du développement biologique. Cependant, ils avaient une vision moins circonscrite du « contexte ». Pour eux, il s’agissait de l’ensemble du cadre social où s’inscrit la science. Ces premiers chercheurs critiques voulaient révéler et contester les valeurs sociales (sexisme, racisme, classe) cachées derrière le déterminisme biologique. En se concentrant sur la microproduction du savoir scientifique, Jordan-Young ignore ce contexte plus vaste. Néanmoins, en mettant systématiquement le doigt sur les recherches douteuses qui étayent la théorie de l’organisation du cerveau, elle ouvre la voie à une étude non hiérarchique des différences sexuelles, plus fructueuse pour la science et moins dangereuse pour la société.

Cet article est paru dans la London Review of Books en septembre 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| Des greffes de tissus de testicules de singe sur des testicules d’homme furent effectivement pratiquées par un émule de Brown-Séquard, le chirurgien français d’origine russe Serge Voronoff, dans les années 1920 et 1930.
2| Alastair Campbell est l’ancien conseiller en communication de Tony Blair. Ce journaliste qui a commencé dans un magazine porno est célèbre pour son influence, son assurance et son tempérament cinglant.
3| C’est une facétie des auteurs, car la chose est bien établie.
4| L’endocrinologue belge Jacques Balthazart propose une vision contraire dans Biologie de l’homosexualité, Madarga, 2010.
5| Simon LeVay vient de publier (septembre 2012) Gay, Straight, and the Reason Why: The Science of Sexual Orientation, Oxford University Press.
6| Dick Swaab a publié en 2011 Wir sind unser Gehirn («?Nous sommes notre cerveau?», non traduit).
7| Comme en témoignent les livres de Jacques Balthazart, Simon LeVay et Dick Swaab, la question du terrain génétique de l’homosexualité reste ouverte.
8| Comme l’a fait remarquer un lecteur de la London Review of Books, les filles atteintes d’HCS ne naissent jamais avec un pénis, mais un gros clitoris, parfois si gros qu’il ressemble à un pénis.
9| Goldberg a approfondi son analyse dans Why Men Rule, A Theory of Men Dominance (« Pourquoi les hommes dirigent, une théorie de la domination masculine »), Open Court 1993. Non traduit.
10| Série d’ouvrages contre le sexisme et le réductionnisme génétique parus depuis les années 1970. Non traduits.
11| « Un regard de femmes sur la biologie qui regarde les femmes », 1979.
12| La psychologue et endocrinologue Melissa Hines a filmé des femelles vervets s’emparant de poupées et leur inspectant le sexe et des mâles s’emparant de voitures en plastique pour jouer avec. Étude publiée en 2002.
13| Suzanne Kessler, Lessons from the Intersexed, Tutgers University Press, 1998.

Pour aller plus loin

Les meilleurs livres récents sur les différences sexuées dans le cerveau sont en langue anglaise et ne sont pas traduits en français. Nous les évoquons dans notre dossier. Pour deux points de vue opposés, on peut lire : Jean-François Bouvet, Le Camion et la Poupée. L’homme et la femme ont-ils un cerveau différent ?, Flammarion, 2012, et Catherine Vidal, Hommes, femmes, avons-nous le même cerveau ?, Le Pommier, 2007.

LE LIVRE
LE LIVRE

Trouble cérébral de Pour en finir avec l’essentialisme, Harvard University Press

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