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À travers les yeux des musulmans

L’Occident a imposé sa vision de l’histoire au monde. Voici celle de l’Orient islamique. Une mise en perspective stimulante.

Si l’on voulait résumer en quelques mots les deux derniers millénaires de notre civilisation, cela donnerait à peu près ceci : un leader lance une religion ; puis la reli­gio­n devient un empire qui, après avoir survécu à l’assaut de barbares venus de l’Est, transforme le monde ; enfin, l’empire se ­désagrège…

 

Or, surprise : ce calque s’applique aussi à l’histoire de l’autre civilisation, la voisine, celle issue non pas de Jésus mais de Mahomet. La première s’est déployée le long des routes maritimes de la Méditerranée ; la seconde, le long des routes terrestres reliant l’Asie aux rives de cette même Méditerranée. Mais, sinon, tout concorde à peu près, avec un ­décalage de quelques siècles.

 

C’est cette histoire bis que retrace vigoureusement l’historien afghano-américain Tamim Ansary. Occident et Orient coexistent en effet avec des histoires distinctes mais parallèles, qui prennent toutes deux leur source lointaine dans la même région, quelque part entre le Tigre et l’Euphrate.

 

Mais, l’Occident étant plus puissant, c’est, résume l‘historienne de l’islam Gudrun Krämer dans la revue Qantara, la vision occidentale qui a prévalu. Un paradoxe, si l’on considère avec l’auteur que l’islam, contrairement aux religions qui l’ont précédé, s’est beaucoup plus soucié de sa propre histoire « mémorisée, réci­tée et conservée dès son commencement ».

 

Parcourant au galop mille quatre cents ans en 475 pages, ­Ansary signale au passage quelques ­sérieuses distorsions. Les croisades, par exemple : vues d’Europe, un bel élan mystico-­géopolitique ; vues d’Orient, une incompréhensible et sanguinaire gabegie, les chrétiens venant jusqu’en terre présumée sainte pour s’entre-tuer et s’entre-­piller. Cette incompréhension mutuelle, qui va bien au-delà de l’histoire mais commence par elle, découle des fondements mêmes des deux religions-civilisations. Tandis que l’islam s’est toujours pensé (ou fantasmé) comme une communauté, une oumma dont les historiens musulmans aiment souligner la cohésion et la force, leurs confrères de la chrétienté s’étendent inlassablement sur les conflits qui la divisent. Plus tard, l’évocation de ses prouesses technologiques et culturelles permettra à l’orgueilleux Occident de se consoler quelque peu – mais en occultant une offensante réalité : à leur arrivée en Europe, au premier millénaire, les musulmans considéraient que le continent était peuplé de paysans arriérés asservis par une autorité religieuse corrompue. Oui, mais n’est-ce pas cette même corruption qui a déclenché la Réforme, dont l’islam (qui, lui, n’était pas corrompu) a fait l’économie ? Or la Réforme et la déprise religieuse qui l’a suivie ont permis l’essor de la science et de l’industrie, donc du capitalisme occidental, tandis que pour sa part l’Empire ottoman stagnait avant de s’effondrer.

 

Les historiens musulmans vali­dent cette séquence, mais ils en dégagent une grande ­leçon : lorsqu’un système se croit tout-­puissant, et que, au lieu de croître, il se replie sur lui-même, il est condamné à dépérir. Une leçon à méditer du côté de Wash­ington et de Wall Street.

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L’Histoire du monde vue par la tradition musulman de Tamim Ansary, Les Belles Lettres

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