Pour en finir avec l’essentialisme
par Steven Rose

Pour en finir avec l’essentialisme

Depuis Aristote, l’idée que la différence entre les sexes est « naturelle » a droit de cité, y compris dans le monde scientifique. Aujourd’hui encore, des recherches sur le cerveau menées en dépit du bon sens alimentent ce préjugé et contribuent à légitimer les inégalités.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par Steven Rose
Il existe entre les sexes, selon Aristote, une différence essentielle : le cerveau des hommes est plus gros, les femmes sont plus incohérentes, émotives et compatissantes, au moins en partie parce qu’elles ne produisent pas de sperme, d’où les divergences de comportement et de place dans l’ordre social. Sur le plan symbolique, c’est ici que commence la longue et souvent lamentable histoire du recours à la biologie pour définir la nature de la femme et lui attribuer un statut inférieur. Pour les naturalistes, l’origine des différences sexuelles résidait dans les organes génitaux de l’homme et le cycle menstruel des femmes. Les testicules étaient source de masculinité, comme l’attestait la nature efféminée des eunuques ; ingérer des extraits de testicules d’animaux est depuis longtemps censé renforcer la puissance de l’homme, son tempérament belliqueux et sa domination intellectuelle. À la fin du XIXe siècle, le physiologiste Charles-Édouard Brown-Séquard s’injecta des extraits de testi­cules de chien et de cochon d’Inde pour retrouver la jeunesse (en vain). Dans la culture populaire, l’élixir du savant se transforma en « glandes de singe », qui connurent une vogue durable, même si l’on s’en moquait fort ; vogue qui n’a pas disparu, comme en témoigne la batterie de produits à base de testicules vendus pour leurs vertus « rajeunissantes » sur Internet et dans les boutiques spécialisées (1). De même, la féminité essentielle résidait dans les ovaires et leurs fluides, et expliquait le rôle naturellement nourricier de la femme, tout en la rendant étrangère à des activités comme la guerre ou la science. Dans les années 1930, les principes actifs découverts dans les testicules et les ovaires – les hormones – furent isolés et leur structure chimique analysée. Les jugeant spécifiquement sexués, les endocrinologues les baptisèrent testostérone et œstrogène. Hélas pour les subtilités révélées par les recherches ultérieures, ces appellations restèrent. Peu importe que les deux sexes produisent les deux hormones, ou qu’elles aient des effets physiologiques nombreux et variés ; peu importe qu’elles soient, sur le plan chimique, des membres très semblables d’une famille de molécules stéroïdes que le corps convertit aisément les unes en les autres. Dans la conception populaire, la testostérone est le principe mâle et l’œstrogène le principe femelle, avec cette conséquence : on juge invariablement que les Alastair Campbell (2) de ce monde sont « gouvernés par leur testostérone » [pour une critique de la critique, lire l’article de Margaret McCarthy et Gregory Ball p. 37]. Le lourd cerveau de l’homme En ce qui concerne le cerveau, si la phrénologie a décliné à la fin du XIXe siècle, elle a été remplacée par la craniométrie, science postulant que la taille de la chose était un bon marqueur de l’intelligence. Selon le chirurgien français Paul Broca, le cerveau de l’homme était en moyenne de 14 % plus lourd que celui de la femme. Ses données ont été élégamment contestées par Stephen Jay Gould dans La Mal-mesure de l’homme. Cette différence de poids tient surtout aux différences de taille et de carrure ; dès qu’on les neutralise, elle disparaît. Après la mort de Broca – dont l’autopsie révéla un cerveau d’une taille fort décevante –, on cessa d’associer avec enthousiasme dimension du crâne et intelligence. Il fallut attendre les années 1960 pour que des mesures plus fines révèlent de subtiles différences anatomiques entre le cerveau de l’homme et celui de la femme. Le premier a l’air légèrement de guingois : les hémisphères y sont un peu plus asymétriques que chez la femme. D’aucuns ont affirmé que la forme et la taille du corps calleux – la large bande de matière blanche qui relie les deux hémisphères – diffèrent d’un sexe à l’autre, mais cette thèse a été vigoureusement contestée. Même si ces dissemblances étaient prouvées sans équivoque, personne n’a la moindre idée de ce que cela impliquerait en termes de différences prétendument essentielles entre les sexes. Le mythe du masculin cognitif (hémisphère gauche) et du féminin affectif (hémisphère droit) persiste, et la supposée épaisseur du corps calleux de la femme a été invoquée pour expliquer que les hommes sont plus aptes à se concentrer sur une mission tandis qu’elles sont plus douées pour mener plusieurs tâches à la fois. Les études fondées sur l’imagerie cérébrale n’aident guère. La plupart des expériences consistent à placer quelqu’un dans un appareil IRM pour lui demander d’accomplir des tâches et de résoudre des problèmes. En matière de modèle d’activité cérébrale, on trouve assez fréquemment des différences. Pourtant, quel que soit le modèle, le temps mis à résoudre les problèmes et les solutions proposées ne varient généralement pas d’un sexe à l’autre ; c’est donc aller trop loin que de déduire des différences cognitives ou comportementales à partir d’une disparité mesurable dans les processus cérébraux. La logique inverse serait même possible : la structure et l’activité de nos neurones pourraient bien être influencées par notre vécu quotidien. On a ainsi découvert que la partie postérieure de l’hippocampe des chauffeurs de taxi londoniens est plus grosse que celle du groupe de contrôle (un chauffeur nous a néanmoins déclaré qu’il n’en croyait pas un mot puisqu’il conduisait son taxi depuis trente ans, comme l’avait fait son père avant lui, et que, si c’était vrai, son cerveau aurait depuis longtemps jailli hors de son crâne) (3). C’est la découverte que certains amas de cellules nerveuses de l’hypothalamus sont plus abondants chez l’homme qui a permis de relier explications hormonales et explications cérébrales des différences entre les sexes, ces cellules étant porteuses de récepteurs qui fixent la testostérone. Mais l’étude des dissemblances entre cerveaux adultes n’explique pas l’origine du phénomène : résultent-elles d’une « programmation » interne différente, ou sont-elles – comme l’hippocampe du chauffeur de taxi – imposées par le vécu à la structure très malléable du cerveau ? Une réponse partielle est apportée par l’étude du fœtus. Les biologistes s’accordent aujourd’hui à reconnaître que, durant les premières étapes in utero, les cerveaux masculins et féminins sont impossibles à différencier. Cependant, au cours du développement normal d’un garçon, la production de testostérone augmente d’un coup, ce qui déclenche les processus structurels et biochimiques qui masculinisent le cerveau. C’est ce qu’on appelle la théorie de l’organisation du cerveau, concept avancé par John Money dans les années 1960. C’est actuellement la principale explication de la différence essentielle entre hommes et femmes. Mais la véritable question remonte plus que jamais à Aristote : ces disparités légitiment-elles, au nom du naturel, les places différentes qu’occupent les hommes et les femmes dans l’ordre social ? Parmi ceux qui insistent sur la « différence essentielle » figure Simon Baron-Cohen, connu pour ses recherches sur l’autisme. Il pense que la brusque montée de la production de testostérone crée des cerveaux de type S chez les hommes (« systématisants ») et de type E chez les femmes (« émotionnels »), et que l’autisme se situe à l’une des extrémités du spectre masculin. Peu importe que certains hommes et certaines femmes – nous deux, par exemple – risquent de découvrir en remplissant le questionnaire de Baron-Cohen qu’ils ont le cerveau du sexe opposé. Pour lui, comme pour d’autres déterministes, la différence sexuelle doit être comprise dans le cadre d’une idéologie de la diversité plutôt que de l’infériorité. Mais cet éloge du pluriel ne pèse pas lourd face à la relation persistante des femmes au travail à bas salaire et à la pauvreté dans les pays en développement, que l’économie libérale explique davantage que la neuroscience [lire l’article de Simon Baron-Cohen p. 34]. Le « cerveau gay » Dans ce monde binaire, où trouver une place pour l’ambiguïté sexuelle, les gays, les lesbiennes ou les transsexuels ? Leur existence pose depuis longtemps un problème aux essentialistes, problème résolu culturellement en les pathologisant. Dans ses premières versions, la bible des psychiatres américains, le Diagnostic and Statistical Manual (DSM) définissait l’homosexualité comme une maladie : c’est en 1974 seulement, avec l’essor du mouvement gay et lesbien, qu’elle a officiellement cessé de l’être (4). Mais aujourd’hui encore, les individus intersexués doivent lutter contre une puissante culture biomédicale qui affirme que la fracture binaire est fondamentale. Ceux dont le corps et la sexualité ne respectent pas ce clivage sont incités, ou obligés, à demander une intervention médicale dont le but est de les replacer en toute sécurité d’un côté ou de l’autre, par le biais du scalpel, des hormones et de la psychothérapie. À mesure que l’ambiguïté sexuelle devenait plus visible à travers l’intervention clinique, ces personnes ont été perçues comme une perspective pour la recherche : si les différences dans la façon dont hommes et femmes pensent et agissent sont liées à la structure cérébrale et à l’équilibre hormonal, alors les individus intersexués ou homosexuels devaient également avoir une biologie et des schémas de pensée intermédiaires. Dans ce cas, le « cerveau gay » devait ressembler à un cerveau féminin, ou du moins être entre celui des hétéros de l’un et l’autre sexe. En 1991, s’appuyant en partie sur l’autopsie d’homosexuels morts du sida, le neuroscientifique gay Simon LeVay affirmait avoir découvert cette région intermédiaire dans l’hypothalamus (5). Ses résultats n’ont pas été reproduits, même si le chercheur néerlandais Dick Swaab a ensuite localisé la « gayté » dans une région un peu différente de l’hypothalamus (6). Deux ans après la publication des conclusions de LeVay, le généticien Dean Hamer prétendait avoir identifié un « gène gay » (ou, plus précisément, une région chromosomique contenant ce gène). Pas plus que celles de LeVay, les théories androcentriques de Hamer n’ont résisté à l’épreuve du temps (7). Mais elles ont été aussitôt accueillies avec enthousiasme par la communauté gay américaine, qui voyait là une manière de légitimer l’homosexualité, alors…
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