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Road trip macabre

Le dernier roman de Jesmyn Ward, couronné par le National Book Award, vaut surtout pour son style.

Vivre dans une famille noire pauvre du Sud ­rural des États-Unis n’est pas une partie de plaisir, et en voici une nouvelle confirmation. Jesmyn Ward, figure montante des lettres américaines, plonge dans cette glauquitude à la première personne – des premières personnes alternées, plus pathétiques les unes que les autres, et parmi lesquelles un fantôme –, avec une justesse qui trahit une longue expérience de ce genre de milieu. Le fait est, souligne Lisa Allardice dans The Guardian, que la vie de l’auteure « a été jalonnée d’événements monumentaux »ce qui est un euphémisme : elle est née grande prématurée, elle s’est fait sauvagement attaquer enfant par un pitbull, son frère a été tué à 19 ans par un chauffard blanc en état d’ivresse, et la maison familiale a été dévastée par l’ouragan Katrina. Que se passe-t-il dans ce roman ? Pas grand-chose : le narrateur principal, Jojo, 13 ans,
tue une chèvre avec son grand-père ; le grand-père lui raconte ses ­années de jeunesse, essentiellement passées à la prison de Parchman Farm, un des pires établissements pénitentiaires des États-Unis ; la mère de Jojo, Leonie, dysfonctionnelle au plus haut point, va chercher son compagnon ­Michael, père de Jojo et de sa petite sœur, à sa sortie de prison, Parchman de nouveau ! ­Michael est tout aussi dysfonctionnel et toxico que Leonie, mais il est blanc et issu d’un ­milieu raciste. Le trajet aller-­retour jusqu’à Parchman est plein de petites péripéties et surtout de vomissements (la sœur malade, la mère qui avale un sachet de métamphétamine) ; une visite chez les parents de ­Michael tourne à la catastrophe ; au retour, la grand-mère, qui est en ligne directe avec les esprits, se fait rappeler dans leur royaume ; après sa mort, le grand-père perd la boule… Y a-t-il un arc narratif ? Non – ça commence mal et ça ne finit guère mieux. Ou plutôt ça ne finit pas. Ça ne finira probablement jamais. Mais la destination n’est rien, tout est dans le voyage. C’est la plume de Jesmyn Ward (« éminemment politique et ­lyrique », comme dit Katie Berrington dans Vogue) qui assure le transport, avec une efficacité qui lui a valu le deuxième National Book Award de sa carrière. On sait désormais que l’un des avantages de la lecture de ­romans, c’est qu’elle favorise l’empathie. Avec le savoir-faire de l’auteure, qui enseigne la littérature et l’écriture, impossible de ne pas compatir au triste sort de ces tristes personnages, ­englués dans des bayous envahis de brouillards et de fantômes. Elle reconnaît du reste puiser son inspiration aux meilleures sources : chez William Faulkner, originaire comme elle du Mississippi, et notamment dans Tandis que j’agonise, ­modèle revendiqué de son tout aussi ­macabre road trip.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Chant des revenants de Jesmyn Ward, Belfond, 2019

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