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Simenon en Amérique

Quand il débarque à New York en août 1945, il est déjà une vedette. Il restera dix ans aux États-Unis, « respirant le bien-être » mais parfaitement féroce dans les nouvelles et les romans qu’il y écrit.


© Erich Hartmann / Magnum

Georges Simenon (ici en 1954, dans sa propriété du Connecticut) est d’abord épaté par les États-Unis. Il est ébloui par les grands espaces, la modernité, l’attachement à la liberté individuelle. Il finira par déchanter.

Homme de lettres, Simenon est enfoui sous les chiffres : près de 20 pseudonymes, au moins 30 maisons, quelque 400 romans dont on a tiré 54 films, 300 pipes, des hordes de lecteurs dans 50 pays (500000 rien qu’en URSS), une fortune conséquente. Et des milliers de femmes : 10000, prétend-il, « seulement » 1200 d’après sa seconde épouse – et à 80% des prostituées, « consommées au rythme où un Français fume ses Gitanes », s’extasie en 2002 Mark Lawson dans The Guardian.

 

Amour commun des chiffres – et du gigantisme, de la performance, du business ? – l’Amérique et Simenon semblent faits l’un pour l’autre. Lorsqu’il débarque à New York le 31 août 1945 avec Tigy, sa première épouse, et leur fils Marc, il est en terrain connu et déjà reconnu, avec 28 romans traduits (par une équipe de 11 traducteurs rien que chez Penguin). Les journalistes l’assaillent au pied de la passerelle ; les États-Unis lui tendent les bras. Il s’y réfugie (un peu dans tous les sens du mot : il a eu quelques ennuis en France à la Libération, pour avoir fait des films avec la Continental de ­Goebbels) et veut y (re)faire sa vie. Du Canada au Connecticut en passant par la Floride, la Californie et l’Arizona, il passera dix ans outre-Atlantique et y écrira 48 romans, dont beaucoup ont l’Amérique pour cadre et même pour sujet. Il y rencontrera aussi la Franco-canadienne Denyse Ouimet, sa seconde épouse, la passion de sa vie.

 

L’Amérique, Simenon la séduit non seulement par ses detective stories et sa productivité industrielle, mais aussi par sa frenchness (vu d’Arizona, qu’importe que l’on soit belge et non français), sa décontraction, sa bonhomie. Lui-même est épaté. Le petit Liégeois n’en revient pas des grands horizons, de la modernité (le téléphone partout !), du fair-play d’une société apparemment sans classes, de la ferveur associative (qu’avait déjà notée Tocqueville), du respect de la liberté individuelle… Et surtout de la richesse omniprésente, qui épate également Maigret, que Simenon délègue sur place pour pouvoir, à travers les yeux du commissaire, mieux décrire son pays d’accueil : « Ils avaient tout. Ils avaient tout, sacrebleu ! » (Maigret chez le ­coroner, 1949).

 

Simenon lui-même n’est pas avare d’éloges : « Qu’importe leur nationalité, tous ceux qui sont ici depuis dix ans sont américains », s’enthousiasme-t-il lors d’une conférence donnée à Tucson. Il semble ressentir ce que Gide appelait « l’impérieuse nécessité d’être heureux » et fait étalage de son bonheur à longueur de magazines. « Il respirait le bien-être, écrit Brendan Gill dans le long portrait qu’il lui consacre en 1953 dans The New Yorker. C’était indéniablement un homme heureux, au sommet de ses moyens d’écrivain et au début d’une grande notoriété panaméricaine. »

 

Car l’adéquation est aussi et surtout littéraire. L’Amérique aime les detective stories, même si les aventures du « superintendent Maigret » ne collent pas parfaitement au genre. Mais le style dépouillé de Simenon, ses phrases courtes aux mots simples passent bien en anglais, et l’auteur déclare à l’envi qu’il est mieux compris par le public et la critique qu’en Europe. Il admire Hemingway et se lie avec Dashiell ­Hammett et Henry ­Miller. Hollywood se jette à ses pieds, y compris son grand ami Jean Renoir, devenu californien. Avec les éditeurs du cru, il parle le même langage : droits d’auteur, promotion, droits cinématographiques, pourcentages. Simenon n’est pas un romancier qui fait du business mais un businessman qui fait des romans, résume Pierre Assouline dans une biographie qui lui vaudra en 1997 deux articles dans The New York Times 1.

 

Et si cet enthousiasme réciproque n’était qu’un malentendu initial, à l’instar de la « francité » supposée de Simenon ? En secret, Simenon déchante, et ses romans « américains », écrit en 2002 Jane Eblen Keller dans la revue universitaire Journal of the Southwest, « racontent une tout autre histoire » que celle qu’il sert aux journalistes. Il y exprime en effet « une vision d’une noirceur choquante, […] une amère dénonciation de l’arrogance et du conformisme mortifères qui se dissimulent sous l’égalitarisme amical », poursuit Jane E. ­Keller. Maigret lui-même n’est pas si épaté qu’on le croirait, et s’interroge : « Qu’est-ce qui ne tournait pas rond dans ce pays où ils avaient tout ? »

 

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Les réponses se découvrent au fil des romans : les effets pervers de la richesse (La Jument perdue), l’alcoolisme (Le Fond de la bouteille), la solitude (Trois chambres à Manhattan). Et surtout la pruderie hypocrite, qui frappe Simenon lui-même de plein fouet. Quand Denyse, sa secrétaire-­maîtresse, tombe enceinte, il est contraint de l’épouser pour conserver ses droits sur l’enfant, et donc de divorcer de Tigy. Dans la très bien-pensante bourgade du ­Connecticut où il a enfin pris racine, on lui fait grief de reléguer Tigy et Marc dans un logement quelconque à 6 miles de sa somptueuse demeure (conformément au jugement de divorce), et non seulement d’avoir des domestiques mais de coucher avec elles. Notamment Boule, la cuisinière-­épouse bis, qui reconnaît le caractère « pour le moins équivoque de la situation » (elle manie l’euphémisme aussi bien que ses ustensiles de cuisine). Simenon se défend en expliquant froidement à Brendan Gill que « si on habite à la campagne et qu’on a des employées, il faut satisfaire tous leurs besoins » !

 

Il est également victime de ce qu’on n’appelle pas encore le politiquement correct et se fait reprocher sa supposée misogynie, dont il se défend là encore assez curieusement. « Il soutient qu’il a inventé de grands personnages féminins mais que, si elles sont faibles et qu’elles se font malmener par les hommes, c’est parce que le monde est ainsi fait », relatait Joan Acocella en 2011 dans The New Yorker. Quant aux « fortes femmes » notait-elle, ce sont en général d’« épouvantables mégères ».

 

Le malentendu s’épaissira au fil des années et, contrairement à ce qu’il escomptait, Simenon donnera l’impression de ne pas être « intégré ». Le sentiment d’appartenance, qu’il place au-dessus de tout bien que son œuvre grouille de personnages errants, déracinés, paumés, n’est pas au rendez-vous. Quand on lui propose de prendre la nationalité américaine, il refuse. L’Amérique, ce n’est pas l’Amérique. Du moins pas celle dont il avait rêvé.

 

Mais il y a pire encore, peut-être, en matière de malentendu. Outre-Atlantique, le grand homme c’est Maigret, pas Simenon. L’écrivain de « romans durs » (comme il nomme ses romans « littéraires », les seuls qui comptent vraiment à ses yeux), l’émule d’Euripide et de Sophocle ou à tout le moins de Balzac, le disciple de Gide (qui voit en lui « le plus vraiment romancier » de son époque) s’indigne d’être cantonné dans un sous-genre.

 

S’il reçoit le prix Edgar Poe de la meilleure nouvelle policière avec plaisir et s’achète une ­Buick avec la dotation, c’est le Nobel de littérature qu’il guigne vraiment. Il est même sûr de l’avoir et promet de promouvoir alors Maigret au rang de commissaire principal. Gide évoquait déjà la « dangereuse réputation » de Simenon comme auteur de romans policiers. Aux États-Unis, ce « danger » s’est concrétisé. Rares sont les « romans durs » disponibles en librairie – et, s’ils le sont, c’est toujours au rayon policiers. Pourtant, note le dramaturge et scénariste britannique David Hare dans The Guardian, « s’il y a beaucoup d’auteurs américains fascinés par l’Europe, l’inverse est plus rare. C’est intéressant d’un point de vue artistique de voir une sensibilité européenne se confronter aux mœurs américaines. […] Et Simenon sait comme personne se trouver au bon endroit au bon moment pour mettre en bouteille une époque ». Plus tard, dans The Times Literary Supplement, l’écrivain américain Paul Theroux dira d’ailleurs préférer Simenon à Camus et jugera Le Veuf très supérieur à L’Étranger.

 

Mais cette reconnaissance vient trop tard. En 1955, l’ex-américanophile jette l’éponge et décide brutalement de rentrer en Europe, en embarquant toute sa smala dans de nouvelles errances, y compris Tigy, juridiquement captive. Le malentendu persiste, et, le soir où Simenon apprend que c’est Camus qui a gagné le Nobel 1957, il se saoule comme jamais et tape sur Denyse.

Notes

1. Simenon (Gallimard, « Folio », 1996).

LE LIVRE
LE LIVRE

Three Bedrooms in Manhattan de Georges Simenon, traduit du français par Marc Romano et Lawrence G. Blockman, introduction de Joyce Carol Oates, NYRB Classics, 2003

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