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Sayonara, Gangsters (1)

Entre science-fiction, traité philosophique, poésie et roman noir (entre autres), « Sayonara, Gangsters » est une œuvre d’une originalité sidérante. Books offre en avant-première les premiers chapitres de cet ouvrage qui a révolutionné la littérature nippone.

« L’un après l’autre, comme des quilles de bowling, les présidents sont abattus par les GANGSTERS. » The New York Times

  « Mesdames et Messieurs ! Tandis que je parle, des GANG­STERS malfaisants répandent partout la mort et la terreur. À Londres, à Paris, à Tokyo, à Leningrad et à Cape Cook, Maryland, LES GANGSTERS cassent, pillent et violent. Mesdames et Messieurs ! LES GANGSTERS sont cruels, brutaux et complètement dépourvus de raison et d’humanité, et ils n’aiment rien tant qu’apposer leur sceau de la mort sur tout le globe. Mesdames et Messieurs ! Je suis reconnaissant d’avoir le privilège de pouvoir faire cette annonce ici et maintenant. Moi, John Smith Jr., président des États-Unis, déclare ce qui suit à tous les citoyens américains épris de paix, et au monde entier. Nous allons nettoyer la surface de la terre des GANGSTERS, vite et bien, nous les extirperons et ne laisserons aucun survivant. Les ennemis de la paix ne gagnent jamais. Nous ne faiblirons pas en nous acquittant de notre noble mission. Au nom du droit, de la justice et de Dieu. Amen. » (Tonnerre d’applaudissements.) John Smith Jr. était le septième président des États-Unis cette année et son mandat fut, des sept, le deuxième le plus court. Le 66e président américain, William Smith, mourut lors de son investiture, mordu par un serpent venimeux caché à l’intérieur de la bible sur laquelle il posait la main pour prêter serment. Ceci fut orchestré par les gangsters. Le 69e président, John Smith Jr., mourut peu après avoir prononcé le discours historique où il s’engageait à éradiquer les gangsters ; cent agents de l’United States Secret Service l’entouraient quand l’explosion eut lieu. Henry Smith III, l’un des agents du Secret Service, proche témoin de l’assassinat, a décrit ainsi ses derniers instants : « Le président avait plongé la main droite dans la poche de son manteau et il descendait les marches de la tribune en se tortillant. – Quelque chose ne va pas, M. le Président ? – Ouais, je n’arrive pas à trouver mes… Je compris immédiatement ce que cherchait le président. C’était un grand amateur de chewing-gums Nabisco. Quand il n’était pas en train de prononcer un discours ou de passer à l
a télévision, il les mastiquait bruyamment et faisait des bulles. – Merveilleux ! Il m’en reste !! Le président venait d’extraire deux chewing-gums Nabisco de sa poche arrière. – Ça vous dit, Henry ? Ça vous aidera à vous détendre. – Non, Monsieur. Les agents du Secret Service n’ont pas le droit de mâcher de la gomme pendant leur service. Le président déchira l’emballage du premier chewing-gum qu’il fourra dans sa bouche, avant de s’attaquer à l’emballage du second. C’est alors que c’est arrivé. J’ai pensé que le président avait éternué. Ouais, c’est exactement le bruit que ça a fait. Le président a mordu ce chewing-gum, et l’instant d’après il n’y avait plus rien sur ses épaules qu’un espace vide. J’ai hurlé : “M. le Président !” et j’ai entouré désespérément le corps sans tête de notre président. Il était encore en train d’arracher l’emballage du deuxième chewing-gum. »   I « Merci » 1. Il fut un temps où chacun avait un nom. Et on dit que les gens recevaient ces noms de leurs parents. Je l’ai lu dans un livre. Il y a peut-être longtemps, très longtemps, c’était vraiment comme ça. Les noms étaient exactement pareils à ceux des personnages des romans célèbres, comme Piotr Verkhovenski et Oliver Twist et Jack Oshinumi (1). Je parie que ça devait être génial. « Cher Adrian Leverkühn, je t’en prie, dis-moi où tu te rends ? – C’est pas tes oignons où je vais. Tu t’es pris pour ma mère, Mori Rintaro (2) ? » Aujourd’hui, presque personne ne porte ce genre de nom, à part les actrices et les hommes politiques. Plus tard, chacun a commencé à se donner un nom. J’ai quelques vagues souvenirs de ça. La manie de se donner un nom s’est emparée des gens. Elle les a rendus dingues. Tous ceux qui avaient reçu un nom de leurs parents allaient à la mairie pour l’échanger avec le nouveau qu’ils s’étaient inventé. Il y avait toujours une file d’attente interminable à la mairie. La queue était tellement longue que si deux personnes devenaient amants en se mettant dans les rangs, un nouveau-né serait emporté en ambulance à peu près au moment où la mairie serait en vue. Les fonctionnaires balançaient des tonnes de vieux noms dans le fleuve derrière la mairie. Des millions de vieux noms flottaient chaotiquement à la surface du fleuve, obscurcissant complètement ses eaux. Lentement, tranquillement, ils dérivaient dans le courant. Chaque jour, les petits voyous de ma bande se réunissaient au bord du fleuve et s’amusaient à leur jeter des pierres, gueulant et pissant sur les vieux noms quand ils passaient devant eux. - Ya-a-a-agh – Ya-a-a-agh – Pauvres crétins !! – Ya-a-a-agh – Ya-a-a-agh – Luettes !! Alignés sur la rive du fleuve, nous déversions une pluie d’invectives sur les vieux noms infortunés aux yeux exorbités ; puis, à l’unisson, nous tirions sur les prépuces de nos quéquettes. – Prêts ! POINTEZ ! Nous nous arc-boutions. – FEU !! Les tristes vieux noms agonisants frémissaient sous la salve soudaine de notre pisse ; ils se débattaient en tous sens, incapables de lever la main sur nous. – Merdeux ! – Mouilleurs de lits ! – Engeance dégénérée !! Faisant de leur mieux pour nous mettre en rage, les vieux noms dérivaient vers la mer. Les gens choisissaient des noms plutôt bizarres. Ouais, il y avait des tas de noms bizarres. Des bagarres éclataient constamment entre la personne qui avait pris le nom et le nom qu’avait pris la personne ; parfois même ils s’entre-tuaient. C’est alors que nous nous sommes habitués à la « Mort ». Nous mettions nos sacs à dos sur nos épaules, enfilions nos caoutchoucs et partions pour l’école, pataugeant jusqu’aux hanches dans les avenues inondées du sang des gens et de leurs noms. Jour après jour, des convois de camions de huit tonnes empilaient les cadavres des gens, et leurs « noms » filaient comme l’éclair sur les grandes routes. Quand j’étais en CE2, l’un de mes camarades de classe s’est donné un nom sans le dire à ses parents. – Tu ne devrais pas, j’ai dit. – Fais-moi confiance, je gère. J’ai un nom « très sympa », disait-il. Mais son nom « très sympa » a fini par le tuer. Ce fut une mort horriblement répugnante. Si répugnante que personne ne pouvait croire que le corps avait jamais été une personne. À suivre…   Ce texte est extrait du roman Sayônara, Gyangutachi (« Sayonara, Gangsters »), de Genichiro Takahashi, qui paraîtra en français chez Books éditions début 2013. Il a été traduit par Jean-François Chaix.  
LE LIVRE
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Sayonara, Gangsters de Il n’y a pas de quoi avoir peur, Kodansha

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